Abbé Louvet
Le Purgatoire d'après les Révélations des Saints
Préface de la 1ère édition
La foi catholique, en établissant d'abord au Concile de
Florence, puis au Concile de Trente, la vérité du dogme du Purgatoire, a laissé
à dessein dans une ombre discrète la plupart des questions qui se rattachent à
ce lieu d'épreuves, par lequel passent presque tous les prédestinés après la
mort ; sur tous les points de détail, et même sur la nature des peines, par
lesquelles sont purifiées ces pauvres âmes, elle a laissé la plus grande
latitude aux docteurs et aux théologiens. Mais à côté de l'enseignement
officiel de l'école, il y a dans la sainte Église de Dieu une riche mine de
matériaux, je veux parler des révélations des saints et de leurs rapports
surnaturels avec les âmes du Purgatoire : j'ai pensé à exploiter ce trésor.
Retenu loin de mes occupations ordinaires par une longue maladie, que l'on
prévoyait devoir être mortelle, ma pensée s'est tournée tout naturellement vers
ces sombres bords où je croyais bientôt aborder ; pour mon édification
personnelle, j'ai lu presque tout ce que les saints nous apprennent du
Purgatoire ; j'ai été effrayé et consolé en même temps : j'ai été effrayé des
sévérités de la justice, j'ai été consolé des splendeurs de la miséricorde. Il
n'en est pas en effet du Purgatoire comme du séjour dont il a été écrit : Quia
in inferno nulla erit redemptio. La miséricorde et
page II : la justice s'y rencontrent, et s'y donnent la
main dans un accord fraternel. Ce travail m'a fait du bien ; on m'a dit qu'il
pourrait en faire à d'autres, et la bonté de Dieu, m'ayant rappelé à la vie
pour le servir encore quelques jours sur la terre, j'ai voulu lui payer ma
dette de reconnaissance, en mettant en ordre ces quelques notes. Si cet humble
travail pouvait encourager quelques âmes à servir plus fidèlement Notre
Seigneur, et à éviter avec plus de soin le péché, je me croirais payé bien
au-delà de ma peine, c'est ce que je demande à
Je ne me dissimule pas les imperfections et les lacunes de ce travail ;
mon métier n'est pas d'écrire mais de prêcher ; ces notes prises au courant de
la maladie, ont été
Page III:
rédigées plus tard au milieu des labeurs de la vie apostolique, bien souvent le
soir, en prenant sur mon sommeil, d'autres fois en barque, le long des grands
fleuves de
Si quelque erreur de détail s'est glissée dans ce travail,
le lecteur charitable voudra bien l'excuser. Il a fallu, pour me décider à le
livrer à l'impression, les instances trop bienveillantes peut-être de mes amis,
et les encouragements de celui que Dieu m'a donné pour supérieur et pour père.
J'espère que le divin Maître bénira mon obéissance.
Biên-Hoa (Cochinchine), août 1879.
___________________________
pageV [pas de page IV]
PRÉFACE de la 3ème édition
Ce petit ouvrage sur le Purgatoire a vraiment été béni de
Dieu. Sans aucune publicité, sans réclames d'aucune sorte, puisque je suis à 3
500 lieues de Paris, il a fait tout seul son chemin dans le monde. Deux
éditions, enlevées en quelques années, me prouvent qu'il répondait aux besoins
de certaines âmes. Des lettres nombreuses, des confidences reçues au saint
tribunal m'ont appris, à ma grande surprise, qu'il a contribué à ramener à Dieu
plusieurs pécheurs. Certes, s'ils m'avaient consulté, je me serais gardé de
leur mettre entre les mains ce livre, qui est écrit pour les gens de la
maison, et non pour ceux du dehors. Mais Dieu se sert de tous les
instruments, même des plus faibles, pour faire son œuvre. C'est ce qui me décide
à faire paraître une troisième édition, revue avec soin, et corrigée, de
manière à tenir compte des observations que j'ai reçues de différents côtés, et
dont je suis très reconnaissant à ceux qui me les ont envoyées.
Ces observations peuvent se ranger en deux classes :
Plusieurs m'ont reproché ma sévérité, et l'on a même prononcé, à ce sujet, le
nom de Jansénisme. Cela m'a bien surpris, car théologiquement je suis,
grâce à Dieu, aussi éloigné que possible de cette hérésie, qui a été pendant
deux siècles, le fléau de la piété en France. Je crois, il est vrai, à
l'encontre des apologistes modernes,
page VI:
au petit nombre des élus ; mais on ne peut disconvenir que cette opinion
a pour elle l'antiquité et la majeure partie des Pères et des théologiens. La
vérité ne varie pas avec les caprices d'une époque. Parce que notre sensiblerie
est en train de rayer la peine de mort de nos codes, ce n'est pas une raison
pour nous faire un christianisme fin de siècle, dans lequel l'enfer
n'existe presque plus que pour les pires scélérats, et qui a d'ailleurs, comme
le bagne, ses jours de relâche (Voir Bougaud. - Le christianisme présenté aux
gens du monde.).
Quant au Purgatoire, ce n'est plus qu'une salle d'attente,
plus ou moins confortable, dans laquelle les âmes s'arrêtent quelques instants,
avant de prendre l'express pour le Ciel. Tout le monde en Paradis, et
surtout le moins d'expiation possible. De peur de rebuter les âmes, on voile,
avec soin, toute la partie sévère du dogme chrétien ; on croit les attirer, en
dissimulant, autant que l'on peut, les responsabilités de l'avenir. Certes
l'intention est bonne, et je n'ai ni la volonté, ni le droit de blâmer les
apologistes qui, sur des questions demeurées libres, pensent autrement que moi
; mais, je demande à jouir de la même liberté. Sur les expiations du
Purgatoire, je m'en tiens à la doctrine de saint Augustin, de saint Thomas, de
saint Bonaventure et de Suarez, qui enseignent que la plus petite des peines du
Purgatoire dépasse toutes les souffrances de cette vie, et qu'à considérer leur
nature, ces peines sont analogues à celles de l'enfer, moins le désespoir et la
durée. - Tel est l'enseignement unanime des saints et des docteurs - on voit
que, si je suis sévère, je le suis en bonne compagnie.
page VII:
Si l'on a tant de difficulté, de nos jours, à comprendre les responsabilités et
les châtiments de l'autre vie, cela vient, j'en ai peur, des fausses idées
qu'on se fait des droits de Dieu et de ceux de sa justice. En France, où nous
ne savons jamais garder la mesure, on a vu presque sans transition succéder au
Dieu étroit et dur du Jansénisme, la figure d'un Dieu bon enfant, avec
qui il n'y a pas à se gêner ; comme ces fils qui, à force de se familiariser
avec leurs parents, en arrivent à ne plus les respecter, ni les craindre. On
est trop porté, de nos jours, à traiter avec Dieu d'égal à égal. Certes,
j'aurais horreur de resserrer les cœurs et de les éloigner des voies dilatées
de l'amour ; mais je demande que l'on n'oublie pas que si Dieu est infiniment
bon, il est, au même titre, infiniment saint et infiniment juste.
Il n'a rien de la sensiblerie de nos papas modernes, qui, pour épargner une
larme à leurs fils, laissent insulter par eux les droits de l'autorité
paternelle. Gardons-nous donc soigneusement de ces atténuations, de ces
diminutions de la vérité, comme dit le roi-prophète (1). Si l'amour est le
couronnement de la vie parfaite, (2) la crainte du Seigneur, une crainte
raisonnable et vraie, est le commencement de la sagesse. (3).
Voilà ce que j'ai à répondre à ceux qui m'accusent d'être
trop sévère.
Un second reproche m'a été fait au sujet de l'autorité
qu'il convient d'attribuer aux diverses révélations que je cite. On a dit, et
avec raison, que toutes ces histoires n'étaient pas d'égale valeur, que quelques-unes
sont par
(1) Quoniam diminutae sunt veritates. Ps II. 2.
(2) Quod est vinculum perfectionis. Coloss. 3. 14.
(3) Initium
sapientiae timor domini. P. 11. 10
page VIII:
trop invraisemblables, et que j'aurais mieux fait de les passer sous silence.
J'ai tenu largement compte, dans cette édition, des observations qui m'ont été
faites à ce sujet. Un certain nombre de traits, empruntés la plupart à des
auteurs italiens, ont été mis de côté, bien qu'on les trouve dans d'autres
ouvrages sur le Purgatoire, Je me suis appliqué, du mieux que j'ai pu, à donner
sur chaque point important, la pure doctrine des saints, telle qu'on la trouve
dans leurs œuvres.
Maintenant, pour être juste et ne pas me faire dire ce que
ne n'ai jamais pensé, il faut avoir soin de ne pas s'exagérer l'autorité des
Révélations, même de celles qui appartiennent à des saints canonisés. On sait
avec quelle discrétion l'Église en use à cet égard, c'est la doctrine
universelle des mystiques, en particulier de sainte Thérèse et de saint Jean de
page IX:
De là les imperfections qu'on trouve dans la plupart de ses œuvres. On a
remarqué que les différentes visions de
"De ce que sainte Brigitte voit le crucifiement avec
les yeux des artistes byzantins, et Marie d'Agréda avec ceux des artistes
espagnols, il ne s'ensuit pas que leur âme n'a pas été merveilleusement
pénétrée d'amour et de compassion, comme elle eût pu l'être, si elles se
fussent trouvées avec Madeleine au pied de la croix."
Sous l'inspiration surnaturelle, qui l'élève au-dessus des
sens pour lui révéler les réalités du monde invisible, le voyant conserve sa
nature, ses habitudes d'esprit, et jusqu'au cachet littéraire de son époque.
Lisez, dans ce volume, les révélations de saint Perpétue sur le Purgatoire ; à
la pureté des lignes, à la sobriété des détails, vous croirez voir une fresque
des catacombes. Parcourez, un peu plus loin, le Purgatoire de sainte Françoise
Romaine ou celui de sainte Madeleine de Pazzi, vous y trouverez l'exubérance et
la fantaisie du moyen âge. C'est un de ces drames touffus, comme les imagiers
en pierre de taille en sculptaient des centaines au portail de nos vieilles
cathédrales. Ouvrez après cela les visions de
(1)
page X:
la bienheureuse Marguerite-Marie ; la correction de la forme, la sobriété
des détails vous rappelleront tout de suite que l'ouvrage date des premières
années du grand siècle. C'est que l'homme demeure toujours sous le saint, et
que le phénomène mystique laisse à chacun sa personnalité et ses habitudes
d'esprit.
Il ne faut donc pas demander aux révélations des saints ce
qu'elles ne comportent pas. Ce ne sont pas des thèses de théologie, ce sont des
effusions pieuses, des élévations, dans lesquelles l'âme, arrachée pour un
instant aux choses extérieures, entrevoit quelque chose des mystères de l'autre
monde, mais en gardant toujours le cachet de sa personnalité et le reflet de
ses habitudes intellectuelles. C'est ce qu'a parfaitement établi Benoît XIV,
dans son grand Traité de la canonisation des saints.
Je souscris donc très volontiers à ce qu'a écrit à ce sujet
Mgr Gay : "A part les points de doctrine définis, et ils sont peu
nombreux, la théologie du Purgatoire est l'une des pages les plus humiliantes
de la science sacrée : je veux dire l'une de celles où notre ignorance et notre
insuffisance sont le plus impitoyablement constatées (1)."
Est-ce à dire que la lecture des révélations des saints au
sujet du Purgatoire, est inutile, et même dangereuse, comme on l'a écrit
? Je ne le crois pas, ces révélations que l'Église n'accepte pas comme sources
de son enseignement théologique, n'en sont pas moins tenues par elle en très
haute estime, à cause de la sainteté des personnages dont elles émanent et des
grandes leçons quelles renferment.
(1) La vie et les vertus chrétiennes, IIe vol., chap. XVII
page XI :
Dans ces matières sur lesquelles l'enseignement des théologiens a peu de choses
à nous dire, le regard des saints, cet œil du cœur illuminé par l'amour (1), a
entrevu bien des choses qu'il est bon de recueillir. D'ailleurs si les détails
varient, avec le caractère et les habitudes d'esprit du voyant, les grandes
lignes du tableau se retrouvent partout les mêmes : la sévérité des jugements
de Dieu, la rigueur des expiations du Purgatoire, la nécessité de fuir le péché
pour épargner ces supplices, le devoir pressant de nous souvenir de nos chers
défunts et de procurer leur soulagement par tous les moyens qui sont en notre
pouvoir. Voilà ce qui fait le fond de toutes ces révélations, et ce qu'il faut
en retenir. Qu'importe ici la part plus ou moins grande qui reste à la
personnalité de l'extatique ? En nous faisant assister aux spectacles qu'il a
contemplés dans les rayonnements de l'extase, en nous répétant les cris de
détresse qu'il a entendus monter des profondeurs de l'abîme, il touche nos
cœurs, les arrache à leurs préoccupations égoïstes, à cette dissipation
habituelle, à cette fascination de la niaiserie qui, selon la pensée de
l'Écriture, énerve les plus belles intelligences. Il nous force à réfléchir
sérieusement aux responsabilités de l'avenir, à la sainteté infinie de Dieu, à
la gravité du péché, même véniel, toutes choses que l'on est trop porté à
oublier dans l'habitude de la vie ; oubli fatal qui est la cause de la plupart
de ces fautes. Si nous pensions plus souvent à nos fins dernières, à ce qui
nous attend au lendemain de la mort, jamais nous ne pécherions, dit l'Esprit
Saint. C'est précisément pour raviver le souvenir de ces fins der
(1) Illuminatos cordis oculos. Ephes., I-18.
page XII:
-nières, que ce petit livre a été composé.
Il s'adresse particulièrement aux chrétiens, à ceux pour qui la question de
l'enfer ne se pose pas, à ceux par conséquent qui sont destinés à expérimenter
un jour les expiations du Purgatoire. Je me sui proposé un double but : faire
réfléchir un peu ces chrétiens sur les souffrances que, de gaîté de cœur, ils
se préparent par leurs fautes de chaque jour, et surtout ranimer leur charité à
l'égard des pauvres défunts. Hélas ! on les oublie bien vite à notre époque.
Notre vanité se console par de pompeuses et théâtrales funérailles ; on couvre
de fleurs ce cadavre suivant un usage païen, que les siècles chrétiens n'ont
jamais connu, et qui répugne à la liturgie de l'Église. Quant à l'âme
immortelle et responsable, on la laisse en tête-à-tête avec son Juge, sans
messes, sans prières. Tout pour le cadavre, rien pour l'âme. C'est là une des
nombreuses manifestations du matérialisme contemporain, qui, à la faveur de la
mode, envahit jusqu'aux familles chrétiennes. On a hâte d'oublier ses morts, on
se rassure en les canonisant de suite : "c'était un si brave homme ; il
est au ciel". C'est contre ce matérialisme pratique, et l'oubli d'un
devoir sacré, que j'ai voulu protester en composant ce livre.
Tân-dinh (Cochinchine), juin
1892.
____________________________________________
Vicariat Apostolique Saïgon,
15 août 1879
de CONCHINCHINE OCCIDENTALE
Mon Cher Confrère,
J'ai lu, pendant les longues heures de ma dernière
traversée de Saïgon à Marseille, les premiers cahiers de votre traité du Purgatoire.
Par sa doctrine, qui me paraît sûre, comme par l'ensemble des exemples qu'il
rappelle ou qu'il apprend, votre travail me semble ne pas devoir rester à
l'état de manuscrit.
La lecture en sera utile à toute âme qui a la foi : les
paresseux, les lâches, les tièdes et ceux qui sont presque arrivés à
l'indifférence pratique, en seront profondément impressionnés ; les fervents,
dans le clergé ou dans la vie religieuse, se sentiront portés à plus de
perfection.
Je crois donc, mon cher confrère, que vous ferez œuvre
utile et salutaire à plusieurs, en livrant au public chrétien le fruit de vos
recherches.
C'est dans l'espérance que vous obtiendrez ce résultat, que
je vous renouvelle l'assurance de mon entier dévouement.
Isidore,
évêque de Samosate,
Vicaire apostolique
Chapitre 1 De la mort et du jugement
particulier p.1 - 28
La personne du juge, du lieu du jugement. - Matière du
jugement - Des prières des vivants. - De l'intercession de
1:
La dernière heure a sonné pour le chrétien mourant ; L’Église a répandu sur lui
ses dernières bénédictions avec les dernières prières, il a reçu pour la
dernière fois le pardon de ses fautes, pour la dernière fois aussi il a senti
le cœur de Jésus reposer sur son cœur dans le sacrement de l’Amour ;l’ami de la
première communion, en apprenant que son ami est malade, a quitté son
tabernacle pour venir le visiter ;porté entre les mains de son prêtre, il a
passé inaperçu dans les rues de nos grandes cités, ou bien ,suivi
2:
de quelques fidèles, il est acheminé le long des sentiers de la campagne ;il
est entré dans cette chambre funèbre, transformée pour le moment en sanctuaire,
il a reposé un instant sur ses lèvres que la mort va glacer, et dans un dernier
et mystérieux colloque avec l’âme, il a laissé entrevoir les mystères de l’avenir
et les splendeurs de l’Éternité bienheureuse ;pour assurer encore mieux la
victoire de son enfant, l’Église a oint ses membres de l’huile sainte comme on
faisait, aux temps antiques, pour les athlètes qui se préparaient au combat
.C’en est fait ; le prêtre s’est retiré, le laissant seul en face de la mort
;autour de son lit, ses parents parlent à voix basse et se détournent pour
cacher leur larmes ;on récite les dernières prières ;déjà son oreille a entendu
le formidable appel : partez , âme chrétienne ; tout à coup, un soupir
s’exhale, il retombe inanimé sur sa couche .Il est mort.
Alors les sanglots de la famille se mêlent ;on s’approche
avec terreur de ce quelque chose d’inanimé, qui n’est déjà plus qu’un cadavre
;on ferme ces yeux qui ne s’ouvriront plus avant le grand jour du réveil
général ;on joint ces main dans l’attitude de la prière ;le plus souvent, pour
cacher aux survivants l’horreur de la mort, on jette un voile sur ce visage
déjà défiguré ;puis les amis, les voisins se retirent en faisant l’éloge de ce
défunt ; à cette heure, il faudrait avoir été bien mauvais pour ne pas jouir
d’un petit panégyrique en règle, et si
Voilà le ôté extérieur de ce grand drame de la mort ; mais,
quelque saisissant qu’il soit pour nous, ce n’en est
3 :
pourtant que le côté le moins intéressant. Nous avons laissé le défunt étendu
sur son lit funèbre, les mains jointes, le crucifix sur la poitrine, dans
l’attitude qu’a si bien saisie le chantre des harmonies.
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme.
Le prêtre murmurait ces doux chants
de la mort,
Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme
A l’enfant qui s’endort.
De son pieux
espoir son front perdait la trace
Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté,
La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa
majesté.
C’est là tout ce que voit le poète dans la mort, mais il y
a autre chose ; nous avons sous les yeux le corps qui se glace et qui va
bientôt tomber en décomposition ; qu’est devenue l’âme immortelle et
incorruptible ? C’est là la question vraiment intéressante pour nous dans cette
étude sur le Purgatoire.
La foi nous apprend qu’à l’instant où elle s’est séparée du
corps, l’âme a paru devant son juge, et les révélations des Saints confirment toutes
ce grand fait du jugement particulier, immédiat et sans appel ; mais ici se
présentent plusieurs questions intéressantes qu’il convient d’étudier par
ordre.
Avant tout, ce qui attire l’attention, ce qui doit fixer
tout d’abord le regard de l’âme, c’est la personne du juge. Nous voyons dans
les Saintes Écritures que ce Juge n’est autre que Notre Seigneur Jésus-Christ.
Il est écrit dans saint Jean, que le Père ne juge personne, parce qu’il a
abandonné tout jugement à son Fils : Pater non judicat quequam, omne judicum
dedit Filio, et nous lisons au livre des Actes que le Christ a été
constitué de Dieu le juge
4 :
des vivants et des morts : constitutus est a Deo judex vivorum et mortuorum
. Hermas dans son livre du pasteur, saint Grégoire le Grand, dans ses
dialogues, saint Jean Damascène, saint Jean Climaque, et, dans des temps plus
rapprochés, sainte Gertrude, sainte Lutgarde, sainte Françoise Romaine, sainte
Thérèse, toutes les saintes âmes à qui Dieu, confirment par leurs révélations
particulières ces données de la foi.
Les Théologiens se demandent si l’humanité de Notre
Seigneur se manifeste visiblement à chaque âme, et là-dessus ils sont partagés.
Le Cardinal Bona, dans son savant traité du discernement des esprits, s’exprime
ainsi : "A la fin du monde, Jésus-Christ paraîtra dans son corps, avec sa
gloire ,lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts, mais il est incertain
s’il apparaît à chaque homme en une forme visible, comme quelques-uns l’on
écrit. On n’est pas no plus assuré de la manière avec laquelle Notre Seigneur
exerce ce jugement particulier de chaque homme ; on sait seulement que cela se
fait en un moment et en un clin d’œil. C’est pourquoi une apparition
intellectuelle de ce souverain juge suffit pour ce jugement." (V. ouvrage
cité , ch. xx.) On voit par ce passage que le savant cardinal évite de se
prononcer, bien qu’il penche évidemment pour la négative. Néanmoins il ne
manque pas de théologiens de mérite qui pensent que le divin Maître se révèle à
chacun dans la vérité de sa chair transfigurée et glorieuse ; cette seconde
opinion a pour elle des raisons plausibles ; il est certain que c’est comme
homme, en vertu des mérites de son immolation et de sa mort que Jésus-Christ a
le droit de juger tous les hommes ; il y a donc au moins une raison de
convenance, à ce qu’ils comparaissent devant son
5
humanité glorifiée, et qu’ils voient, dans leur réalité, ces plaies bénies
qu’ils lui ont infligées par leur péchés : Videbunt in quem transfixerunt .Il
est inutile de se poser l’objection de ces quatre-vingt mille âmes, qui d’après
les calculs des statisticiens, comparaissent chaque jour au tribunal suprême,
sur tous les points du globe, ce qui semblerait réclamer pour l’humanité sainte
du Sauveur une sorte d’ubiquité ; celui qui n’est pas arrêté par le mystère de
l’eucharistie, en vertu duquel Jésus-Christ est rendu réellement présent à la
fois sur des milliers de points ne s’arrêtera pas davantage à cette difficulté.
J’inclinerai donc vers la seconde opinion qui me paraît plus conforme à la
grandeur du juge et à l’analogie des autres mystères chrétiens ; mais quel que
soit le mode suivant lequel le divin Sauveur se révèle à l’âme, une chose est
certaine ; c’est au moment où les yeux du corps se ferment à la lumière d’en
bas, le regard de l’âme s’illumine, et elle aperçoit soudain devant elle
l’adorable figure de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Ceci nous amène à nous demander où se fait le jugement. La
réponse est facile ; le jugement se fait au lieu même où l’âme vient de quitter
son corps ; en effet, qu’est-il besoin d’aller chercher au loin un tribunal ?
La terre est au Seigneur, dit l’Écriture, et il remplit le monde de sa présence
; ce qui nous empêche de le voir, oublieux que nous sommes, ce sont les murs de
cette prison de chair, dans laquelle nous sommes renfermés ; mais, à l’heure de
la mort, le voile qui nous cachait les réalités invisibles s’écarte, et l’âme
se trouve immédiatement sous les regards de son juge. Quel instant ! Quel
saisissement ! Alors commence ce redoutable jugement dont la pensée faisait
trembler les saints dans leur désert. D’un seul coup d’œil, le regard de l’âme
embrasse tous et chacun de ses
6 :
actes, avec toutes les circonstances qui les ont accompagnés, et il lui faut
rendre compte de tout, même d’une parole inutilement prononcée par mégarde plus
de vingt ans auparavant, et complètement oubliée depuis. Qui aurait pu croire à
une exactitude si rigoureuse, si la vérité éternelle ne nous en avait avertis
d’avance ! Omne verbum otiosum quod locuti fuerinthimines, reddent de eo
rationem in die judicii.
Et cala doit être ainsi ; s’il est vrai, en effet, comme
l’enseignent les Thomistes, et, comme me paraît beaucoup plus probable, qu’il
n’y a pas d’actes indifférents, mais que chacune de nos actions a sa moralité
bonne ou mauvaise, comptez, si vous le pouvez, le nombre effroyable d’actions
dont il faudra rendre compte, pendant une vie de cinquante à soixante années,
et quelquefois plus. Mais comment l’âme pourra-t-elle embrasser d’un seul
regard l’ensemble des actes d’une vie tout entière ? Elle les verra dans
l’intelligence infinie de Dieu, aux rayons de ce soleil de vérité qui les
illumine tous, et qui n’en laisse échapper aucun. C’est là ce livre où tout est
écrit, et qui sera mis alors sous les regards de l’âme.
Liber scriptum proferetur,
In quo tuum confinetur,
Unde mundus judicetur.
L’âme y verra chacun de ses actes, et de plus, elle
découvrira toutes les circonstances qui les ont accompagnés et qui en ont
modifié plus ou moins la moralité. J’ai lu dans la vie d’un saint personnage,
qu’en ce jour du jugement, les péchés paraissent bien plus graves que pendant
la vie, mais aussi, par une juste compensation, les vertus véritables y brillent
d’un éclat bien plus vif. Rien de plus conforme aux données de
7:
-giens nous apprennent, en effet, que la moralité de chacun de nos actes se
tire de plusieurs chefs : 1° de la fin pour laquelle on agit, et qui suffit
quelquefois à changer complètement la moralité de l’acte ; comme si, par
exemple, on faisait une bonne œuvre par vanité, ou par quelque autre intention
mauvaise ;2° de l’objet de l’acte considéré en lui-même, et 3° des
circonstances qui accompagnent cette action, et qui peuvent en augmenter ou en
diminuer beaucoup le mérite ; comme lorsque l’on fait quelque bonne action, par
exemple, un acte de religion, avec tiédeur et négligence, ou encore lorsque
l’on se complaît dans des retours de vanité, après que l’on a fait quelque
bien. Or au jugement de Dieu tout cela est connu et pesé, en sorte que les
actes où tout a été bon, la fin, l’objet et les circonstances, apparaissent
dans toute leur beauté, au lieu que ceux où tout a été mauvais, sont révélés
dans toute leur laideur.
Et maintenant, enrendons la terrible parole du Juge, qui
sera adressée à chacun de nous : Redde rationem villicationis tuae, jam enim
non poteris villicare. Le temps du mérite ou du démérite est passé,
l’épreuve est finie, irrévocablement finie, rendez vos comptes .Redde
rationem : Rendez compte de tous vos péchés ; j’étais là, présent, quand
vous les commettiez, j’ai tout vu ; impossible de me rien cacher ; péchés
contre Dieu, péchés contre le prochain, péchés contre vous-même, péché contre
vos devoirs d’état, contre vos obligations particulières. Oh !quelle masse
effroyable de péchés, depuis le premier péché que nous avons commis à l’aurore
de notre raison naissante, jusqu’à ce dernier péché que nous commettrons
peut-être sur notre lit de mort, au moment de paraître devant notre Juge.
Sainte Thérèse raconte qu’elle vit dans l’enfer un enfant de trois ans, qui,
dans un âge aussi
8 :
tendre, avait trouvé le temps de devenir l’ennemi de Dieu ; et saint Augustin ,
dans ses immortelles Confessions, s’accuse de fautes qu’il avait
commises dans un âge encore plus tendre. O misère du cœur de l’homme ! un tout
petit enfant est déjà un grand pêcheur, tantillus puer, et tantus peccator !
N’est-ce pas le cas de s’écrier, avec le prophète, que le nombre de nos iniquités
surpasse de beaucoup celui des cheveux de notre tête. Iniquitates meae
multiplicatoe sunt super capillos papitis pei.
Redde rationem : Rendez
compte du bien que vous auriez dû faire et que vous n’avez pas fait. Un prêtre
était sur son lit de mort, et son confesseur essayait en vain de l’exciter à la
confiance en Dieu ; il lui parlait du bien qu’il avait fait pendant sa vie, des
âmes qu’il avait sauvées. <<Ah ! s’écrie le mourant, d’une voix
déchirante, vous ne me parlez pas du bien que je devais faire, que je pouvais
faire et que je n’ai pas fait ; ce qui me fait trembler en ce moment, ce sont
mes omissions !>> chose affreuse à dire et plus encore à penser : dans
les tribunaux de la terre, on n’est interrogé d’ordinaire que sur ce que l’on a
fait, mais ici, au tribunal de Dieu, il faudra rendre compte de tout ce que
l’on aura pas fait par une négligence coupable. Dieu mettra en regard toutes
les grâces accordées à l’âme : le baptême, l’instruction chrétienne, tant de
confessions, tant de communions, tant de bonnes pensées qu ‘il nous a envoyées,
tant de facilités qu’il nous a données pour faire le bien, et de l’autre côté
nos œuvres ; et malheur à celui dont les œuvres ne seront pas trouvées pleines,
car il sera beaucoup demandé à celui qui a beaucoup reçu ; et c’est justice.
Redde rationem :
Rendez compte du bien que vous avez fait, mais que peut-être vous n’avez pas
bien fait ; voyons ces prétendues vertus dont vous étiez fiers pendant la vie.
9 :
Oh ! que d’alliage dans cet or ! C’est un axiome de théologiens, que le mal
existe dès qu’il y a dans un acte la moindre défectuosité, au lieu que le bien,
pour être bien, doit être bien fait dans tout ses détails :bonum ex integra
causa, malum ex quocumque defectu. S’il en est ainsi, et nous n’en saurions
douter, combien d’actions vertueuses en apparence, qu seront devant Dieu de
véritables péchés, parce qu’elles auront été faites par une mauvaise fin. Les
pharisiens faisaient beaucoup de bonnes œuvres, mais, parce qu’il n’agissaient
que pour plaire aux hommes et s’attirer le renom de saints personnages, je vous
déclare en vérité qu’ils ont reçu leur récompense. Receperunt mercedem suam.
Combien d’actes vertueux dans leur objet, seront encore rejetés de Dieu, parce
qu’ils auront été accomplis dans de mauvaises circonstances, avec tiédeur, par
routine, ou parce qu’ils auront étés faits à contretemps, ou encore avec ces
pensées de vaine complaisance qui en font perdre presque tout le fruit !
Redde rationem :est-ce
tout ?hélas !voilà bien de quoi accabler une pauvre âme ! mais quelles sont ces
voix qui montent de l’abîme ?c’est la voix du scandale, c’est le cri du sang :
Seigneur, justice et vengeance, s’écrient les damnés du fond de l’enfer,
justice et vengeance contre ce père, contre cette mère, dont la fatale
négligence nous a laissé grandir dans le vice et nous a perdus ; justice et
vengeance contre cet ami qui a partagé nos plaisirs coupables, à son tour de
partager maintenant nos supplices ; justice et vengeance contre ce compagnon
dont les mauvais conseils et les mauvais exemples nous ont appris à connaître
le mal et à l’aimer ; justice et vengeance contre ce malheureux dont les propos
impies nous ont empêchés de nous convertir et de nous sauver ;ah ! C’est à
cause de lui que nous sommes condamnés aux supplices de l’enfer ;
10 :
est-ce qu’il va monter au ciel pendant que nous brûlerons ici dans les flammes
éternelles ! hélas ! pauvre âme, que répondrez-vous à ces formidables
accusations, et n’aviez-vous pas assez de vos fautes, sans vous charger encore
de celles des autres ?
Voilà le jugement de Dieu, tel qu’il sera très certainement
pour chacun de nous ; c’est là, quand on y réfléchit, ce qui fait comprendre
les angoisses des saints, et les austérités de leurs pénitences ; leurs
histoires sont pleines de révélations épouvantables sur la rigueur des
jugements de Dieu. Entre tant d’exemples, j’en choisirai deux seulement.
J’ai lu, dans la vie des Pères du désert, qu’un religieux
nommé Etienne, fut transporté en esprit au jugement de Dieu ; il était sur son
lit de mort, réduit à l’agonie, lorsqu’on le vit se troubler et répondre à un
interlocuteur invisible ; ses frères en religion qui l’environnaient en priant,
entendaient avec terreur ses réponses.- >> J’ai fait telle action, c’est
vrai, mais je me suis imposé tant d’années de jeûne. >>->> Je ne
conteste pas ce fait, mais j’ai pleuré cette faute pendant tant d’années.
>>->>Ceci est vrai encore, mais en expiation j’ai servi le prochain
trois ans. >>-Puis après un moment de silence :>>Oh ! pour ceci, je
n’ai rien à répondre ; vous m’accusez à juste titre, et je n’ai rien à dire
pour ma défense, que de me recommander à la miséricorde infinie de Dieu.
>>
Saint Jean Climaque, qui rapporte ce fait, comme témoin
oculaire, nous apprend que ce religieux avait passé quarante ans dans son
monastère, qu’il avait le don des langues et plusieurs autres grands privilèges
; qu’il se distinguait entre tous par la régularité de sa vie et les rigueurs
de sa pénitence, et, après cela, il conclut en ces termes : <<malheur à
moi !que deviendrai-je et que puis-
11:
-je espérer, misérable que je suis, si l’enfant du désert et de la pénitence
reste sans défense devant quelques fautes légères ? Il compte une longue suite
d’années passées dans les austérités de la retraite ; Dieu l’a enrichi de
privilèges et de dons singuliers, et il quitte ce monde en nous laissant dans
l’incertitude de son salut !>>
Mais peut-être on dira, pour se rassurer, que ce bon
religieux, n’était pas encore mort, ses terreurs au jugement de Dieu n’ont été
qu’un effet de son imagination échauffée par la fièvre.
Voici l’histoire authentique d’une âme rappelée du jugement
de Dieu, par une faveur toute spéciale, pour recommencer son épreuve terrestre
; il s’agit de la vénérable Angèle Tholoméi, religieuse dominicaine, et sœur du
Bienheureux de ce nom.
Elle avait grandi dans la vertu, et par sa fidélité à
correspondre à la grâce, elle était parvenue à un degré de perfection
remarquable, lorsqu’elle tomba dangereusement malade ; son frère l B.
Jean-Baptiste Tholoméi, qui était déjà puissant en œuvres devant Dieu, ne put,
malgré ses instantes prières obtenir se guérison ; elle reçut donc avec piété
les derniers sacrements et un peu avant d’expirer elle eut une vision : elle
vit la place qui lui était réservée en Purgatoire, en punition de certains
défauts qu’elle n’avait pas assez corrigés pendant sa vie ; en même temps elle
eut une vue d’ensemble du Purgatoire, et des différents supplices que les âmes
y endurent ;après cela elle mourut en se recommandant aux prières de son saint
frère.
Pendant que l’on portait son cadavre pour l’enterrer, le B.
Jean-Baptiste s’approcha du cercueil, et au nom de N.-S. Jésus-Christ, commanda
à sa sœur d’en sortir ; aussitôt elle s’éveilla comme d’un profond sommeil, et
revint à la vie.
12:
Cette âme sainte racontait du jugement de Dieu des choses qui font frémir ;mais
ce qui, plus que tout le reste, prouvait la vérité de ses paroles, ce fut la
vie qu’elle mena depuis ; sa pénitence était vraiment effrayante ; non contente
des industries ordinaires aux austérités des saints, des veilles, des cilices,
des jeûnes, des disciplines, elle avait inventé des secrets pour martyriser son
corps ;pendant l’hiver, elle se plongeait jusqu’au cou dans un étang glacé, et
y demeurait de longues heures à réciter le psautier, d’autre fois elle se
jetait dans les flammes, et s’y roulait jusqu’à ce que sa chair fût toute
brûlée ; son pauvre corps était devenu objet d’horreur et de pitié ; on la
blâmait hautement, mais comme elle ne s’en inquiétait guère, et se contentait
de répondre à ceux qui trouvaient qu’elle en faisait trop : << Ah ! si
vous connaissiez la rigueur des jugements de Dieu, vous ne parleriez pas ainsi
!qu’est ce que cela ? Qu’est-ce que cela ? Je voudrais en faire cent fois
davantage. >>
Après quelques années passées dans ces terribles
pénitences, elle fut appelée pour la seconde fois devant son Juge, et nous
pouvons espérer qu ‘elle le trouva moins sévère, puisque l’Église, en la
proclamant vénérable, a déclaré qu’elle avait pratiqué les vertus chrétiennes à
un degré héroïque. Ce qu’il y a de bien remarquable dans cette histoire, c’est
qu’il ne s’agit pas d’un pécheur mourant dans la haine de Dieu, il s’agit d’une
bonne et fervente religieuse, tout appliquée aux devoirs de son état, et qui,
pour quelques imperfections légères au jugement des hommes, subit les rigueurs
du jugement de Dieu. Hélas !pauvre pécheur que je suis, qu’en sera-t-il de moi,
si les autres
13 :
justes sont ainsi traités ! (Vita V. Angelae Tholoméi.)
Qu’ils sont donc terribles, les jugements de Dieu ! Et
quand on songe qu’à chacun des battements de notre cœur, cette grande scène se
renouvelle !à chaque seconde, en moyenne, une âme quitte la terre, et paraît
devant Dieu. Représentez-vous un vaste champ de bataille : les deux armées sont
en présence, la mitraille éclate des deux côtés, les boulets passent en
sifflant, traçant leur sillon sanglant dans les rangs ; à chaque instant, des
hommes tombent pour ne pas se relever . C’est là un spectacle affreux, et qu’on
n’oublie plus, quand une fois on a eu le malheur d’en être le témoin : Eh bien,
agrandissez la scène ; le monde est un vaste champ de bataille, où la mort
frappe sans relâche ;à la fin du jour, quatre-vingt mille hommes, cela fait
trois mille cent trente-trois hommes par heure, cela fait cinquante-cinq hommes
par minute, cela fait un homme par seconde ; chaque fois que nous respirons,
nous pouvons dire qu’un homme expire .Ah ! si nous y pensions !comme nous
serions pris d’une immense compassion, et comme nous prierions avec ferveur
pour tant de malheureux qui comparaissent devant leur Juge !
Mais, hélas !nous n’y pensons guère ; nous rions, nous nous
amusons, et, un jour, on nous rendra la pareille : pendant que nous serons dans
les transes de l ‘agonie, d’autres riront et prendront du bon temps à leur
tour. Prions pour les agonisants, afin qu’un jour on prie aussi pour nous, à
cette heure terrible où nous en aurons si grand besoin.
Cependant que fera l’âme pour adoucir les rigueurs de ce
jugement ? Si l’on s’en rapporte simplement aux données de la théologie, il
semble que l’on se trouve là sans
14 :
autre défense que ses bonnes œuvres. Il ne serait pourtant pas téméraire de
penser que, dans certains cas, la justice relâche un peu de ses droits, en
prévision des prières que les survivants offriront pour le défunt.
Nous lisons dans Gennade(Defensio concilii Florentini,
sect. V) que l’empereur de Constantinople Théophile, iconoclaste et
hérétique endurci, obtint ainsi un jugement favorable, grâce aux prières
réunies de la pieuse impératrice Théodora et du patriarche saint Méthode ; ce
trait est trop consolant pour que je ne le rapporte pas ici.
L’Empereur Théophile fut un des iconoclastes les plus
acharnés, et des persécuteurs les plus odieux de l'Église catholique. Sa femme
l'impératrice Théodora, se consumait en jeûnes et en prières pour obtenir sa
conversion; elle fut exaucée; sur la fin de sa vie l'empereur détesta ses
erreurs, et mourut dans de vrais et profonds sentiments de pénitence. Après sa
mort Théodora pria et fit prier beaucoup pour le repos de son âme.
L’Empereur Théophile lui apparut couvert de chaînes, et
traîné par une troupe de démons, au tribunal de Dieu ; tous avaient à la main
des instruments de torture ; en même temps, il lui semblait qu’elle même
suivait ce triste cortège, en essayant, mais en vain, d’arrêter la rage de ces
mauvais esprits. On arriva ainsi devant le tribunal du Juge ; celui-ci avait un
visage irrité et les démons lui présentèrent le malheureux, en demandant à grands
cris une sentence de condamnation contre le persécuteur qui avait versé le sang
des saints. Alors Théodora, s’approchant du trône à son tour, se jeta aux pieds
du Christ, lui représentant humblement la pénitence de son mari à l’heure de la
mort, les prières qu’elle ne cessait d’offrir et de faire offrir chaque jour
pour le repos de cette âme ; soudain le
15:
regard du juge s’adoucit : << Femme, répondit-il, votre foi est grande : mulier,
magna est fides tua ;votre époux avait mérité d’être condamné, mais, à
cause de vous, en considération des prières de mes prêtres, je lui accorde sa
grâce. >> Puis s’adressant aux exécuteurs de sa justice ;
<< Déliez-le commanda-t-il, et rendez-le à sa femme.
>>
Le lendemain matin ,l’impératrice raconta ce songe au saint
patriarche Méthode, qui avait beaucoup souffert de l’empereur à cause de sa
foi, et qui s’en vengeait en évêque, multipliant ses prières et ses bonnes
œuvres pour Théophile. Or, cette même nuit, il avait eu un songe, lui aussi ;
il lui semblait être dans l’église de Sainte-Sophie, lorsqu’un ange lui apparût
et lui dit : >> Tes prières, ô pontife, ont été exaucées, et Théophile a
obtenu sa grâce. >>Le lendemain matin, il s’était rendu à l’église et y
avait trouvé la confirmation de sa vision ;il avait la pieuse coutume d’écrire
sur un petit livret les noms des principaux iconoclastes, et de déposer ce
livre sur l’autel, pour les recommander à Dieu en offrant le divin sacrifice ;
l’empereur était naturellement en t^te de cette liste ; or, ce jour-là, son nom
se trouva miraculeusement effacé ;on eut ainsi la plus grande assurance
possible que l’empereur Théophile, malgré ses fautes, avait trouvé un jugement
miséricordieux, grâce aux prières que l’on avait offertes pour lui.
Ceci nous amène à nous demander si, à cette heure du
jugement, l’âme se trouve seule en présence de son juge, ou si les esprits d’en
haut y sont présents. On ne peut guère douter que l’ange gardien ne soit là
pour assister l’âme sur laquelle il a veillé pendant la vie, et il est bien à
craindre que l’on n’y rencontre aussi le démon, particulièrement ce démon qui,
selon l’opinion de plusieurs théologiens de mérite, est attaché à Lucifer à
chaque
16 :
âme pour la tenter et l'entraîner dans l'abîme, horrible contrefaçon de l'ange
protecteur, bien digne des ruses de celui que Tertullien appelait le singe de
Dieu. Les révélations des saints, d'accord en cela avec les sculpteurs de nos
vieilles cathédrales, sont pleines de récits qui nous montrent ces deux esprits
en présence au Tribunal de Dieu. Je choisis, parmi ces révélations, celle qui
fut accordée à sainte Brigitte (Révél., liv. VI, ch. Xxxv).
Il s'agit d'un soldat dont elle vit l'âme comparaître devant son juge, au
moment de la mort. Cet homme avait pratiqué plusieurs vertus pendant sa
vie ; il était charitable, priait souvent et avec ferveur, et, au milieu de la
licence des camps, il s'adonnait au jeûne et à la mortification ; néanmoins, il
avait aussi bien des fautes à se reprocher, comme on va voir. La sainte
aperçut son âme au tribunal de Dieu, ayant à sa droite son ange gardien qui lui
servait d'avocat, et, à sa gauche, le démon qui faisait la fonction
d'accusateur, accusator fratrum, comme l'appelle saint Jean dans l'Apocalypse ;
celui-ci lui reprochait particulièrement trois fautes : premièrement, d'avoir
péché par les yeux, en regardant avec complaisance des nudités et autres objets
dangereux ; deuxièmement, d'avoir péché par la langue, en prononçant des
paroles obscènes, des jurements et des malédictions ; troisièmement, de s'être
souillé de toutes sortes de luxure et de larcins. L'ange gardien
rapportait, pour sa défense, les actes de vertu qu'il avait accomplis pendant
sa vie, et particulièrement sa tendre dévotion à la très sainte Vierge,
dévotion qui lui avait valu, à l'heure de la mort, la grâce de la contrition.
La cause ainsi entendue, le souverain juge prononça la sentence ; il fit grâce
à cet homme de l'enfer ; mais il le condamna à un long et douloureux
purgatoire, et déclara
17 :
que l'expiation serait conforme aux fautes commises. Alors,
On voit, par cet exemple, que la sainte Vierge assiste quelque fois au jugement
pour secourir ses fidèles serviteurs ; il paraît qu'il en est de même des
saints à qui l'on a témoigné une particulière dévotion pendant la vie. Une
célèbre vision nous montre le roi Dagobert, déjà entraîné dans les flammes de l'enfer,
pour ses crimes : lorsqu'il est arraché aux mains des démons par les saints
martyrs Denys et Maurice, assisté du glorieux pontife saint Martin, qu'il avait
honorés particulièrement tous trois pendant sa vie, leur élevant, dans ses
États, de magnifiques basiliques. Cette histoire m'a paru digne d'être
rapportée ici tout au long. On la trouve dans le benedictin Aymon (Histoire des
Français, liv. IV, ch. XXIV).
Un évêque de Poitiers, nommé Ansoald, avait fait le voyage en Sicile pour
s'occuper des affaires de son église ; à son retour, une tempête furieuse
l'assaillit dans
18 :
L'évêque paraissant tout surpris de cette nouvelle, le solitaire, pour le
convaincre, lui rapporta une vision qu'il avait eue, quelque temps auparavant.
" Un matin, fatigué d'une longue veille passée en prières, je m'étais
endormi, lui dit il ; soudain, je vois paraître devant mes yeux un vénérable
vieillard qui me prend par le bras, me secoue et m'éveille en me criant : vite,
debout, levez-vous et mettez-vous en oraison afin d'implorer la divine
miséricorde pou le roi Dagobert, dont l'âme a paru aujourd'hui devant Dieu ; je
me lève, je commence à prier, lorsque j'aperçois tout à coup, sur les flots de
19 :
tus quem elegisti et assumpsisti, Domine ; inhabitabit in atriis tuis,
replebitur in bonis domus tuæ. "
Tel fut le récit du solitaire ; l'évêque, étant rentré dans son diocèse, fit
connaître cette vision ; on remarqua qu'elle correspondait justement à la mort
de Dagobert ; c'est pourquoi on grava toute cette histoire sur le marbre de son
tombeau où je l'ai vue et où chacun peut la voir aussi.
Quant à l'intervention de la très sainte Vierge, les traits en sont trop
multipliés pour pouvoir être racontés tous ici ; je me contenterai d'ajouter le
fait suivant à l'histoire du soldat citée plus haut ; j'ai trouvé cette histoire
dans saint Liguori. (V. Paraphrase du Salve Regina.)
Une sainte religieuse, nommée sœur Catherine de Saint-Augustin, avait
l'excellente dévotion de prier pour tous les défunts qu'elle avait connus sur
la terre ; or, en son pays, vivait une femme de mauvaise vie, nommée Marie ;
les scandales de cette malheureuse étaient tels que les habitants de l'endroit,
indignés de sa conduite, la chassèrent du pays. Elle se retira dans les bois,
et au bout de quelques mois mourut sans assistance et sans sacrements dans une
grotte abandonnée ; on traita son cadavre comme celui d'une bête morte, et on
l'enterra dans un champ sans aucune prière ; personne ne doutait que la vieille
pécheresse, après une pareille fin, ne fût irrémédiablement damnée, aussi on ne
pensa pas à prier pour elle, et la sœur Catherine pas plus que les autres ;
quatre ans se passèrent ; au bout de ce temps, la sœur aperçut un jour une âme
du Purgatoire qui lui dit en gémissant : " Sœur Catherine, je suis
bien malheureuse ; vous avez la charité de recommander à Dieu tous ceux de
votre connaissance qui viennent à mourir, il n'y a que moi pour qui vous ne
priez pas ! " — " Eh ! qui êtes-vous donc ? "
— " Je
20:
suis cette pauvre Marie, qui mourut seule dans la grotte. "
— " Eh ! quoi, Marie, vous êtes sauvée ! " — " Je
suis sauvée par l'intercession de la vierge Marie. Qui me vis près de la
mort, seule, sans aucun secours spirituel ni corporel, considérant en même
temps le nombre et l'énormité de mes péchés, je me tournai avec confiance vers
la mère de Dieu, et je lui dis : ô ma reine, vous êtes le refuge des
pécheurs et des délaissés ; vous voyez qu'en ce moment suprême, je suis
abandonnée de tout le monde, vous êtes mon unique espoir ; vous seule pouvez me
secourir ; ayez pitié de moi, je vous prie. La bienheureuse Vierge exauça
ma prière, et m'obtint la grâce de la contrition parfaite, c'est ainsi que je
mourus et que je fus sauvée. Cette divine Mère ne borna pas là ses
miséricordes ; quand je comparus au jugement devant Dieu, elle obtint de son
Fils que ma peine dans le Purgatoire serait considérablement abrégée ; mais
comme la justice de Dieu ne peut plus rien relâcher de ses droits, j'ai
souffert en intensité ce que j'aurais dû souffrir en durée ; présentement, je
n'ai plus besoin que de quelques messes, et aussitôt qu'on les aura dites, je
serai délivrée de toutes mes peines ; soyez assez charitable pour les faire
célébrer pour moi, et je vous promets, quand je serai au ciel, de prier sans
cesse Dieu et Marie pour vous. " Sœur Catherine s'empressa de faire
dire les messes demandées, et quelques jours après, cette âme bienheureuse lui
apparut montant au ciel, et la remercia de sa charité.
Ces exemples sont consolants ; mais en les rapprochant des enseignements
de la théologie, on ne peut s'empêcher de rabattre un peu de la confiance
qu'ils sembleraient devoir inspirer aux pécheurs. Il est certain que le
sort éternel de l'homme est irrévocablement fixé au moment de sa mort ; croire
que les prières des survivants, que
21 :
l’intercession même de
Du reste, il ne faut pas se représenter ce jugement se déroulant peu à peu dans
un ordre successif, comme cela se fait dans les tribunaux d’ici-bas. C’est une
suite de l’imperfection humaine de ne pas pouvoir arriver à la connaissance de
la vérité que pas à pas et par une série d’investigations ; mais à la lumière
de Dieu, il en sera bien autrement ; en un clin d’œil, in ictu oculi, la cause
sera entendue ; pas besoin d’appeler des témoins : le jugé était là ; il a tout
vu ; pas d’interrogatoire : d’un seul regard, l’âme verra toute sa vie, ses
fautes et ses vertus, ce qui la condamne et ce qui l’absout ; pas de
plaidoiries pour ou contre ; inutile d’essayer de fléchir la personne du juge ;
l’arrêt suit nécessairement la constatation de l’état de l’âme ; Dieu ne se
laisse pas émouvoir comme les hommes ; il agit en vertu des décrets éternels :à
telle mesure de mérites, tel degré de gloire, à telle quantité de fautes, telle
mesure de châtiments ; l’âme voit en même temps son état et sa sentence.
Cette sentence est différente selon les différents états de l’âme à la mort : à
celui qui meurt dans le péché mortel, n’en eût-il qu’un seul, la sentence de
réprobation : Va, maudit, au feu éternel, que j’avais préparé pour Satan et
pour ses anges ; tu as voulu lui obéir sur la terre, va main-
22 :
tenant, misérable, partager ses supplices dans l’enfer. A l’âme qui meurt dans
l’état de grâce, et qui n’a plus ni une seule souillure, ni une seule expiation
à subir pour ses fautes passées, la parole de l’amour et de l’éternelle
béatitude : Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que pendant les jours de
ta vie mortelle, tu as été fidèle en de petites choses, je vais maintenant
t’établir sur de grandes ; entre dans la joie de ton Seigneur, intra in gaudium
Domini tui. Enfin, à ceux qui meurent en état de grâce mais qui ont encore des
fautes vénielles à se reprocher ou qui n’ont pas encore suffisamment expié
leurs fautes passées, la parole de l’amour et de la récompense différée :
Pauvre âme, un jour tu jouiras de ma gloire, car tu es chère à mon cœur ; mais
tu n’es pas encore assez pure en ce moment : aucune tache ne saurait subsister
sous le regard de ma sainteté infinie ; va donc te purifier dans les flammes
expiatrices ; le temps de ton supplice sera proportionné au nombre et à la
gravité de tes fautes.
Dans quelles proportions chacune de ces trois sentences sera-t-elle prononcée
? et quelle est en particulier la part de Purgatoire au jugement de Dieu
? Question bien intéressante et bien grave ; les théologiens sont très partagés
sur la solution : les uns, inclinant davantage du côté de la miséricorde, les
autres, du côté de la justice. La question est loin d’être tranchée. Je dirai
simplement ce qui me paraît le plus probable, en m’appuyant sur les données de
l’expérience, et sur les révélations des saints.
Un premier point, qui me paraît malheureusement trop certain, c’est que le très
grand nombre de ceux qui paraissent devant Dieu tombent immédiatement dans les
abîmes de l’enfer. Je sais bien que l’Apologétique moderne s’est efforcée de
voiler cette vérité évangélique du petit nombre des élus, que notre siècle
énervé
23:
ne saurait plus porter parait-il le P. Faber dans son beau traité
Créateur et créature s'efforce de prouver en s'appuyant surtout sur des
raisons de convenance qu'au moins le plus grand nombre
des catholiques est sauvé le P.Lacordaire dans une conférence restée célèbre a
cru devoir prendre le contre-pied du fameux sermon de Massillon mais la
beauté de son éloquence
n'a pu séduire mes convictions et je m'en tiens à la parole du Maître beaucoup
d'appelés peu d'élus multi enim sunt vocati pauci vero électi on lit dans la
vie des Pères du désert que le grand patriache de
peine si deux ou trois parvenaient à y échapper semblables à ces rares oiseaux
que nous voyons traverser le ciel dans une brumeuse journée de novembre si nous
y réfléchir nous verrons bien que cette vision est l'expression exacte de ce
qui se passe dans la réalité la terre compte environ un milliard deux cents
millions d'habitants sur ce grand nombre il y a plus de 400 millions de
chrétiens c'est donc 800 millions de païens qui vivent et qui meurent hors de
la voie du salut faisons aussi larges que vous voudrez la part des païens
honnêtes qui n'ont pu honnêtes le Christ
ajoutons-y les enfants qui meurent avant de s'être souillés du crime du
paganisme cette troupe d'élite que je suppose un peu bénévolement former la
moitié soit 400 millions n'en reste pas moins exclue du ciel puisque personne
ne peut être sauvé que par la foi au Rédempteur le mieux qui puisse lui advenir
c'est de tomber après la mort dans les Limbes c'est-à-dire après tout dans le
vestibule de l'enfer voilà
24:
pour les païens qui forment à eux seuls les deux tiers de la population totale
du globe la moitié est très certainement damnée pour ses vices et l'autre
moitié en tenant compte des petits enfants si elle échappe à l'enfer demeure à
jamais exclue du ciel mais pour quiconque à vu de près ces malheureuses
populations il est clair que mon appréciation est bien indulgente l'excuse de
la bonne foi devient de jour en jour plus difficile car la bonne nouvelle a été
annoncée partout et quant à l'honnêteté morale des païens quand on les connait
on sait a quoi s'en tenir à cet égard.
Restent un peu plus de 400 millions de chrétiens sur ce nombre voyons combien
se sauvent de ces 400 millions de chrétiens 120 millions sont hérétiques et 80
millions schismatiques leurs salut aux uns comme aux autres est bien exposé car
il leur faut l'excuse de la bonne foi et pour les hérétiques qui n'ont pas su
garder les sacrements de la sainte Église il leur faut de plus la contrition
parfaite pour rentrer en grâce avec Dieu après qu'ils l'ont offensé
mortellement or chacun sait que c'est là un moyen assez difficile. J'arrive aux
200 millions de catholiques c'est-à-dire au
sixième de la population totale du globe c'est là le peuple choisi le petit
troupeau à qu'il a été dit de ne pas craindre mais grand Dieu que de boucs
parmi ces brebis on peut mettre en principe qu'à notre époque les trois quarts
des catholiques vivent dans l'habitude du péchés mortel sans confessions et
sans pratiques religieuses c'est au moins la proportion pour
plus de pratique je crains bien qu'il
25:
n'y ait comme compensation plus de sacrilèges au fond notre pauvre patrie
malgré ses défaillances est encore restée la nation catholique celle ou le
dévouement de l'esprit chrétien sont le plus vivants prenons donc la proportion
pour
voilà l'oracle de l'esprit de Dieu et le témoignage de l'expérience pour moi
j'ai vu bien des malades dans cette situation je ne sais si j'oserais garantir
le salut éternel de dix presque toujours la contrition fait défaut le bon
propos n'existe pas la charité est nulle ce qui le prouve c'est que si par
hasard quelqu'un de ces pénitents in extremis revient à la santé il est
excessivement rare de le voir persévérer la conversion n'était pas sérieuse au
fond ces pauvres gens n'aiment pas Dieu parce qu'ils ont encore un peu de foi
ils le craignent mais ils ne l'aiment pas de cet amour initial
qui d'après le concile de trente suffit à l'attrition ils voudraient bien
mourir parce qu'ils ont peur de l'enfer mais ils se soucient pas de bien vivre
s'ils pouvaient analyser ce qui se passe alors dans leur conscience ils y
verraient cette arrière pensée je me confesse parce que cela est nécessaire il
a la famille les convenances sociales ont ne peut pour
26:
tant pas se faire enterrer comme un chien et puis qui sait personne n'est
revenu nous dire ce qu'il y a de l'autre coté de la vie mais si tu reviens en
santé murmure la conscience ma foi si je reviens en santé ce sera comme par le
passé ces choses là sont bonnes pour mourir mais elles me gêneraient
singulièrement pour vivre de là une absolution nulle remarquez que je ne dis
pas sacrilège car je veux mettre les choses au mieux je les suppose même
de bonne foi ce qui du reste est fréquent avec leur incroyable ignorance des
choses de Dieu mais même avec la bonne foi on reviendra qu'après une vie tout
entière passée dans l'oubli de Dieu une absolution nulle est un mauvais
passeport pour le ciel paraissez maintenant justes de la terre petit troupeau
demeuré fidèle femmes pieuses religieuses ferventes ministres des autels sans
doute voilà les prédestinés hélas là encore il y a des âmes pour l'enfer que
dis-je si j'en crois les saints docteurs la plus grande part
serait encore pour l'enfer capita sacerdotum pavimenta inferorum qui a prononcé
ce blasphème c'est saint Jean Chrysostome un de ceux qui ont le mieux connu le
prêtre et ses misères hélas hélas qui nous dira les illusions des âmes pieuses
les mystères des fausses consciences les aveuglements volontaires les
replâtrages et les puanteurs des sépulcres blanchis optimi pessima
corruptio qui nous dira la profondeur de corruption ou peut descendre une âme
de choix quand refusant de correspondre à la grâce elle se met dans l'impossibilité
de répondre à la sublimité de sa vocation
le prêtre surtout dès qu'il cesse d'être l'homme Dieu devient presque
infailliblement l'homme de Satan chez lui le péché mortel est presque
inséparable du sacrilège de l'endurcissement voyez Judas c'est l'histoire du
mauvais prêtre
27:
j'en appelle à saint Liguori à tous les confesseurs des retraites
ecclésiastiques trouvent-ils exagérée la parole de saint Jean Chrysostome que
je viens de rappeler pour moi en considérant non pas une époque mais toutes les
époques de la vie de l'Église non pas telle ou telle contrée mais
toutes les contrées du monde catholique j'en viens à me dire que ces paroles ne
sont que l'expression juste d'une triste mais irréfragable vérité O Dieu ou
sont vos élus Ah je comprends maintenant cette révélation de saint Bernard
citée par le P.Lejeune ce saint ayant eu la révélation du sort
éternel de toutes les âmes qui avaient comparu à deux jours différents devant
le tribunal de Dieu remarqua avec horreur que sur ces quatre-vingt mille trois
seulement parmi les adultes furent sauvées le premier jour et deux le second
jour et encore de ces cinq âmes ainsi sauvées en deux jours aucune n'alla
au Ciel directement voilà pour le grand nombre des réprouvés ceci bien établi
je dis en second lieu que parmi le petit nombre des élus l'immense majorité
descend en Purgatoire en sorte que le grand nombre de qui vont tout droit au
Ciel est si petit qu'il ne compte vraiment pas voici ce qu'on lit dans la
vie de sainte Thérèse (chap.XXXVIII. "je ferai observer c'est la sainte
qui parle que de tant d'âmes je n'en ai vu que trois aller directement au Ciel
sans passer par le Purgatoire celle du religieux dont je viens de parler celle
du vénérable Pierre d'Alcantara et celle de ce Père Dominicain plus haut mentionné"
(il s'agit du Père Pierre Ybanez un de ses confesseurs) quand on réfléchit au
grand nombre de visions du Purgatoire qu'elle eut dans sa vie et au grand
nombre des saintes âmes qui vivaient alors dans l'Église
28:
ce témoignage de sainte Thérèse est décisif et dispense d'en chercher d'autres
il y a plus nous voyons que les saints canonisés eux mêmes ne sont pas toujours
exempts des peines du Purgatoire on lit dans saint Pierre Damien que saint
Sévérin archevêque de Cologne y demeura quelque temps malgré son zèle
apostolique et ses admirables vertus l'histoire du diacre Paschase rapportée
par saint Grégoire dans ses dialogues (livre IV chap XI ) est aussi étonnante
après sa mort sa dalmatique placée sur son cercueil avait fait des miracles
après cela comment ne pas croire qu'il était déjà
dans la gloire il n'en était rien cependant et il lui restait encore une
longue expiation à faire comme il le déclara à saint Germain de Capoue après
cet exemple qui pourrait se flatter d'échapper au Purgatoire tout ceci est
triste mais à quoi servirait de voiler la vérité si les jugements de Dieu sont
si formidables demandons donc avec crainte et humilité d'être du petit nombre
des élus et pour assurer notre salut vivons dans la crainte comme ont vécu tous
les saints en méditant ces paroles du Prophète-Roi : Domine confige timore tuo
carnes meas.
fin page 28.
Chapitre 2 De l'existence et du lieu du purgatoire p.29 -
43
29:
L'existence du Purgatoire prouvée par le fait de la prière pour les morts
histoire du culte des morts dans l'Eglise le memento des défunts
vision de sainte Perpétue saint Augustin et sa mère Odilon de
Cluny et la fête des morts Purgatoire du Dante les morts au moyen-
age le concile de Florence Luther définition du Concile de
Trente Le culte des morts dans ces trois
derniers siècles et particulièrement a notre époque Du
lieu du Purgatoire Opinion des anciens et raisonnements à l'appui
de ceux qui font leur Purgatoire en dehors du lieu assigné
conclusion de Saint Thomas
Nous avons supposé admise par tous l'existence du
Purgatoire il n'en est rien cependant et les protestants relèguent cette vérité
au rang des superstitions de l'Église catholique il faut donc y revenir et
donner les preuves qui l'établissent nous partons de ce principe évident que la
prière pour les morts suppose le dogme du Purgatoire en effet à quoi bon prier
pour les saints qui sont déjà dans la gloire ou pour les malheureux plongés
dans les flammes éternelles puisque les saints n'ont aucun besoin de nos
suffrages et que les damnés sont dans l'impossibilité absolue d'en profiter la
prière pour les morts suppose donc un état intermédiaire entre la béatitude du
Ciel et les éternels désespoirs de l'enfer état de souffrances mais de
souffrances temporaires dans lequel les âmes peuvent être soulagées par nos
suffrages la prière pour les morts suppose donc l'existence du
Purgatoire or la prière pour les
début page 30
morts est de toute antiquité.
avaient succombé dans la bataille; et l’Écriture bien loin de le blâmer, ajoute
cette belle réflexion : c’est une belle et salutaire pensée de prier pour les
morts, afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés; sancta ergo et salubris est
cogitatio pro defunctis orare, ut a peccatis solvantur.
De
on était en communion de prières, on lisait les noms des défunts plus
spécialement recommandés, et le prêtre, comme il le fait encore de nos jours,
se recueillait, pour demander en faveur des défunts le lieu du
rafraîchissement, de la lumière et de la paix; locum refrigerii, lucis et
pacis; toutes les anciennes liturgies, sans exception,
font mention de ce rite, qui prit de là le nom de prières sur les dyptiques;
oratio super dyptichos.
La prière pour les morts, sous sa forme la plus sainte, remonte
donc très certainement aux temps apostoliques, et nous est un sûr garant
de la foi de ces premiers siècles au Purgatoire. Il y a plus : parmi les
actes des martyrs dont l’authenticité est indiscutée et indiscutable, il faut
ranger, de l’avis de tous les critiques, les actes de sainte Perpétue, écrits
en grande partie par la sainte elle-même dans sa prison; or, dans ces
actes, qui remontent au troisième siècle, nous trouvons exprimée
explicitement la foi au Purgatoire.
"Comme nous étions tous en prières, il m’échappa de nommer
Dinocrate, et je fus étonnée que son souvenir ne me fût pas encore venu à
l’esprit. La pensée de son malheur m’affligea, et je connus en même temps
que j’étais digne de prier pour lui, et que je le devais. Je commençai donc à
le faire avec ferveur, en gémissant devant Dieu, et, la même nuit, j’eus cette
vision.
"Je vis Dinocrate sortir d’un lieu ténébreux, où il y avait
plusieurs autres personnes; il était tout brûlant, et dévoré de soif, le visage
sordide, le teint pâle, la face encore rongé de l’ulcère
dont il mourut. Ce Dinocrate était mon frère selon la chair; à sept ans,
il mourut malheureusement d’un cancer au visage, qui en faisait un objet
d’horreur à tous ceux qui le voyaient. C’était pour lui que j’avais
prié. Or, il me semblait qu’il y avait une grande distance entre lui et
moi, en sorte qu’il nous était impossible de nous rapprocher l’un de
l’autre. Près de lui était un bassin plein d’eau, dont le bord était plus
haut que la taille de l’enfant; il s’allongeait pour boire, et quoiqu’il y eut
de l’eau en abondance, il ne pouvait y
atteindre, ce qui m’affligeait fort. Je m’éveillai là-dessus, et je connus par
là que mon frère était dans la peine, mais j’eus confiance que je pourrais le
soulager. Je commençai donc à prier, pour demander à Dieu, jour et nuit, avec
larmes, qu’il m’accordât sa grâce; je continuai ainsi jusqu’à ce que nous
fussions transférés à la prison du camp, pour être donnés en spectacle, à la
fête de César Géta. Le jour que nous étions dans les ceps, j’eus encore
une vision, je vis le même lieu que précédemment et Dinocrate, le corps net,
revêtu de beaux habits, et ne portant plus de cicatrice à la place de la
plaie. Le bord du bassin que j’avais vu, était abaissé jusqu’au nombril
de l’enfant, et il y avait là une fiole d’or, pour puiser de l’eau. Dinocrate
s’étant donc approché, commença boire de cette eau, sans qu’elle
diminuât; lorsqu’il se fut rassasié, il quitta le bassin avec joie pour
aller jouer, comme font les enfants
de son âge; je m’éveillai là-dessus, et je connus par là que mon frère
désormais était hors de peine" (Acta sanctae Perpetuae, apud
Bolland. 7 martii).
Au quatrième siècle, nous lisons dans Eusèbe, que l’empereur
Constantin ordonna de placer son tombeau dans l’église des saints Apôtres,
qu’il avait fait élever à Constantinople, et cela dans l’espérance
d’avoir part après sa mort aux prières qui se feraient en ce saint
lieu,comme il le déclara dans son testament.
Au cinquième siècle, nous avons le célèbre témoignage que saint
Augustin rend à la piété de sa mère Monique. Il faut citer en entier ce
beau passage des confessions, qui est un témoignage si magnifique de la
croyance au Purgatoire (Augus. Conf. Lire IX, ch.11
et suiv.).
"Un certain jour, ma mère éprouva une faiblesse, et perdit
connaissance; nous accourûmes, mais déjà elle avait repris ses sens, et
regardant les assistants, elle nous reconnut mon frère et
moi, et nous dit d’une voix plaintive; où donc étais-je? et comme elle nous vit
tout accablés de chagrin : c’est ici, ajouta-t-elle que vous laisserez votre
mère. Je ne répondis rien, dévorant mes pleurs; mais mon frère; ajoutant
quelques mots de consolation, lui dit qu’il espérait bien qu’elle aurait le
bonheur de reposer dans la terre de sa patrie. Alors, lui lançant un
regard tout empreint de tristesse, pour lui montrer qu’elle avait compris, elle
jeta les yeux sur moi, et me dit : vois ce qu’il dit; et, un moment après,
s’adressant à tous les deux : vous mettrez mon corps où vous voudrez; n’en
prenez pas de peine. La seule chose que je vous demande, c’est que, partout où
vous vous trouverez, vous vous souveniez de moi à l’autel du Seigneur."
Sur quoi saint Augustin fait ces belles réflexions.
"Maintenant que cette première douleur, à laquelle on pourrait reprocher
une affection trop naturelle est passée, je vous louerai, Seigneur, au nom de
votre servante, et je répandrai devant vous d’autres larmes, non les larmes de
la chair, mais ce larmes de l’esprit, qui coulent à la pensée du péril où se
trouve toute âme qui a péché en Adam; car, bien que ma mère ait
été vivifiée en Jésus-Christ , et qu’elle ait vécu dans la chair, de manière à
glorifier votre nom par la vivacité de sa foi et la pureté de ses moeurs,
cependant, je n’ose affirmer que, depuis le
jour où vous l’avez régénérée par le baptême, aucune parole contre vos
commandements n’est sortie de ses lèvres. Malheur à la vie la plus
sainte, si vous voulez la juger sans miséricorde ! Mais, parce que vous n’aimez
pas à rechercher les iniquités, j’ai la confiance filiale qu’elle aura trouvé
auprès de vous un peu d’indulgence."
"Ainsi donc, ô Dieu de mon coeur, ma gloire et ma vie, je
laisse de côté à dessein les bonnes oeuvres que ma mère a faites, et dont je me
réjouis avec tant de grâces, pour vous demander seulement le pardon de ses
péchés. Exauce-moi par les blessures sanglantes de Celui qui mourut pour
nous sur le bois infâme, et qui maintenant assis à votre droite, est notre
intercesseur."
"Je sais qu’elle a toujours fait miséricorde et qu’elle a
remis de bon coeur les dettes que l’on avait contractées envers elle;
remettez-lui donc ses dettes à elle-même, si elle en a contracté
quelqu’une envers vous, dans les nombreuses années qui se sont écoulées, depuis
le jour où elle a été régénérée par le baptême.
Pardonnez-lui, Seigneur, pardonnez-lui, je vous en conjure, et n’entrez pas en
jugement avec elle, car votre miséricorde surpasse votre justice, vos paroles
sont véritables, et vous avez promis miséricorde aux miséricordieux.
"Cette miséricorde, je crois que vous l’avez déjà faite, ô
mon Dieu; mais acceptez l’hommage de mes lèvres. Souvenez-vous qu’au
moment de son passage à l’autre vie, votre servante ne songea pour son corps ni
à de pompeuses funérailles, ni à des parfums précieux; elle ne demanda pas un
sépulcre magnifique, ni qu’on la rapportât dans celui qu’elle avait
fait faire à Tagaste, sa patrie, mais seulement que nous fissions mémoire
d’elle à votre autel, au mystère duquel elle avait participé tous les jours de
sa vie, sachant que c’est là qu’on
dispense
"Qu’elle repose donc en paix avec son mari, avec l’époux à
qui elle a été fidèle dans les joies de sa virginité et dans les tristesses de
son veuvage; avec celui dont elle s’était faite la servante pour le gagner à
vous, par sa patience fructueuse. Et vous, Seigneur mon Dieu, inspirez à
mes fils spirituels, qui sont mes maîtres, puisque mon coeur, ma voix, mes
écrits sont à leur service, inspirez à tous ceux qui me liront de se souvenir à
votre autel de Monique votre servante et de Patrice qui fut son époux. Ce sont
eux qui m’ont introduit en ce monde; comment ? Je n’en sais rien. Que tous ceux
qui vivent encore dans la lumière trompeuse de ce monde, se souviennent donc
pieusement de mes parents, afin que la dernière prière de ma mère mourante soit
exaucée, au delà même de ses voeux, et qu’elle n’ait pas seulement le secours
de mes prières, mais encore celui d’un grand nombre d’autres."
J’ai voulu rapporter presque tout au long cette admirable prière
de saint Augustin pour sa mère défunte. Quand on songe à la sainteté de
Monique, que l’Église a depuis placée sur les autels, quand on fait réflexion
qu’au moment où son fils écrivait ces lignes, il y avait vingt ans environ
qu’elle était devant Dieu, on voit ce que pensait ce grand docteur de l’Église
latine du Purgatoire et des sévérités de la justice de Dieu.
Saint Grégoire le Grand, dans ses dialogues, rapporte beaucoup
d’apparitions d’âmes du Purgatoire; j’en citerai quelques-unes dans le cours de
cet ouvrage. Voici ce que dit à ce sujet le P. Faber : "saint le
Grand, dans ses dialogues, peut être considéré comme le père de la dévotion
qu’on a eue pour les âmes du Purgatoire dans les siècles qui suivirent; aussi
le P. Lefebvre avait coutume de dire que si saint Grégoire le Grand devait être
honoré et aimé par plusieurs raisons, cependant il n’en était pas de plus
forte que celle-ci, c’est parce qu’il a exposé d’une manière aussi claire que
touchante la doctrine du Purgatoire. Le P. Lefebvre croyait que, si saint
Grégoire n’avait pas parlé avec tant d’éloquence de ces saintes âmes, la
dévotion qu’on a eue pour elles dans les siècles postérieurs aurait été moins
ardente; c’est pourquoi toutes les fois qu’il prêchait lui-même sur cette
dévotion, il avait soin de la faire marcher de front avec celle que nous devons
avoir pour saint Grégoire." (Tout pour Jésus, ch. IX).
Au sixième siècle, nous voyons établi l’office des défunts, et les
témoignages de la tradition deviennent si nombreux qu’il serait impossible de
les citer tous; je me contenterai donc d’esquisser à grands traits l’histoire
du culte des morts dans l’Église, à partir de cette époque.
A la fin du dixième siècle, vivait à Cluny un saint abbé nommé
Odilon, c’est à lui que l’on doit la touchante institution de la fête des
morts, qui depuis lors se célèbre chaque année dans l’Église le 2 novembre, au
lendemain du jour où l’Église a célébré dans la fête de tous les saints les
joies de l’Église triomphante; voici à quelle occasion cette fête fut
instituée.
Un religieux du pays de Rouergue ayant visité les saints lieux de
Jérusalem, s’embarqua sur mer pour revenir en son pays, et fut jeté par la
tempête dans une île déserte, près des côtes de
Or dernièrement j’entendis les démons, qui sont les exécuteurs de la justice de
Dieu en ces lieux, se plaindre et se lamenter, disant qu’Odilon par ses prières
et ses bonnes oeuvres leur ravissait un grand nombre de ces âmes;
c’est pourquoi, quand vous serez de retour dans votre pays, je vous prie
d’aller voir Odilon de ma part, et de lui raconter fidèlement tout ce que je
vous dis, afin que lui et ses amis frères continuent de plus en plus leurs
prières, leurs jeûnes, leurs aumônes pour ces malheureuses âmes, pour qu’elles
soient bientôt délivrées de telles peines.
Le religieux, de retour à Cluny, ne manqua pas de raconter, en
plein chapitre, à Odilon, ce qu’il avait appris dans son voyage.
- L’abbé, frappé de cette vision, fit un décret général pour tous les
Monastères relevant de Cluny, par lequel le 2 novembre était consacré à la
mémoire et au soulagement des fidèles défunts retenus dans le Purgatoire ; des
Monastères de Cluny ce pieux usage passa peu à peu dans l’Église, et le pape
Jean XVI l’étendit à l’Église universelle par décret apostolique.
Deux siècles plus tard, le grand poète de l’Italie, Dante
Alighieri, résumant dans sa magnifique épopée toutes les pieuses croyances de
son époque, réservait ses chants les plus suaves , ses inspirations les plus
touchantes, pour redire, en des vers immortels, les expiations du Purgatoire.
On sait d’ailleurs quelle fut la dévotion du moyen âge pour les
morts; dans la plupart des villes, quand les ombres de la nuit étaient
descendues sur la cité, comme un voile funèbre, et que chacun se reposait dans
le sommeil des travaux de la journée, la voix de veilleur de nuit se faisait
entendre, au milieu du silence, pour répéter cet avertissement : Bonnes gens
qui veillez, priez pour les trépassés.
Notre siècle, qui écarte avec tant de soin les images de la mort, ne pas
de trouver un pareil avertissement bien lugubre; mais dans ces âges de foi on
était moins délicat; l’Église militante et l’Église souffrante ne
formaient qu’une seule famille; le souvenir des morts n’attristait
pas; sous prétexte de sensibilité, on ne s’étudiait pas à bannir
impitoyablement les chers défunts de la mémoire de ceux qu’ils ont aimés;
chaque jour, chaque dimanche, au moins, en allant à l’église, on s’agenouillait
au cimetière sur la tombe des aïeux. Ce souvenir était bon pour
tous. Il apprenait aux vivants à bien vivre pour bien mourir; il
procurait aux trépassés de nombreux suffrages.
Pendant que nos pères reposaient tranquillement dans leurs alcôves bien
fermées, ils trouvaient bon qu’on leur rappelât leurs parents, leurs amis,
couchés à la même heure sur des lits de flammes; à la voix du crieur de
nuit, plus d’une prière fervente montait vers le Ciel pour faire descendre le
rafraîchissement et la paix dans ces cachots embrasés; le pécheur faisait un
retour sur lui-même; la voix de la mort lui rappelait les responsabilités de
l’avenir, et jusque dans les bras vice, il sentait son coeur ébranlé, et
prenait souvent la résolution de se convertir.
Aujourd’hui nous avons changé tout cela; le souvenir des morts
nous importune, nous nous en débarrassons par l’éloignement et par l’oubli;
nous avons commencé par reléguer nos morts loin, bien loin, à la limite extrême
de nos villes. Cependant ils sont encore trop près de nous; on les
transporte à des distances telles que ce sera bientôt voyage que d’aller les
visiter; ce n’est pas assez, on voudrait les anéantir, pour anéantir en même
temps les leçons importunes qui sortent de ces tombes. Au rite chrétien
de l’inhumation dans la terre bénie, au dortoir commun, où dormaient nos pères
à l’ombre de la croix, on parle de substituer le rite tout païen de la
crémation. Quand un peuple en est là, quand il a perdu le sens de la mort, on
peut dire que c’est un peuple fini; ce n’est plus lui-même qu’un cadavre qui se
décompose, et déjà les fossoyeurs sont à la porte. O Christ Jésus ! Est-ce
ainsi que devait finir ce vieux peuple Franc que vous aimiez tant, si j’en
crois le cri national de nos pères !
L’émotion m’a écarté de mon sujet; j’y reviens. Au quinzième
siècle, le concile de Florence s’occupa longuement de la question du
Purgatoire. Il ne s’agissait pas entre les Grecs et les Latins de l’existence
même du Purgatoire, puisque toutes les liturgies orientales sont pleines de
témoignages à cet égard, mais la controverse s’était élevée sur la nature et la
durée des expiations, et, comme nous le verrons ailleurs, pour ne pas faire
obstacle à la réunion désirée des Églises grecque et latine, le saint concile
s’abstint de rien définir à cet égard.
Au quinzième siècle, une voix blasphématrice, s’éleva dans
l’Église, condamnant pour la première fois la prière pour les morts. Luther
brisa, d’un trait de plume, les liens sacrés qui nous rattachent à ceux qui ne
sont plus; il glaça la prière sur les lèvres, et l’espérance dans le coeur de
ceux qui pleurent une chère mémoire.
Plus de Purgatoire, plus d’état intermédiaire entre la béatitude du ciel et les
éternels désespoirs de l’Enfer. C’était allé contre les inspirations les plus
touchantes du coeur de l’homme. Mais par une heureuse inconséquence, plus d'un
protestant se retrouve catholique auprès du tombeau de ceux qui lui étaient
chers, et malgré les sophismes de son esprit, la prière jaillit naturellement
de son coeur en faveur d’une épouse ou d’un fils chéris, témoignage d’une âme
sens contraire. - Après avoir, au concile de Trente, vengé solennellement
l’ancienne foi sur ce point, en déclarant anathème à quiconque nie le Purgatoire
et l’utilité des suffrages pour les morts.
(Sess. XI,
can. XXX. et sess. XXII, ch. 11, sess. XXV decretum.)
L’Église provoque de toutes parts la formation
de pieuses sociétés qui s’engagent à prier pour les défunts. A Rome, le
pape Paul V autorise et encourage la (fin page 39)
40 :
pratique de communier un dimanche chaque mois en faveur des
défunts a Bruxelles on voit se former une congrégation dont le but est de prier
pour la délivrance des âmes du Purgatoire car disent les statuts de cette association
s'il y a dans l'Église des ordres religieux très saintement établis pour la
rédemption des captifs à combien plus forte raison doit-il y avoir des
congrégations et des confréries qui s'emploient non pas à tirer des fers les
corps des chrétiens mais à délivrer leurs âmes du Purgatoire ces pieuses
confréries se multiplient en France en Espagne par tout le monde chrétien et
partout elles sont enrichies de privilèges et de nombreuses indulgences par les
Évêques et les Souverains Pontifes notre dix-neuvième siècle qui a tant de
misères morales et qui malgré cela ou peut-être à cause de cela restera le
siècle des bonnes oeuvres n'a pas voulu demeurer en arrière de ce magnifiques
mouvement jamais peut-être les personnes pieuses n'ont davantage prié pour les morts
la pratique du voeu héroïque en faveur des défunts pratique qui n'existait
guère qu'à l'état d'exception s'est si bien généralisée qu'on a vu des
communautés entières faire ainsi aux défunts l'abandon de tout le mérite de
leurs bonnes oeuvres en beaucoup d'endroits s'est établi l'usage de consacrer
le mois de novembre tout au soulagement des âmes du Purgatoire enfin dans ces
dernières année un ordre religieux s'est formé dont le but est de procurer par
la prière et le sacrifice le soulagement de ces pauvres âmes on lira avec
intérêt dans l'excellent petit livre du P. Blot intitulé les Auxiliatrices du
Purgatoire l'histoire de cette nouvelle famille religieuse dont les débuts
eurent l'honneur d'être inspirés soutenus et bénis par le V. curé d'Ars
fin 40.
41:
en voilà assez pour prouver que si les impies cherchent à effacer parmi le
souvenir des morts si les indifférents les oublient facilement et ne s'occupent
guère de prier pour eux Dieu a voulu remédier à ce mal en suscitant des âmes
généreuses qui ont adopté pour ainsi dire ces déshérités du Purgatoire et qui
ont entrepris de faire pour ceux que l'on oublie si vite ce que
chaque famille faisait pour les siens aux ages de foi voilà à grand traits
l'histoire du culte des morts dans l'Église on voit par là que les
définitions du concile de Trente la tradition et les révélations des saints
concordent ensemble pour établir d'une manière irréfragable la foi au
Purgatoire l'existence du Purgatoire une fois bien établie une question fort
intéressante se présente ou est situé le Purgatoire l'Église s'est bien gardée
de rien définir à cet égard les théologiens abondent chacun dans leur sens la
question est parfaitement libre j'essayerai donc à l'aide du
raisonnement appuyé sur les révélations des saints d'établir ce qui me parait
le plus probable la tradition de tous les peuples les enseignements
des anciens docteurs l'étymologie même du mot placent l'Enfer au centre de la
terre Sainte Françoise Romaine dans ses révélations nous apprend que le
Purgatoire est un simple département de l'Enfer suivant elle l'Enfer est
divisée en quatre compartiments ou zones au centre même est le séjour des
damnés puis en rapprochant de la surface du globe on rencontre le Purgatoire le
limbe des anciens part times et enfin le limbe des petits enfants morts sans
baptême tout ceci est parfaitement conforme au sentiment de saint Thomas
d'après lequel le feu du Purgatoire est le même que celui de l'Enfer d'ou il
s'ensuit que le Purgatoire et l'Enfer sont voisins ce sentiment
fin 41.
42 :
s'accorde très bien avec les données de la science moderne sur le feu central
il faut admettre néanmoins qu'il y a des exceptions et que la justice de Dieu
permet quelquefois que l'expiation d'une âme se fasse aux lieux mêmes ou elle a
péché (Illust. miracula, lib. XXVIII , cap. XXXVI ). d'autre fois surtout pour
ceux qui sont morts de mort violente il parait que c'est au lieu même ou
ils ont été tués que se fait l'expiation les légendes de tous les grands champs
de bataille de tous les endroits ou le sang a coulé par le crime nous parlent
de voix plaintives entendues la nuit pour demander des prières en faisant aussi
large que l'on voudra la part de la superstition et de la frayeur il me
paraîtrait dur de rejeter en bloc tous les faits de ce genre que l'on rapporte
d'autant plus qu'un bon nombre ont pour garants des auteurs sérieux c'est ainsi
que Trithème dans sa CHRONIQUE (année 1058 ) raconte l'histoire de
nombreux soldats apparaissant à des religieux sur le champ de bataille ou ils
étaient tombés pour réclamer des prières et dans un ouvrage plus récent
43:
dans sa liturgie quand elle demande pour les défunts que la miséricorde de Dieu
les arrache des portes de l'Enfer ( A porta inferi erue, Domine, animas eorum ;
) et quand elle leur fait pousser leurs gémissements des profondeurs de
l'abîme De profundis clamavi ad te domine nous conclurons donc avec saint
Thomas " que quant au lieu du Purgatoire il n'y a rien d'expressément
déterminé dans l'écriture et l'on ne peut à ce sujet apporter de raisons
décisives cependant il est probable et tout à fait conforme au
sentiment des saints et aux révélations faites à plusieurs que le lieu du
Purgatoire est double le premier et c'est la loi commune est voisin de
l'Enfer en sorte que c'est le mme feu qui tourmente les damnés dans
l'Enfer et qui purifie les justes dans le Purgatoire le second lieu du
Purgatoire n'existe que par une sorte de dispense et c'est ainsi que nous
lisons que des âmes ont été punies en différents lieux soit pour l'instruction
des vivants soit pour le soulagement des morts qui sont mis ainsi en état de
réclamer nos suffrages et de voir diminuer leurs peines " IIIa parte, in
suppl. -- De Purgat., art. 2. )
fin 43.
Chapitre 3 Les peines du Purgatoire - Leur
Rigueur p.44 - 67
Entrée de l'ame dans le Purgatoire - Peines
du Purgatoire - Double peine, peine du dam, peine du sens - Rigueur des
peines du Purgatoire.- Exemples nombreux à ce sujet. - Chatiments des
plus petites fautes - Nécessité de prier pour les plus saints.
44:
Nous avons laissé l'âme au tribunal de Dieu attendant avec anxiété sa sentence
supposons qu'elle est condamnée au Purgatoire voici ce qui va arriver aussitôt
que le juge à parlé l'âme est conduite au lieu qui lui est assigné pour son
expiation Sainte Catherine de Genes dans son admirable traité du Purgatoire
nous apprend que l'âme court s'y précipiter d'elle-même tant elle se fait
horreur aux clarté de
45:
"Il en est de même du Purgatoire l'âme séparée du corps n'étant pas nette
voit en elle un empêchement qui ne peut lui être ôté que par le moyen du
Purgatoire elle va volontairement s'y jeter si ce lieu préparé pour la délivrer
de l'obstacle qui la sépare de Dieu n'existait pas un Enfer pire que le
Purgatoire s'engendrerait en elle au moment même car elle comprendrait que cet
obstacle ne lui permettrait pas de s'approcher de son but et de sa fin"
"Je dirai plus encore de la part de Dieu le Paradis n'a point de portes
mais quiconque veut y entrer entre car le Seigneur est tout miséricorde et il
se tient vis-à-vis de nous les bras ouverts pour nous recevoir dans sa
gloire" "Mais je vois aussi que cette divine essence est d'une telle
pureté que l'âme qui trouve en soi le moindre atome
d'imperfection se précipiterait en mille Enfers plutôt que de demeurer avec une
tache en la présence de
46:
ravie en extase elle aperçut la défunte devant le trône de Dieu environnée
d'une brillante auréole et couverte de riches vêtements cependant elle
paraissait triste et préoccupée ses yeux étaient baissés comme si elle eut
honte de paraître devant la face de Dieu on eut dit qu'elle voulait se cacher
et s'enfuir Gertrude toute surprise demanda au divin Époux des vierges la cause
de cette tristesse et de cet embarras extraordinaire :" Très doux Jésus
s'écria t-elle pourquoi dans votre bonté infinie n'invitez-vous pas votre
épouse à s'approcher de vous et à entrer dans la joie de son Seigneur ?
pourquoi ne lui ouvrez-vous pas vos bras et la laissez-vous à l'écart triste et
craintive ?" Alors Notre Seigneur fit signe à cette bonne religieuse de
s'approcher et il lui souriait avec amour mais elle de plus en plus troublée
hésitait et enfin toute tremblante elle fit une grande inclinaison et s'éloigna
alors sainte Gertrude encore plus étonnée s'adresse directement à l'âme : Eh
bien ! ma fille le Sauveur vous appelle et vous vous éloignez vous avez désiré
ce bonheur toute votre vie et maintenant que vous étés appelée à en jouir vous
n'avez plus que de la froideur ne voyez-vous pas le bon Jésus qui vous attend
?" Ah ma mère répondit cette âme je ne suis pas encore digne de
paraître devant l'Agneau immaculé il me reste des souillures que j'ai
contractées sur terre pour s'approcher du soleil de justice il faut être plus
pur que le rayon de la lumière je n'ai pas encore cette pureté parfaite qu'il
aime à contempler dans ses saints sachez que lors même que la porte du Ciel me
serait ouverte toute grande quand il dépendrait de moi de m'y élancer d'un bond
je n'oserais le faire avant d'être entièrement purifiée des plus petites
taches il me semble que
le choeur des vierges qui suit l'Agneau en tous lieux me repousserait bien
loin." "Eh quoi !
47 :
reprit la sainte abbesse je vous vois pourtant environnée de lumière et de
gloire !" -"Ce que vous voyez répondit l'âme n'est que la frange du
vêtement de l'immortalité c'est bien autre chose quand on voit Dieu qu'on vit
en lui et qu'on le possède à jamais mais pour cela il ne faut pas avoir une
souillure." L'âme est donc portée d'elle-même à se plonger dans les
flammes du Purgatoire cependant d'après sainte Françoise Romaine et plusieurs
autres saints l'ange gardien est chargé d'introduire l'âme en ce lieu
d'expiation ce qui du reste ne contredit nullement ce que je
viens de dire Vassite Anna-Marie Taigi morte en odeur de sainteté dans le
courant de ce siècle vit ainsi l'âme d'un excellent prêtre conduite en Purgatoire
par son ange gardien il semble par là que le démon n'a pas de pouvoir sur ces
saintes âmes qui ont triomphé de ses ruses et de ses assauts pendant la vie
conduite par son ange gardien cette âme prédestinée court au lieu des
expiations et une place lui est assignée selon la nature de ses fautes O
Dieu quelle terrible impression doit alors se faire dans cette âme il n'y a
qu'un instant alors qu'elle vivait encore dans la chair elle reposait
dans un bon lit et chacun de ceux qui l'assistaient s'ingéniait par
tous les moyens possibles à adoucir les souffrances de son agonie maintenant la
voici plongée dans les flammes n'ayant pour couche que des brasiers ardents
sans aucun soulagement sans aucune autre consolation que l'espérance de voir
dans un temps bien éloigné peut-être finir ces indicibles tourments ah si l'on
pensait souvent à cette heure effroyable on ne pêcherait pas et l'on se
consumerait en pénitences et en expiations pour effacer les derniers reste de
ses souillures et pour ceux qui sont là auprès de
48:
ce cadavre (encore chaud), s'ils y pensaient, quelle prédication convaincante !
Mais au lieu de cela, l'esprit de foi est si peu vivant dans les âmes qu'on
éprouve d'ordinaire un sentiment de soulagement, en pensant que le pauvre
malade en est quitte des souffrances de la vie. On dit, je l'ai entendu bien
des fois : Il est bien heureux, il ne souffre plus; parole païenne, parole
exécrable, que je n'ai jamais entendue sans frémir ! Il ne souffre plus ! Et
qu'en savez-vous ? Avez-vous donc la certitude que cette âme était assez pure
pour entrer de suite au Ciel ? Ah ! Chrétiens, en présence de ce cadavre qui ne
souffre plus, c'est vrai, pensez donc à cette âme qui commence, à cette heure,
à savoir ce que c'est que souffrir, car les souffrances de la maladie la plus aiguë
ne sont rien, en comparaison des peines de l'autre vie ; pensez au Purgatoire
où cette âme fait son entrée à cette heure ; pensez à ces flammes dévorantes au
milieu desquelles elle doit habiter désormais, et au lieu de prodiguer au
défunt ces louanges banales, qui ne sauraient lui servir, tombez à genoux près
de ce lit funèbre, et commencez par une prière fervente ce grand ministère de
soulagement, que vous devez continuer, jusqu'au jour où vous pourrez penser
qu'à force de prières, de bonnes œuvres et d'expiations de votre part, cette
âme est enfin arrivée à la béatitude. Alors seulement vous pourrez vous reposer
et dire : il est bien heureux, il ne souffre plus.
En effet, d'après l'enseignement de tous les
docteurs, les souffrances du Purgatoire sont sans proportion aucune avec ce que
l'on appelle de ce nom sur la terre. D'après saint Thomas, qui résume ici tout
l'enseignement de l'école, les peines du Purgatoire sont les mêmes que celles
de l'Enfer, à la durée près. Après les théologiens voulez-vous consulter les
mystiques ? Voici ce que dit sainte Catherine de Gênes à ce sujet :
49 :
"Les âmes éprouvent un tourment si extrême qu'aucune langue ne pourrait le
raconter, ni aucun entendement en donner la moindre notion si Dieu ne le
faisait connaître par grâce spéciale." (Traité du purg. II.)
"Aucune langue ne saurait exprimer, aucun esprit ne
saurait se faire une idée de ce qu'est le Purgatoire. Quant à la grandeur de la
peine, elle égale l'Enfer.". (Même traité. VIII.)
Il y a dans le Purgatoire comme dans l'Enfer une double
peine, la peine du dam qui consiste en la privation de Dieu, et la peine du
sens.
La peine du dam est sans comparaison la plus grande ; elle
est d'autant plus vive que ces âmes, étant dans l'amitié de Dieu, ressentent un
besoin plus vif de s'unir à Lui. Voici la belle similitude qu'emploie à cette
occasion sainte Catherine.
"Si dans le monde entier il n'y avait qu'un seul pain,
dont la simple vue dût rassasier toutes les créatures, et si, d'autre part,
l'homme ayant par nature, quand il est sain, l'instinct de manger, ne mangeait
point, et que cependant il ne pût ni tomber malade ni mourir, sa faim croîtrait
toujours, parce que jamais son instinct de manger ne diminuerait, et sachant
que le pain en question le rassasierait, et sachant que le pain en question
pourrait lui être ôté, il serait nécessairement dans une peine intolérable ;
plus il approcherait de ce pain, sans le voir, plus aussi s'enflammerait en lui
le désir naturel qui le pousserait constamment vers cet aliment, objet de toute
son envie.
Mais s'il était sûr de ne jamais voir ce pain, il aurait en ce point, un enfer
accompli, comme les âmes damnées, lesquelles sont privées de l'espérance de
voir
50 :
jamais Dieu, notre Rédempteur, qui est le vrai pain. Les âmes du Purgatoire, au
contraire, ont l'espérance de voir le pain et de s'en rassasier complètement,
mais elles souffrent une faim très cruelle, et sont dans une grande peine, tant
qu'elles ne peuvent pas se nourrir de ce pain qui est Jésus-Christ, vrai Dieu
Sauveur et notre amour". (Traité du Purg. VI.)
L'Église ne s'est pas prononcée sur la nature de la peine
du sens. - Au concile de Florence, la question fut longuement débattue entre
les Grecs et les Latins, mais pour ne pas mettre obstacle à la réunion projetée
des deux Églises, on s'abstint de rien décider. Néanmoins touts les Théologiens
enseignent que cette peine est celle du feu, comme pour les damnés. Il y aurait
donc témérité à s'écarter de cette opinion, qui a pour elle toute l'école.
D'après saint Grégoire le Grand, saint Augustin et saint Thomas, ce feu est
substantiellement le même que celui de l'Enfer ; l'éternité seule fait la
différence. Et maintenant que nous avons entendu les Théologiens, il faut en
venir aux révélations des saints et descendre, à leur suite, dans ces sombres
et brûlants cachots. C'est un triste spectacle, mais il est trop instructif
pour que nous le laissions passer. Après tout, empruntant la pensée de saint
Augustin au sujet de l'Enfer, je dirai qu'il vaut encore mieux descendre par la
pensée dans ces mystérieux abîmes pendant la vie, que de s'exposer à y
descendre en réalité après la mort.
J'ai trouvé le fait suivant dans l'historien du Père
Stanislas Chocosca, Dominicain, et je le rapporte parce qu'il est bien propre à
nous inspirer une juste terreur des rigueurs du Purgatoire (V. Bzovius. Hist.
De Pologne, année 1590.)
Un jour qu'il priait pour les défunts, une âme lui
51 :
apparut toute dévorée de flammes ; le Saint lui demanda si ce feu était plus
pénétrant que celui d'ici-bas. "Ah ! s'écria cette âme, tous les feux de
la terre comparés à celui du Purgatoire sont comme un souffle
rafraîchissant."
- "Eh quoi ! Est-ce possible, reprit le religieux, je
voudrais bien en faire l'épreuve, à condition que ce fût autant d'ôté à mon expiation
future." - "Un homme mortel ne pourrait sans mourir aussitôt en
supporter la moindre partie ; cependant pour te convaincre, étends la
main."
Stanislas, sans s'effrayer, lui tend la main, sur laquelle
le défunt laisse tomber une goutte de sa sueur, ou au moins d'un liquide qui en
avait l'apparence ; à l'instant celui-ci pousse un cri perçant et tombe sans
connaissance, tant la douleur est affreuse.
Les religieux de la maison accourent, on s'empresse autour
de lui, on lui prodigue tous les soins que réclame son état ; à la fin il
revient à lui, et tout plein encore de terreur, il raconte l'effrayant
événement dont il a été le témoin et la victime : "Ah ! disait-il avec une
éloquence convaincue et convaincante, ah ! mes Pères, si nous connaissions la
rigueur des châtiments divins, jamais nous ne pécherions ; faisons pénitence
pendant la vie, pour n'avoir pas à la faire dans l'autre, car ces expiations
sont terribles ; combattons nos défauts pour nous en corriger, et surtout
gardons-nous des petites fautes, car le Juge éternel en tient compte. La
majesté divine est si sainte qu'elle ne souffre pas la moindre tache dans ses
élus ; ils fuiraient d'eux-mêmes le séjour de la gloire immortelle, s'il leur
était donné d'y pénétrer en cet état…"
Ayant ainsi parlé, il se mit au lit et vécut encore un an,
dans des souffrances intolérables que lui causait l'ardeur de sa plaie ; avant
d'expirer, il exhorta encore une fois ses
52 :
frères à se souvenir des rigueurs de la justice divine, et il mourut dans la
paix des enfants de Dieu.
L'historien, sur la foi duquel je rapporte cette histoire,
dit que cet exemple terrible ranima la ferveur dans tous les Monastères, et que
chaque religieux s'excitait à l'envi à servir Dieu avec ferveur, pour éviter
ces supplices vraiment effroyables.
Un fait presque semblable arriva à la bienheureuse
Catherine de Racconigi. - (V. Diario Dominicano, vie de
Un soir qu'elle était étendue dans son lit, avec une
grosse fièvre, elle se mit à penser aux ardeurs du Purgatoire.
Bientôt, selon son habitude, elle s'éleva de la
méditation à l'extase, et elle fut conduite par Notre Seigneur dans le
Purgatoire. Elle vit ces brasiers ardents, ces flammes dévorantes, au milieu
desquelles sont retenues les âmes à qui il reste quelque expiation après la
mort ; pendant qu'elle contemplait ce lamentable spectacle, elle entendit une
voix qui lui dit : "Catherine, afin que tu puisses procurer avec plus de
ferveur la délivrance de ces âmes, tu vas ressentir tout cela pour un moment".
A l'instant une étincelle se détache et vient la frapper à la joue gauche ; ses
compagnes qui se tenaient auprès d'elle pour la soigner, virent très bien cette
étincelle, et elles virent en même temps avec terreur son visage enfler d'une
manière prodigieuse ; il demeura plusieurs jours dans cet état, et
53 :
redoubla de ferveur et d'austérités pour accélérer leur délivrance, car elle
savait par expérience le grand besoin qu'elles ont d'être délivrées de leurs
supplices.
Voici encore un trait que j'ai trouvé dans la vie de
saint Nicolas Tolentino, et qui est bien intéressant pour le sujet que je
traite dans ce chapitre. (V. Vie de saint Nicolas Tolentino, Surius, 10 sept.).
Un samedi qu'il reposait pendant la nuit, il vit en songe
une pauvre âme en peine, qui le suppliait de dire, le lendemain matin, la
sainte messe pour elle, et pour plusieurs autres âmes qui souffraient de
manière affreuse dans le Purgatoire ; Nicolas reconnaissait très bien la voix,
bien qu'il ne pût se rappeler celui à qui elle appartenait. "Qui êtes-vous
donc, demanda-t-il ?" - "Je suis répondit l'âme, votre défunt ami, le
frère Pellegrino d'Osimo ; j'avais mérité, par mes fautes, les châtiments
éternels de l'Enfer ; je leur ai échappé par la miséricorde de Dieu, mais je
n'ai pu éviter l'expiation douloureuse qui me reste à faire pour un long temps.
Je viens, en mon nom et en celui d'âmes malheureuses, vous supplier de dire
demain la sainte messe ; nous en attendons notre délivrance, ou au moins un
grand soulagement."
"Que le Seigneur, répondit le saint, vous applique
lui-même les mérites de son sang, mais pour moi je ne puis vous secourir en
vous disant demain cette messe de Requiem, car je suis l'officiant de semaine,
et demain dimanche je ne puis célébrer au chœur la messe des défunts". -
"Ah ! venez au moins avec moi, s'écria le défunt, avec des gémissements et
des larmes, je vous en conjure par l'amour de Dieu, venez contempler nos
souffrances et vous ne me laisserez pas plus longtemps dans de pareilles
angoisses.
Alors, il lui sembla qu'il était transporté dans le Pur-
54 :
gatoire. Il vit une plaine immense où une grande multitude d'âmes de tout âge,
de toute condition, étaient livrées à des tortures diverses et épouvantables.
Il faudrait la plume du change de l'Enfer et du Purgatoire pour redire les
tourments indicibles de ces pauvres âmes, et encore l'imagination du Dante
paraît pâle pour rendre de pareils tableaux. Je n'essayerai donc pas de le
faire. Qu'il me suffise de dire que toutes ces pauvres âmes imploraient
tristement le bienheureux Nicolas. Voilà, lui dit le frère Pellegrino, la
situation de ceux qui m'ont envoyé vers vous ; or comme vous êtes agréable à
Dieu, nous avons la confiance qu'il ne refuserait rien à l'oblation du saint
sacrifice faite par vous, et nous sommes sûrs que la divine miséricorde nous
délivrerait. A ce lamentable spectacle, le saint, dont la bonté était grande,
ne pouvait retenir ses larmes : il se mit aussitôt en prière pour soulager tant
le malheureux, et le lendemain matin, il alla trouver son prieur pour lui
raconter ce qui s'était passé. Celui-ci, partageant son émotion, le dispensa,
pour ce jour-là et pour toute la semaine, de sa fonction d'hebdomadaire, afin
qu'il pût offrir le saint sacrifice, et se consacrer tout entier au soulagement
de ces pauvres âmes ; le saint se rendit à la sacristie, et célébra avec une
extraordinaire dévotion la messe demandée. Pendant toute la semaine, il
continua d'offrir le saint sacrifice à cette intention, s'occupant en outre,
jour et nuit, à toutes sortes de bonnes œuvres et de macérations ; il
prolongeait ses oraisons, jeûnant au pain et à l'eau, se donnait de sanglantes
disciplines, et portait autour des reins une chaîne de fer étroitement serrée.
Plusieurs fois, pendant cette semaine, le démon essaya de le trouver dans ces
saints exercices, mais il tint bon avec courage, et à la fin de la semaine, le
frère Pellegrino lui apparut de nouveau, mais non plus
55:
livré à d'effroyables tortures ; il était revêtu d'une robe blanche, et tout
environné d'une splendeur céleste dans laquelle se jouaient une quantité d'âmes
bienheureuses ; toutes le saluèrent en l'appelant leur libérateur, et en
s'élevant au ciel, elles chantaient le verset du psalmiste, (Salvasti nos de
affligentibus, nos,, et odientes nos confudisti;) Vous nous avez délivrés de
ceux qui nous……
Je terminerai ce que j'ai à dire des rigueurs du
Purgatoire par l'histoire suivante. (Ferd. De Castille, hist. De saint
Dominique. IIè partie, liv. I, chap. XXIII).
A Zamora, ville du royaume de Léon, en Espagne,
vivait, dans un couvent de dominicains, un bon religieux qui s'était lié d'une
étroite et sainte amitié avec un franciscain, comme lui, homme de grande vertu
; un jour qu'ils causaient entre eux des choses éternelles, ils se promirent
mutuellement que le premier qui mourrait, apparaîtrait à l'autre, s'il plaisait
à Dieu, pour l'instruire de son sort en l'autre monde. Ce fut le frère mineur
qui mourut le premier ; il tint sa promesse, et un jour que le fils de
Saint-Dominique préparait le réfectoire, il lui apparut, en après l'avoir salué
avec affection, il dit à son ami qu'il était sauvé mais qu'il lui restait
beaucoup à souffrir, pour une infinité de petites fautes dont il n'avait pas eu
assez de repentir pendant sa vie. "Rien sur la terre ne peut donner, lui
dit-il, une idée de ces tortures ; en voulez-vous une preuve sensible ?"
Il étendit la main droite sur la table du réfectoire ; la marque s'y enfonça
aussi profondément que si l'on y eût appliqué un fer rouge. On peut se faire
une idée de l'émotion du dominicain. Cette table se conserva à Zamora jusqu'à
la fin du siècle dernier ; depuis, les révolutions l'ont fait disparaître,
comme tant d'autres souvenirs intéressants pour la piété.
Mais peut-être on dira que ces affreux supplices sont
56 :
réservés aux grands pêcheurs, à ceux qui ayant accumulé leurs dettes pendant la
vie, ne se sont convertis qu'à la mort, et n'ont pas eu le temps de faire
pénitence. Hélas ; il faut encore perdre cette illusion ; ce sont des fautes
relativement légères qui sont punies avec cette rigueur ; on a pu voir dans les
exemples cités plus haut qu'il ne s'agit pas de grands pécheurs, ce sont de
bons religieux, de fervents chrétiens, qui subissent ces rudes expiations ;
mais les faits que je vais rapporter, mettront encore mieux cette vérité dans
son jour.
On lit dans la vie de la vénérable Agnès de Jésus,
religieuse dominicaine, que pendant plus d'une année elle s'imposa de grandes
pénitences et adressa à Dieu beaucoup de ferventes prières pour le repos de
l'âme du père de son confesseur, le Père Panassière. Cet homme lui apparaissait
souvent, sollicitant instamment ses suffrages ; un jour il lui appliqua
simplement la main sur l'épaule, et c'en fut assez pour qu'elle ressentît
pendant plus de six heures les ardeurs intolérables du Purgatoire. Il fut enfin
délivré après treize mois de tortures ; sur quoi les auteurs des mémoires sur
la vie de
Voici un exemple plus remarquable encore. Pendant
57:
que cette même Mère Agnès était Prieure de son couvent, une de ses religieuses,
nommée sœur Angélique, vint à mourir, et le lendemain, le confesseur de la
communauté ordonna à
(Vie de
On sait quelle était la ferveur des premières
compagnes
58 :
de sainte Thérèse, de ces âmes d'élite qu'elle s'était associées, pour la
réforme du Carmel. Cependant, malgré leur sainteté, malgré leur héroïque
pénitence, presque toutes passèrent par les supplices du Purgatoire. Voici ce
que
"Dans ce même monastère venait de mourir à l'âge
de dix-huit à vingt ans une autre religieuse, vrai modèle de ferveur, de
régularité et de vertu ; sa vie n'avait été qu'un tissu de maladies et de
souffrances patiemment endurées. Je ne doutais pas qu'après avoir ainsi vécu,
elle n'eût plus de mérite qu'il ne lui en fallait pour être exempte du
Purgatoire ; cependant tandis que j'étais à l'office, avant qu'on ne la portât
en terre et environ quatre heures après sa mort, je vis son âme sortir
également de terre et aller au Ciel".
Un lecteur dira peut-être, qu'après tout, voilà un
Purgatoire assez léger, et que ces deux saintes âmes s'en sont tirées à bon
compte, mais qu'il réfléchisse d'une part à la sainteté de vie de ces premières
Carmélites et de l'autre à l'atrocité des supplices du Purgatoire, et il sera
épouvanté des rigueurs de la justice divine. Hélas ! si nous étions condamnés à
mourir dans les flammes, et que la cruauté du bourreau pût nous y conserver la
vie pendant deux jours, ou même pendant quatre heures, quels ne seraient pas nos
cris et notre désespoir ; et qu'est-ce que le feu de la terre, en comparaison
de celui de l'autre vie ? un
59 :
souffle rafraîchissant, lenis aura, dit la révélation faite au Père Stanislas
Chocosa, dont j'ai parlé plus haut. J'insiste sur ce point parce que la
sévérité de la justice de Dieu, s'exerçant ainsi sur les plus saintes âmes, est
bien propre à faire réfléchir les pauvres pécheurs comme nous, qui, par nos
fautes répétées, nous préparons, sans y penser, un effroyable Purgatoire ;
c'est pourquoi avant de conclure, je veux encore citer deux ou trois faits à
l'appui. - Le trait suivant est tiré de la vie de la bienheureuse Etiennette
Quinzana. (Vie de
Une religieuse dominicaine, nommée sœur Paule était
morte à Mantoue, après une longue vie sanctifiée par les plus excellentes
vertus. Le corps avait été porté à l'église et placé à découvert dans le chœur,
au milieu de religieuses ; or, pendant que l'on chantait le Libera pour
l'absoute, selon les rites de la sainte Église, la bienheureuse Etiennette
Quinzana, qui était liée d'une étroite amitié avec la défunte, s'agenouilla
auprès de la bière, et se mit à recommander à Dieu son amie, avec toute la
ferveur dont elle était capable. Mais voici que, tout à coup, la défunte
laissant tomber le crucifix qu'on lui avait mis entre les mains, étende la main
gauche, et saisissant la main droite de la bienheureuse, la serre avec tant de
force qu'on ne peut lui faire lâcher prise. Pendant plus d'une heure, ces deux
mains restèrent étroitement serrées ; en même temps, la sœur Etiennette
entendait au fond de son cœur une parole non articulée qui disait :
"Secourez-moi, ma sœur, secourez-moi dans les affreux supplices que
j'endure ; oh ! si vous saviez la rage de nos ennemis invisibles à l'heure de la
mort, et la sévérité du Juge qui veut notre amour, avec quel soin les moindres
fautes sont discutées, et quelle expiation on est condamné à en faire avant
d'arriver à la récompense ! si vous saviez comme il faut
60 :
être pur pour obtenir la couronne immortelle ! priez bien pour moi maintenant ;
placez-vous entre la justice de Dieu et les fautes de sa servent : priez, priez
et faites pénitence pour moi qui ne peux plus m'aider". Toute la
communauté voyait avec stupéfaction cette étreinte des deux mains, bien que
personne n'entendit les plaintes de la défunte ; enfin le supérieur intervient
et, au nom de l'obéissance, commanda à sœur Paule de lâcher Etiennette.
Aussitôt la morte obéit, et sa main retomba inanimée dans son cercueil.
L'histoire de la bienheureuse rapporte qu'elle fut
fidèle à la prière de son amie ; elle se livra à toutes sortes de pénitences,
d'œuvres satisfactoires, jusqu'à ce qu'une nouvelle révélation vînt lui
apprendre que sœur Paule était enfin délivrée de ses supplices et admise dans
la gloire.
Je voudrais que les âmes pieuses se pénétrassent
parfaitement de ces exemples et en profitassent pour s'amender. Les petites
imperfections, ces fautes de chaque jour qu'elles portent chaque semaine au
saint tribunal, sans en avoir, hélas ! bien souvent, une contrition suffisante,
trouvent là une expiation rigoureuse ; c'est ce que l'on verra dans l'histoire
suivante. (Vie de Cornélie Lamprognana, par Hipp. Portus, ch. XXVIII).
Cornélie Lamprognana était une sainte femme qui vécut à
Milan, à l'imitation de sainte Françoise Romaine, dans la profession parfaite
des trois états de vierge, d'épouse et de veuve ; elle était très étroitement
unie par une amitié surnaturelle, avec une religieuse du tiers-ordre de
Saint-dominique ; un jour qu'elles s'entretenaient ensemble des choses de
l'autre vie, elles se promirent que, si Dieu l'agréait, la première qui
mourrait apparaîtrait à l'autre.
61:
Cinq ans après cette promesse, Cornélie fut appelée au tribunal de Dieu,
et au bout de trois jours elle apparut à sa compagne agenouillée dans sa
cellule au pied d'un crucifix. - "O Madame Cornélie, que je suis heureuse
de vous revoir ! dites-moi bien vite où vous êtes placée ? sans doute vous êtes
déjà dans le sein de ce Dieu que vous serviez avec tant de zèle et d'amour
?" - "Pas encore, répondit l'âme ; oh ! combien les jugements de Dieu
sont différents de ceux des hommes ! je suis retenue dans le lieu de
souffrances, et j'y dois rester encore quelque temps, en expiation des fautes
de ma vie, qui aurait pu être plus fidèle et plus fervente". Puis prenant
son amie par la main, elle ajouté : "Venez avec moi ; vous verrez des
choses surprenantes". Elles arrivèrent dans un vaste jardin tout rempli de
vignes en fleurs ; des caractères étaient gravés sur chaque feuille.
"Lisez, dit l'apparition". La sœur se pencha et à sa grande surprise,
elle lut sur ces feuilles ses propres fautes, ces imperfections de chaque jour.
Stupéfaite, elle demandait ce que cela signifiait. "Il n'y a point, ma
sœur, à vous étonner ainsi, reprit la défunte ; n'avez-vous pas lu bien des
fois les paroles de Notre Seigneur à
62 :
Elles firent quelques pas en avant, et se trouvèrent de nouveau dans un endroit
rempli de vignes qui serpentaient de toutes parts, en sorte que les feuilles
couvraient le sol ; la sœur s'approchait avec empressement pour voir ce qui
était écrit sur ces feuilles. "Arrêtez, lui dit son amie, mon divin
Sauveur ne veut pas que vous connaissiez à cette heure toutes mes offenses ; il
m'épargne cette confusion. Lisez seulement ce qui est tout de près de
vous". Elle regarde, et voit les manquements dans le saint lieu, les irrévérences,
les distractions, les discours inutiles tenus à l'église. - "O bon Jésus,
s'écria la religieuse, comment faire pour anéantir tout cela ? Pourquoi, après
vos communions, vos confessions si fréquentes, les indulgences que vous avez dû
gagner, vous reste-t-il encore à expier tant de fautes ," - "Votre
réflexion est juste, mais il faut savoir que, par tiédeur et par routine, je
n'ai pas tiré tout le fruit que je devais de mes communions et de mes
confessions : quant aux indulgences, j'en ai gagné très peu, trois ou quatre au
plus, par suite de mes distractions habituelles et de mes manques de ferveur.
Il faut donc que je fasse maintenant la pénitence que je n'ai pas faite alors
que cela m'était si facile."
Voici un second fait à peu près semblable (Vie de la
vénérable Catherine Paluzzi).
Deux saintes vierges, la vénérable Catherine Paluzzi,
fondatrice d'un couvent de dominicaine dans le diocèse de Nerpi (Etats
Romains), et une religieuse nommée Bernardin, très avancée, elle aussi, dans
les voies intérieurs, étaient liées l'une à l'autre d'une de ces amitiés
surnaturelles qui prennent racine au fond des âmes chrétiennes, et qui, dans
les desseins de Dieu, servent si merveilleusement à faire progresser dans la
piété ceux qui sont appelés. L'historien de la vénérable compare ces deux
63:
belles âmes à deux charbons enflammés qui se communiquent leurs ardeurs, et
encore à deux lyres accordées pour résonner ensemble et faire entendre un hymne
d'amour perpétuel en l'honneur du Seigneur ; ainsi ces deux excellentes
religieuses s'excitaient l'une l'autre à servir leur divin Époux, et, comme ces
amitiés toutes célestes ne sauraient être brisées par la mort, elles s'étaient
promis de diminuer à s'aimer et à s'assister mutuellement après la vie,
ajoutant qu'avec la permission de Dieu, celle qui serait entrée la première
dans son éternité apparaîtrait à l'autre, pour lui faire connaître son sort et
l'instruire des mystères d'outre-tombe.
Ce fut Bernardine qui fut appelée devant Dieu la
première ; après une douloureuse maladie, chrétiennement supportée, elle
mourut, en promettant à Catherine de venir l'instruire de ce qu'elle serait
devenue après son jugement.
Les mois se passèrent, les semaines s'accumulèrent,
rien n'annonçait que la défunte se souvint de sa promesse. Cependant Catherine
redoublait de prières, conjurant nuit et jour Notre Seigneur d'avoir pitié de
son amie, et de lui permettre de venir la visiter, comme Bernardin le lui
demandait sans doute, car elle était trop fidèle pour oublier sa promesse.
Un an s'écoula ainsi. Le jour anniversaire de la mort
de Bernardin, Catherine était recueillie dans l'oraison, lorsqu'elle aperçut un
puits, d'où s'échappaient des torrents de fumée et de flammes, puis elle vit
sortir de ce puits une personne d'abord tout environnée de ténèbres : peu à peu
l'apparition se dégagea de ces nuages, s'éclaira, et enfin parut brillante d'un
éclat extraordinaire. Dans cette personne, Catherine reconnut alors son amie,
et courant à elle : - "Comment êtes-vous restée si longtemps sans
64 :
m'apparaître, lui demanda-t-elle ? D'où sortez-vous ? Que signifie ce puits,
cette fumée enflammée ? Est-ce que vous achevez seulement aujourd'hui votre
Purgatoire ?" - "Il est vrai : depuis un an, je suis retenue dans le
lieu des expiations ; répondit l'âme, et ce n'est qu'à cette heure que je vais
être introduite dans la céleste Jérusalem ; pour vous, persévérez dans vos
saints exercices, et sachez que vous êtes très agréable à Dieu, et qu'il a sur
vous de grands desseins".
Mais voici qui est plus extraordinaire encore, et si
je n'avais comme garant de ce fait l'autorité du savant cardinal Jacques de
Vitry, qui le rapporte sur la foi de la vénérable Marie d'Oignies, je ne
voudrais pas y ajouter foi, tant il s'écarte de nos idées habituelles. Les grâces
les plus merveilleuses, les faveurs les plus insignes accordées à une sainte
âme, pendant la vie et à l'heure de la mort, ne la garantissent pas toujours
des flammes du Purgatoire. Voici ce fait. (Vie de la vénérable Marie d'Oignies
dans Surius, liv. II, Ch. III, au 23 juin).
L'an 1208 de N.-S. vivait, dans un village de la
province de Liège, une sainte veuve très aimée de la vénérable Marie d'Oignies.
Cette femme tomba malade et fut bientôt à la mort. La vénérable accourut à son
chevet pour l'assister et l'encourager à bien mourir. O prodige ! en entrant
dans la chambre de la malade, elle aperçut
Après sa mort, les merveilles continuèrent ; pendant
la
65 :
cérémonie des funérailles, la vénérable Marie d'Oignies vit la très sainte
Vierge, accompagnée d'une troupe de vierges qui, partagées en deux chœurs,
chantaient l'office des défunts auprès du saint corps ; elle vit Notre Seigneur
lui-même présider à la cérémonie des funérailles et faire officiant à la place
du prêtre.
Qui n'aurait cru après cela qu'une âme ainsi
favorisée était déjà entrée dans la béatitude ?
Mais, ô jugements de Dieu, qui vous êtes redoutables
! La vénérable s'étant retirée dans son oratoire, après ces glorieuses
funérailles, pour remercier Dieu des grâces qu'il avait accordées à sa
servante, fut ravie en extase ; elle vit l'âme de la pieuse veuve portée en
Purgatoire, et condamnée à de dures expiations, pour être purifiée de plusieurs
imperfections. Épouvantée, elle se hâta d'avertir les deux filles de la
défunte, vierges pleines de vertus ; toutes trois s'unirent pour satisfaire à
la justice divine par de ferventes prières, des aumônes, des jeûnes et de
grandes mortifications ; ce ne fut qu'au bout d'un temps assez long que cette
sainte âme apparut de nouveau à Marie d'Oignies, et lui apprit qu'elle était
enfin délivrée de ses souffrances, et qu'elle allait entrer dans les joies de
Ce serait donc bien mal raisonné que de ne pas prier
pour un défunt, à cause du renom de sainteté dans lequel il a vécu et il est
mort. Oh ! Combien déplorent amèrement, dans le Purgatoire, ces jugements trop
favorables que l'on fait de leur sort, et ce renom de sainteté qui glace la
prière sur les lèvres de leurs amis. Nous avons vu que saint Augustin avait une
bien autre idée de la rigueur des jugements divins, puisqu'au bout de vingt
ans, il priait tous les jours et suppliait ses lecteurs de prier pour le repos
de l'âme de sa sainte mère Monique. Le fait suivant
66 :
montrera quel tort on fait souvent aux pauvres défunts, en les canonisant trop
vite (Chronique des frères Mineurs. IIè partie, liv. IV, chap. VII).
Dans le couvent des frères Mineurs de Paris, mourut
un saint religieux, que sa piété éminente avait fait surnommer angélique ; un
de ses confrères, docteur en théologie, très versé dans la spiritualité, omit
de célébrer les trois messes d'obligation que l'on doit dire pour chacun des
frères défunts. Il lui semblait que c'était faire injure à la miséricorde et à
la justice de Dieu que de prier pour un religieux si saint, qui devait être,
pensait-il, au plus haut degré dans la gloire. Mais voilà qu'au bout de
quelques jours, comme il se promenait en méditant dans une allée du jardin, le
défunt se présente à lui tout environné de flammes, et lui crie d'une voix
lamentable : "Cher maître, je vous en conjure, ayez pitié de moi." -
"Eh quoi ! âme sainte, quel besoin avez-vous de mon secours ?" -
"Je suis retenu dans les feux du Purgatoire, dans l'attente de trois
messes que vous deviez célébrer pour moi ; si vous vous étiez acquitté de cette
obligation, je serais déjà dans
67:
pu m'imaginer qu'il y eût encore à s'inquiéter de vous".
- "Hélas, hélas, reprit le défunt, personne ne croit, personne ne comprend
avec quelle sévérité Dieu juge et punit sa créature. Son infinie sainteté
découvre dans nos meilleures actions des côtés défectueux, par où elles lui
déplaisent. Les cieux mêmes ne sont pas exempts d'imperfections devant lui ;
comment l'homme le serait-il ? Il faut lui rendre compte jusqu'au dernier
denier, (usque ad novissimum quadrantem).
"Au reste cette justice rigoureuse n'est encore que de
la miséricorde, puisqu'elle nous assurer la possession de cette éternité de
délices, qu'on ne saurait acheter au prix de trop de sacrifices et de trop de
souffrances. Nous ne nous plaignons que de nous-mêmes dans le Purgatoire ; si
avec toute votre science, vous aviez mieux compris la sainteté infinie de Dieu,
vous ne m'auriez pas traité avec tant de rigueur".
Le bon religieux se mit aussitôt en devoir de célébrer les
trois messes demandées, et le troisième jour, cette âme bienheureuse lui
apparut pour le remercier ; l'épreuve était finie, la récompense allait
commencer.
La conclusion, de tout ceci c'est qu'on ne pense pas
assez à la rigueur des supplices du Purgatoire, et à la sainteté infinie de
Celui qui ne peut souffrir aucune tache dans ses saints. Si l'on y pensait
davantage, si l'on méditait plus souvent ces ceux vérités, on éviterait plus
soigneusement les fautes les plus légères, et on prierait avec plus de ferveur
pour les pauvres suppliciés, qu'il nous serait si facile de secourir.
Fin page 67.
Chapitre 4 Des peines particulières de chaque
péché p.68 - 79
Des peines particulières à chaque péché Vue d'ensemble du
Purgatoire d'après sainte Madeleine de Pazzi. - Que les peines sont
ordinairement conformes aux péchés commis. -Châtiments symboliques. - Des
peines particulières à chaque péché. - Du péché de vanité - Du scandale. - Des
paroles légères. - Du mensonge. - De la violation des voeux. - De la vie
mondaine. - Des scrupules. - De la tiédeur. - De ceux qui remettent leur
conversion à la mort. - Des fautes contre la justice et contre la charité. -
Conclusion.
68 :
Si maintenant, de ces considérations générales sur les rigueurs des peines du
Purgatoire, nous voulons descendre dans le détail des peines propres à chaque
péché, il nous faut étudier les
révélations de la sainte Madeleine de Pazzi, qui, de toutes les saintes
canonisées, est certainement, avec sainte Françoise Romaine, celle qui a laissé
la plus détaillée, et pour ainsi dire la topographie la plus exacte du
Purgatoire.
Un soir qu'elle se promenait avec quelques
soie¦surs dans le jardin du monastère, elle fut tout à coup saisie par
l'extase, accident fort ordinaire du reste dans sa vie, et on l'entendit
s'écrier à deux reprises : Oui j'en ferai le tour ; oui j'en ferai le tour.
C'était son ange qui l'invitait à visiter le Purgatoire, et ces paroles
marquaient son acquiescement. Ses soe¦urs la virent avec une admiration mêlée
de terreur, entreprendre ce douloureux voyage, et au sortir de l'extase, elle
rendit compte de ce qu'elle y avait vu.
Elle se mit à circuler autour du jardin du
monastère
69:
était fort grand, considérant avec attention ce qu'on lui montrait ; sa marche
extatique dura deux heures ; on la voyait se tordre les mains de commisération,
son vissage était devenu très pâle ; elle avançait le corps courbé vers la
terre, et comme écrasée sous le poids d'un fardeau trop lourd pour ses forces ;
enfin elle donnait de si grands signes d'horreur que son seul aspect imprimait
la crainte ; ses s¦urs la suivaient, recueillant avec une pieuse avidité les
exclamations que lui arrachaient la terreur ou la pitié. D'abord on l'entendit
soupirer douloureusement, et s'écrier : " O compassion ! ô compassion !
miséricorde, mon Dieu, miséricorde ! ô sang précieux de mon Sauveur, descendez
et délivrez ces âmes de leurs peines ?
Pauvres âmes, vous souffrez bien cruellement, et cependant, vous êtes contentes
et joyeuses. Les cachots des martyrs, en comparaison de ceux -ci, étaient des
jardins délicieux. Cependant il en est de plus profond encore.
Que je m'estimerais heureuse si on ne m'y faisait descendre ! " Cependant
il fallut obéir et descendre en ces abîmes. Après avoir fait quelques pas, elle
s'arrêta épouvantée, et poussant un grand cri, elle dit :
- " Eh quoi ! des prêtres, des religieuses dans ces tristes lieux ! Bon
Dieu ! comme ils sont tourmentés ! Ah ! Seigneur ! " Elle se tut ; mais,
l'horreur et le tremblement qui agitait ses membres faisaient connaître
l'intensité des souffrances qu'elle avait sous les yeux.
Au sortir du cachot des prêtres, elle passa en
des lieux moins lugubres ; c'était le cachot des âmes simples, des enfants, de
tous ceux dont l'ignorance atténue beaucoup les fautes. Il n'y avait là que de
la glace et du feu, et les âmes passaient alternativement de l'un à l'autre ;
nous trouvons ce même détail, exprimé absolument de la même manière dans le
Purgatoire de sainte Françoise
70:
Romaine, et cette concordance m'a frappé. C'est en cet endroit que sainte
Madeleine reconnut l'âme de son frère, qui était mort quelques temps
auparavant, et on l'entendit lui dire :
- " pauvre âme, comme vous souffrez, et cependant vous
vous réjouissez ; vous brûlez et vous êtes contente, c'est que vous savez bien
que les peines doivent vous conduire à une inénarrable félicité. Que je me
trouvais heureuse, si je ne devais jamais souffrir davantage ! Demeurez ici,
mon frère, et achevez en paix votre purification. "
Elle fit quelques pas, et donna aussitôt à
entendre qu'elle voyait des âmes bien plus malheureuses. On l'entendit s'écrier
: - "
Oh ! que ce lieu est horrible ! il est plein de démons hideux et d'incroyables
tourments ; quels sont donc, ô mon Dieu, les malheureux si cruellement torturés
! hélas ! on les perce avec des glaives aigus ! on les découpés en morceaux ?
" - Il lui fut répondu que c'étaient des âmes qui avaient cherché à plaire
aux hommes et dont la conduite n'avait pas été exempte d'hypocrisie.
En avançant encore d'un pas, elle aperçut des
âmes en grand nombre, foulées et comme écrasées sous un pressoir. Elle comprit
par révélation que c'étaient des âmes qui pendant leur vie s'étaient laissé
aller à l'impatience et à la désobéissance. En les contemplant, elle faisait
des gestes très variés ; tantôt elle courbait la tête jusqu'à terre ; tantôt
elle fixait des regards terrifiés sur quelque point, d'autres fois elle levait
en soupirant les épaules, d'un air de compassion profonde.
Au bout d'un moment, elle parut plus
consternée encore, et poussa un cri d'épouvante ; le cachot du mensonge venait
de s'ouvrir à ses regards ; après l'avoir contemplé attentivement, elle dit
d'une voix très haute : - " Les menteurs sont placés dans un lieu voisin
de l'enfer, et
71:
leurs peines sont très grandes ; on leur verse du plomb fondu dans la bouche,
et ils sont plongés dans un étang glacé ; en sorte qu'on leur voit brûler et
trembler de froid en même temps. "
Elle arriva ensuite à la prison où sont renfermés ceux qui ont
péché par faiblesse ; et on l'entendit s'écrier : - " Hélas ! je vous
croyais avec les âmes qui ont péché par ignorance, mais je me trompais, et vous
brûlez dans un feu bien plus ardent. "
Un peu plus loin, elle reconnu les avares, et dit : ceux qui
autrefois ne pouvaient se rassasier de richesses sont ici rassasiés de
tourments ; ils se liquéfient comme le plomb dans la fournaise. "
Elle passa de là dans le lieu où sont retenus ceux qui sont redevables à la
justice divine, par suite des péchés d¹impureté pardonnés, mais non
suffisamment expiés pendant leur vie. Leur cachot était si sale et si infect
que sa vue seulement soulevait le c¦ur. La s¦ur passa alors sans rien dire,
mais à la fin de son douloureux pèlerinage, on l¹entendit qui parlait ainsi au
Seigneur Jésus : - " Apprenez-moi, Seigneur, quel a été votre
dessein en me découvrant ce soir ces peines terribles, que je connaissais si
peu, et que je comprenais moins encore ? Est-ce de satisfaire le désir que
j¹avais de savoir où est l¹âme de mon frère ? Est-ce de m¹engager à prier pour
ces âmes souffrantes, avec plus de ferveur que je ne l¹ai fais jusqu¹à ce jour
?
Non, je le comprends à cette heure, vous avez voulu que je connusse mieux votre
délicate pureté, et que je haïsse davantage ce monstre qui causait tant
d¹horreur à votre chaste épouse Catherine de Sienne, le péché contraire à la
sainte vertu. "
Du cachot des impudiques, elle passa à celui des ambitieux
et des superbes ; ils souffraient effroyablement, au
72 :
milieu d¹épaisses ténèbres : - " Voilà, dit-elle, ceux qui voulaient
paraître avec éclat parmi leurs semblables ; maintenant ils sont condamnés à
souffrir en cette affreuse obscurité !"
On lui fit voir ensuite les âmes ingrates envers Dieu, les c¦urs
durs et sans reconnaissance qui n¹avaient jamais su ce que c¹est que d¹aimer
leur Créateur, leur Rédempteur et leur Père ; elles étaient comme noyées dans
un lac de plomb fondu, pour avoir desséché par leur ingratitude les sources de
la grâce.
Enfin, dans un dernier cachot, on lui montra les âmes qui n¹avaient aucun vice
particulier, mais qui participaient de tous par beaucoup de fautes de détail,
et elle remarqua qu¹elles avaient part aux châtiments de tous les vices, mais
dans un degré mitigé, parce que les fautes commises en passant sont beaucoup
moins graves que les péchés d¹habitude.
Il y avait plus de deux heures que durait ce pèlerinage extatique,
lorsque la sainte revint à elle, mais dans un tel état de fatigue et de
prostration morale qu¹elle fut plusieurs jours à se
remettre du terrible spectacle qu¹elle avait eu sous les yeux.
On trouvera tous les détails, et d¹autres que j¹ai omis pour abréger, dans la
vie de sainte Madeleine de Pazzi, écrite par son confesseur, le P. Cépari de
Du reste, on retrouve la même précision de détails, chez tous les saints
personnages qui ont été spécialement en rapport avec les âmes souffrantes.
La vie de la vénérable Mère François du Saint-Sacrement est particulièrement
instructive à cet égard. (Vie de
73 :
Elle avait les communications les plus intimes avec les âmes du
Purgatoire, jusque-là qu¹elles remplissaient sa cellule, attendant humblement,
chacune à son tour, que la pieuse religieuse intercédât pour elles, et pour
exciter sa compassion, elles lui apparaissaient d¹ordinaire avec les
instruments de leurs péchés, devenus dans l¹autre vie des instruments de
tortures.
Les évêques se faisaient voir à elle, une mitre de feu sur la
tête, une crosse brûlante à la main, revêtus d¹une chasuble de flammes ; ils
s¹accusaient d¹être ainsi punis pour avoir recherché ambitieusement les
dignités, ou pour n¹avoir pas bien remplis les nombreux devoirs attachés à leur
charge. D¹autres fois, c¹étaient les prêtres, avec leurs ornements en feu,
l¹étole transformée en chaînes brûlantes, les mains couvertes d¹ulcères hideux
; ils étaient ainsi punis pour avoir traité sans respect les divins mystères.
Elle vit un jour un religieux, entouré d¹objets précieux,
d¹écrins, de fauteuils, de tableaux embrasés ; contre son v¦u de pauvreté, il
avait amassé ces futilités dans sa cellule : après sa mort, ces objets
faisaient son tourment. Un notaire lui apparut avec tous les insignes de sa
profession qui, accumulés autour de lui, le faisaient souffrir horriblement : -
J¹ai employé cette plume, cette encre, ce papier, lui dit-il, à des actes
illicites ; j¹avais aussi la passion du jeu, et ces cartes brûlantes que je
suis forcé de tenir continuellement en main font mon châtiment ; cette bourse
embrasée contient mes gains illicites et me les fait expier.
C¹est ainsi que, par la permission de Dieu, ce qui en ce monde a
servi d¹instrument u péché, fait notre expiation en l¹autre.
Il arrive aussi quelquefois que la peine d¹un péché, au lieu de se
faire au moyen de l¹instrument même de la
74 :
faute, s¹accomplit par un châtiment, qui le rappelle d¹une manière frappante à
l¹esprit.
Un jeune homme recherchait en mariage une jeune fille de Rome,
qui, d¹après les conseils de P. Zucchi, son confesseur, avait voué sa virginité
au Seigneur ; et il osait la poursuivre de ses sollicitations jusque dans le
saint asile où elle avait abrité son innocence ; un jour le P. Zucchi le
rencontrant dans les rues de Rome, lui avait reproché avec une vigueur toute
apostolique, l¹indignité de sa conduite, le menaçant de la rigueur des
châtiments divins, mais sans le convertir.
Quinze jours après, le cavalier mourut ; et à peu de temps de là,
la jeune novice se sentit tirer par derrière, et elle entendit une voix lui
dire : - " Venez tout de suite au parloir." Elle y va et trouve un
homme qui se promenait à grands pas : " Qui êtes vous ? demanda-t-elle
sans se troubler, que venez-vous faire à cette heure ? L¹étranger s¹approche,
entrouvre son manteau, et elle reconnaît son ancien amant, attaché par des
chaînes de feu au cou, aux poignets, aux genoux et aux pieds : châtiment bien
dû à celui qui avait voulu enchaîner dans les liens une épouse de Jésus-Christ.
Il ne dit qu¹un seul mot : " Priez pur moi, " et disparut.
(Vita P. Niclai Zucchi, lib. I, cap. IX.)
Mais il faut descendre encore plus dans le détail, et non content
de cette vue d¹ensemble des différents supplices du Purgatoire, il faut voir
maintenant, dans les révélations des saints, les peines particulières imposées
par la justice divine aux fautes que la sainteté infinie a plus spécialement en
aversion. IL y a là, je l¹espère, des leçons utiles pour toutes les âmes, et
que je ne veux pas négliger.
Parmi les péchés que Dieu punit d¹une manière plus rigoureuse, il
faut placer la vanité ! J¹en citerai deux
75 :
exemples, empruntés, le premier aux révélations si précieuses de sainte
Brigitte, et le second à la vie de
Dans une extase, pendant laquelle sainte Brigitte fut ravie dans
le Purgatoire, elle aperçut, parmi beaucoup d¹autres, une jeune demoiselle de
haute naissance, qui lui fit connaître combien elle souffrait, pour expier ses
péchés de vanité : " Maintenant, disait-elle, en gémissant, cette tête qui
se plaisait aux parures, et qui cherchait à attirer les regards, est dévorée de
flammes à l¹intérieur et à l¹extérieur, et ces flammes à l¹intérieur et à
l¹extérieur, et ces flammes sont si cuisantes qu¹il me semble que je suis le
point de mire de toutes les flèches décochées par la colère de Dieu ; ces épaules,
ces bras, que j¹aimais à découvrir sont cruellement étreints dans des chaînes
de fer ; ces pieds, si légers à la danse sont entourés de vipères qui les
mordent et les souillent des leur lave immonde ; tous ces membres que je
chargeais de colliers, de bracelets, de fleurs, de joyaux, sont livrés à des
tortures épouvantables, qui leur font éprouver à la fois la consomption du feu
et les rigueurs de la glace.
Ah ! ma mère, ajoutait la malheureuse condamnée, ma mère, que vous avez été
coupable à mon endroit ! votre indulgence, pire que la haine, en m¹abandonnant
à mes goûts de parures et de vaines dépenses m¹a bien été fatale. C¹était vous
qui me conduisiez aux spectacles, aux festins, aux bals, à toutes ces réunions
mondaines qui sont la ruine des âmes. Il est vrai, disait à
76:
trouvait mêlé et comme perdu dans le mal qu¹elle me permettait.
Toutefois, je dois rendre grâce à l¹infinie miséricorde de mon Sauveur, qui n¹a
pas permis ma damnation éternelle, que je méritais si bien par mes fautes.
Avant de mourir, touchée de repentir, je me confessai, et quoique cette
conversion, étant l¹effet de la crainte, fût insuffisante, au moment d¹entrer
en agonie, je me souvins de la douloureuse passion du Sauveur, et j¹arrivai
ainsi à une vrai contrition ; ne pouvant déjà plus parler, je m¹écriai de peur
: Seigneur Jésus, je crois que vous êtes mon Dieu ; ayez pitié de moi, ô fils
de
L¹historien de
LII.)
L¹autre exemple est non moins certain, puisqu¹il est tiré de la
vie de la bienheureuse Marie Villani, dont personne ne récusera, je l¹espère,
le témoignage. (Vita Mariæ Villani. P. Marchi, lib. II, cap. V.)
Comme la bienheureuse priait un jour pour les âmes du Purgatoire,
elle fut conduite en esprit au lieu des expiations et parmi tous les malheureux
qui y souffraient, elle vit une personne plus tourmentée que les autres, à
cause des flammes horribles qu'il¹enveloppaient de la tête aux pieds. "
Amen infortunée, s¹écria-t-elle, pourquoi êtes-
77 :
vous si cruellement traitée ?
Est-ce que vous n¹éprouvez jamais de soulagement au milieu de supplices si
rigoureux ? " " Je suis ici, répond l¹âme, depuis un temps bien
long, effroyablement punie pour mes vanités passées et mon luxe scandaleux.
Jusqu¹à cette heure, je n¹ai pas obtenu le moindre soulagement ; le Seigneur a
permis dans sa justice que je fusse oubliée de mes parents, de mes enfants, de
mes amis. Quand j¹étais sur la terre livrée aux toilettes inutiles, aux pompes
mondaines, aux fêtes et aux plaisirs, je pensais bien rarement à Dieu et à mes
devoirs ; ma seule préoccupation sérieuse était d¹accroître le renom et la
richesse des miens ; vous voyez
comme j¹en suis punie, puisqu¹ils ne m¹accordent pas un souvenir. "
Malheur, a dit le Fils de l¹homme, malheur à celui par qui le
scandale arrive ; si votre ¦il vous scandalise, arrachez-le et jetez-le au feu
; il vaut mieux entrer dans la vie avec un ¦il, ou un pied seulement, que
s¹exposer à descendre avec les deux, dans la géhenne. Si ces paroles
n¹étaient sorties des lèvres de
Il s¹agit de ces malheureuses peintures, que sous prétexte d¹art, on
trouve quelquefois chez les meilleurs chrétiens, et dont la vue a causé la
perte de tant d¹âmes. Un peintre de grand talent, d¹une vie exemplaire
d¹ailleurs, avait cédé sur ce point à l¹entraînement du mauvais exemple ;
depuis, il avait complètement renoncé à ces malheureuses représentations, et ne
faisait plus que des images de sainteté. En dernier lieu, il venait de peindre
un grand tableau dans un couvent de Carmes déchaussés, quand il fut atteint
d¹une maladie mortelle ; il demanda
78 :
au Père Prieur la faveur d¹être enterré dans l¹église du monastère, et légua à
Il y avait quelques jours qu¹il était mort dans la paix du
Seigneur lorsqu¹un religieux qui était resté au ch¦ur après les matines, le vit
apparaître tout éploré, et se débattant au milieu des flammes : " Eh quoi
! c¹est vous qui êtes ainsi punis pour avoir vécu en si bon renom de vertu ?
"
- " Lorsque j¹eus rendu l¹âme, répondit le patient, je fus présenté
au tribunal du Juge, et aussitôt je vis déposer contre moi plusieurs personnes
qui avaient été excitées à de mauvaises pensées et à de mauvais désirs, par une
peinture immodeste que j¹ai faites autrefois. A cause de des fautes, elles
étaient condamnées au Purgatoire, mais ce qui était bien pis, j¹en vis d¹autres
sortir de l¹enfer, pour déposer contre moi, à la même occasion ; elles
déclaraient que, puisque j¹étais la cause de leur perte éternelle, j¹étais
digne au moins de mêmes châtiments ; alors sont descendus du ciel plusieurs
saints qui ont pris ma défense ; ils ont présenté au Juge que cette malheureuse
peinture était une oe¦uvre de jeunesse, que j¹avais expiée depuis lors par une
foule d¹autres travaux à la gloire de Dieu et de ses saints, ce qui avait été
pour beaucoup d¹âmes une source de grande édification. Le souverain Juge, après
avoir pesé les raisons de part et d¹autre déclara qu¹à cause de mon repentir et
de mes autres bonnes ¦oeuvres, je serais exempt de la peine éternelle mais,
suis condamné à souffrir dans ces flammes, jusqu¹à ce que la maudite peinture
soit brûlée de manière à ne plus scandaliser personne. Allez donc de ma part,
chez le propriétaire du tableau, dites-lui en quel état je me trouve, pour avoir
cédé à ses instances, et conjurez
79 :
-le d¹en faire le sacrifice. S¹il refuse, malheur a lui ! en preuve que tout
ceci n¹est pas une illusion, et pour le punir lui-même de sa faute, sachez, mon
père, qu¹avant peu, il perdra ses deux enfants, et s¹il refuse d¹obéir aux
ordres de celui qui nous a créés l¹un et l¹autre, il ne tardera pas à le payer
d¹une mort prématurée. " Le possesseur du tableau, en apprenant ces
choses, le saisit et le jeta au feu : néanmoins selon la parole su Seigneur, il
perdit en moins d¹un mois ses deux enfants, et le reste de ses jours, il
s¹appliqua à faire pénitence de la faute qu¹il avait commise tant en commandant
qu¹en conservant chez lui cette maudite peinture.
Cette histoire est tirée de Rossignoli. Les merveilles du Purgatoire,
XXVe merveille ; il l¹avait trouvée lui-même dans le P. Joachim de Jésus-Marie,
de
Bien qu¹il ne s¹agisse pas ici de révélation, accordée à un saint
canonisé, j¹ai cru pouvoir faire exception, à raison du caractère de véracité
qu¹on trouve dans tout ce récit.
Chacun connaît la parole de Saint Jacques : si quis non offendit
in verbo, perfectus est vir ; en effet pour suivre le texte de l¹apôtre, la
langue est un monde d¹iniquité : sans parler des paroles de blasphèmes, des
propos licencieux, des médisances et des calomnies, qui de nous n¹a à se
reprocher des milliers de paroles légères, de ces paroles au moins inutiles
dont le divin Maître a déclaré qu¹il demanderait compte le jour du jugement.
L¹exemple suivant est bien propre à faire réfléchir ces
plaisants de profession qui tiennent le haut bout des conversations, et qui
sont toujours prêts à faire rire les autres ; je le rapporte sur la foi de
Vincent de Beauvais. (Speculum hist., lib. XXVI, cap. V.)
L'abbé Durand, d'abord prieur d¹un monastère de Bénédictins, puis
évêque de Toulouse, était un religieux d¹une
fin page 79.
80 :
rare piété, d’une mortification singulière, et plein de zèle pour son
avancement spirituel ; avec tout cela, il aimait un peu trop le mot pour rire,
et ne veillait pas assez sur sa langue. Alors qu’il était simple religieux,
Hugues, son abbé, lui avait fait des représentations à cet égard, lui prédisant
même que s’il ne se corrigeait pas, il aurait certainement à souffrir dans le
Purgatoire pour ces jovialités qui ne conviennent pas à un moine et surtout à
un prêtre dont les lèvres sont les gardiennes de la science sacrée. Durand
n’attacha pas assez d’importance à cet avis, et continua, étant abbé, et plus
tard évêque, à s’abandonner sans beaucoup de retenue, aux facéties enjouées.
Après sa mort, la prédiction de l’abbé Hugues se réalisa ; Durand apparut à un
religieux de ses amis, le priant d’intercéder pour lui, car il était
cruellement puni pour son intempérance de langage. On assembla les religieux,
et on convint de garder, pendant huit jours, rigoureux silence pour cette âme
en peine. Mais voilà qu’au bout de huit jours, le défunt apparaît de nouveau et
se plain qu’un des frères ayant manqué au silence, cette infraction l’avait
privé du fruit de la bonne œuvre. On recommença et la semaine suivante, Durand
apparut, revêtu de ses ornements pontificaux et le sourire sur les lèvres ; son
expiation était finie.
Puisque j’en suis aux pêchés de la parole, je dirai un mot du mensonge. On a
déjà vu, dans sainte Madeleine de Pazzi, que ce vice est puni à part et d’une
manière terrible ; c’est que selon la parole des saints livres, Dieu, qui est
l’éternelle vérité, a horreur du plus léger mensonge. Aussi dans un grand
nombre d’apparitions, on voit les pauvres âmes recommander de s’abstenir
soigneusement du mensonge et déclarer qu’elles expient bien cruellement des
fautes que le monde regarde d’ordinaire comme des plaisanteries inoffensives,
ou de simple exagérations.
Les mêmes apparitions recommandent aussi très soigneusement de s’abstenir de
faire des vœux à la légère, et de les accomplir rigoureusement, quand on en a
fait, car la justice divine se montre impitoyable à cet égard ; c’est ce que
l’on verra dans l’exemple suivant, tiré de la vie du V. Denys le Chartreux
(vide apud Bolland, Vita Ven. Dyonisii, 2 martii).
Ce vénérable religieux assistait à la mort d’un novice dans
Je voudrais que ces hommes du monde dont la vie molle et sensuelle
n’est qu’un enchaînement de plaisirs, songeassent un peu à la pénitence qu’ils
se préparent par leur immortification ; sans parler des dangers auxquels elle
expose leur âme, il est certain qu’une vie mondaine réserve à ses adeptes un
effroyable Purgatoire, car dans une pareille vie on ne fait qu’accumuler ses
dettes, la pénitence étant absente, on n’en paye aucune, et l’on arrive à un
total qui effraye l’imagination. La vénérable sœur Françoise de Pampelune, dont
les visions au sujet du Purgatoire font vraiment autorité, vit ainsi un homme
du monde, assez bon chrétien d’ailleurs, passer cinquante neuf ans dans le
Purgatoire, à cause de son goût pour le bien-être ; un autre y passa
trente-cinq ans pour la même raison, et un troisième, qui avait en plus la
passion du jeu, y demeura soixante-quatre ans. C’est qu’il est bien difficile
de ne pas commettre des multitudes de petites fautes dans une vie dissipée, et
comme dans une pareille vie il n’y a pas de place pour la pénitence, on arrive
avec une dette énorme au tribunal de Dieu, et ce que l’on aurait acquitté
facilement avec quelques œuvres de pénitence, il faut le payer alors par des
années de supplices.
" Celui, dit sainte Catherine de Gênes, qui se purifie de ses
fautes dans la vie présente, satisfait avec un sou à une dette de 1000 ducats,
et celui qui attend, pour s’acquitter, aux jours de l’autre vie, se résigne à
donner 1000 ducats, pour ce qu’il aurait pu payer avec un sou en temps
opportun. "
Le scrupule n’est pas un péché, mais il est malheureusement trop certain
qu’il fait commettre aux âmes des multitudes de péchés, par le trop d’attache à
la propre volonté, et l’orgueil qu’il suppose presque toujours ; aussi
La tiédeur est aussi punie sévèrement dans le Purgatoire, et on ne
saurait s’en étonner, quand on se rappelle l’horreur que Dieu en témoigne dans
Un jour que la sainte priait devant le très saint Sacrement, elle vit
sortir de terre l ‘âme de cette sœur ; elle était couverte d’un manteau de feu,
qui cachait une robe d’une éblouissante blancheur ; elle s’approcha de l’autel
avec un respect indicible, fit une profonde génuflexion, en passant devant le
saint Tabernacle, et demeura une heure dans l’acte d’une adoration recueillie.
Madeleine, ayant désiré savoir ce que tout cela signifiait, connut par
révélation que cette âme, en punition de sa tiédeur à recevoir la sainte
Eucharistie, était condamnée à venir chaque jour rendre ses devoirs à
l’adorable hostie, sous un manteau de feu, afin de compenser ainsi ses
froideurs passées ; quant à la robe blanche qui la garantissait en partie du
châtiment, c’était la récompense de sa parfaite virginité. Elle persévéra dans
un certain temps, jusqu’à ce qu’enfin les prières de Madeleine, jointes à sa
propre expiation, eussent amené sa délivrance.
Un ecclésiastique fut puni plus rigoureusement encore ; il est vrai que
sa faute était beaucoup plus grave (Voir Hortus pastorum, tract. VI ,cap. ii.)
qu’il ne voulût pas connaître sa position (par une illusion trop commune aux
ministres du sanctuaire), soit qu’il fut sous l’empire de ce fatal préjugé qui
fait redouter à tant de malades la réception des derniers sacrements, retarda
si bien qu’il mourut sans recevoir les derniers secours que l’Église réserve à
ses enfants pour cette heure suprême. Or, pendant qu’on se préparait à
l’ensevelir, ses yeux s’ouvrirent, et il fit entendre ces paroles :-" Pour
me punir de mes retards à recevoir la grâces de purification dernière, je suis
condamné à cent ans de Purgatoire ; si j’avais reçu le sacrement des mourants,
comme je le devais d’ailleurs, j’aurais échappé à la mort, grâce à la vertu qui
lui est propre, et j’aurais eu le temps de faire pénitence. "Cela dit, le
mort referma les yeux, rentra dans son repos, laissant tous les assistants
concernés.
Quant à ceux dont la vie tout entière se passe dans l’habitude du pêché
mortel, et qui remettent à la mort à se convertir ; en supposant que Dieu leur
accorde cette grâce, ce qui n’est pas sûr, l’exemple suivant est de nature à
les faire réfléchir sur les expiations qu’ils se préparent.
Le baron Jean Sturton, noble anglais, était catholique au fond du cœur,
bien que, pour garder ses charges à la cour, il assistât régulièrement au
service protestant. Il cachait même chez lui un prêtre catholique, au prix des
plus grand dangers, se promettant bien d’user se son ministère pour se
réconcilier avec Dieu, à l’heure de la mort ; mais il fut surpris par un
accident, et comme cela arrive souvent, par un juste décret de Dieu, il n ‘eut
pas le temps de réaliser son vœu de conversion tardive. Cependant la divine
miséricorde, tenant compte de ce qu’il avait fait pour la sainte Église
persécutée, lui avait obtenu la grâce de la contrition parfaite, et par suite
le salut, mais devait payer bien plus cher sa coupable négligence.
De longues années se passèrent ; sa veuve de remaria ; eut des enfants,
et c’est une de ses filles, lady Arundell, qui raconte ce fait, comme témoin
oculaire.
" Un jour, ma mère pria le P.Corneille, jésuite de beaucoup de
mérites, qui devait mourir plus tard martyr de la foi catholique, de célébrer
la messe pour le repos de l’âme de Jean Sturton, son premier mari ; il accepta
l’invitation, et étant à l’autel, entre la consécration et le mémento des
morts, il resta longtemps en oraison ; après la messe, il fit une exhortation
dans laquelle il raconta qu’il venait d’avoir une vision : devant lui
s’étendait une forêt immense, qui n’était qu’un vaste brasier ; au milieu
s’agitait le baron, poussant des cris lamentables, pleurant et s’accusant de la
vie coupable qu’il avait menée dans le monde et à la cour ? Après avoir fait
l’aveu détaillé de ses fautes, le malheureux avait terminé par les paroles que
l’Écriture met dans la bouche de Job. Pitié, pitié !vous au moins qui êtes mes
amis, car la main du Seigneur m’a frappé ! Et il avait disparu.
Pendant que le Père Corneille racontait ces choses, il pleurait
beaucoup, et toute la famille qui l’écoutait, au nombre de quatre-vingts
personnes, nous pleurions tous de même ; tout à coup pendant que le père parlait,
nous aperçûmes sur le mur auquel était adossé l’autel comme un reflet de
charbons ardents. "
Tel est le récit de Lady Arundell, que l’on peut lire dans Daniel
(Histoire d’Angleterre, liv. V, chap.vii).
Mais les deux péchés que Dieu semble poursuivre dans l’autre vie avec
une rigueur plus implacable, ce sont les péchés contre la justice et ceux
contre la charité !
Quant aux fautes contre la justice, il semble que Dieu s’en tient
précisément à l’axiome des théologiens ;(non remitiitur peccatum, nisi
restituutur ablatum) -Pas de restitution, pas de Paradis.-En parlant de la
durée du Purgatoire, j’examinerai ailleurs cette question, au point de vue
théologique ; mais si l’on s’en tient aux révélations des saints, elle
semblerait tranchée dès maintenant et dans le sens le plus rigoureux. Entre de
très nombreux exemples que je pourrais citer, car ils abondent sur ce point, en
voici deux ou trois.
Un homme riche était mort sans mettre ordre à ses affaires ; quelques
temps après, il apparut au P.Augustin d’Espinoza, religieux de
Dès qu’ils sont de retour, le mort met dans la mai du père le reste de
l’argent, avec un billet écrit, en lui disant.-" Ce billet vous indiquera
à qui je dois, et dans quelle proportion : vous distribuerez cette somme à mes
créanciers, et vous emploierez le reste en bonnes œuvres pour le repos de mon
âme. " A ces mots l’apparition disparut, et le bon père se mit en devoir
de remplir aussitôt ses intentions.
Huit jours s’étaient à peine écoulés, que le défunt se fait voir de
nouveau au Père et le remercie avec effusion de son empressement à remplir ses
intentions. Grâce à cette exactitude à payer les dettes qu’il avait laissées
sur la terre, grâce aussi aux messes que le père avait célébrées pour lui, il
était délivré de toutes ses peines, et admis dans l’éternelle béatitude. (Voir
Rossignoli : les Merveilles du Purgatoire, xciv merveille.)
Le second exemple est tiré de la vie de sainte Marguerite de Cortone
(voir les Bolland., 22 février).
Cette illustre pénitent se faisait particulièrement remarquer par sa
charité envers les défunts ; aussi ils lui apparaissaient en grand nombre pour
implorer le secours de ses prières.
Deux marchands avaient été assassinés en chemin par des brigands.-"
Nous n’avons pu, lui dirent-ils, recevoir l’absolution de nos péchés, mais par
la bonté du Sauveur, et la clémence de sa divine Mère, nous eûmes le temps de
faire un acte de contrition parfaite, ce qui nous sauva ; néanmoins dans
l’exercice de notre profession, nous avons commis bien des injustices, aussi
nos tourments sont affreux, c’est pourquoi nous vous supplions, servante de
Dieu, d’avertir nos parents(et ils les nommèrent) de restituer au plus tôt tout
l’argent que nous avons mal acquis, car avant cela nous ne pourrons reposer en
paix. "
Du reste, lorsque la restitution ne peut se faire, Notre Seigneur trouve
dans les secrets de sa justice les moyens d’y suppléer.
Un jour que la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque priait pour deux
personnes d’un rang élevé dans le monde, elle connut par révélation qu’une de
ces personnes était condamnée, pour de longues années au Purgatoire, toutes les
prières et les messes, fort nombreuses, que l’on célébrait pour elle, étant
appliquées par la justice aux âmes de quelques familles de ses sujets qui
avaient été ruinées, par son défaut de charité et de justice à leur égard, et
comme il n’était rien resté à ces malheureux afin de faire dire des messes pour
eux après leur mort, le Seigneur y suppléait comme je viens de le dire.(Vie de
Pour les fautes contre la charité, Dieu les punit aussi très grièvement,
surtout dans les âmes qui lui sont consacrées ; la raison en est bien simple :
Dieu est amour, comme dit le disciple bien-aimé ; par conséquent rien de plus
opposé à son être que les inimitiés, les petites rancunes, les médisances, les jugements
téméraires, et toutes cas fautes contre la charité, que l’on trouve quelquefois
chez des personnes d’ailleurs pieuses et d’une conduite exemplaire.
Voici ce qu’on lit à cet égard dans la vie de la bienheureuse
Marguerite-Marie : deux religieuses pour qui elle priait après leur mort, lui
furent montrées dans ces prisons de la justice divine, où l’une souffrait des
peines incomparablement plus grandes que celles de l’autre. La première se
plaignait grandement d’elle-même, qui, pour ces défauts contraires à la
mutuelle charité et sainte amitié qui doit régner dans les communautés
religieuses, s’était attiré, entre autres punitions, celles de n’avoir pas de
part aux suffrages que
Voici, d’après les révélations les plus authentiques, les différents
châtiments infligés par la justice de Dieu aux différents péchés ; j’aurais pu
multiplier beaucoup ces exemples ; mais à quoi bon ? Outre la nécessité de se
borner, ce que j’ai dit suffit bien pour éclairer les âmes de bonne volonté et
les faire réfléchir. Recommençons, à la vie de sainte Madeleine de Pazzi, ce
douloureux pèlerinage du Purgatoire, pour y trouver notre place ; voyons, dans
les diverses relations que je viens de citer, ce qui convient le mieux aux
misères de notre âmes ; et puis après, demandons-nous sérieusement si nous nous
sentons le courage d’affronter de pareils supplices ? Vraiment, quand on lit
ces choses, quand on se dit qu’il s’agit de révélations authentiques, faites
presque toutes à des Saints canonisés par l ‘Église, ce qui exclut tout soupçon
de mensonge, quand on pèse tout cela devant Dieu, dans le silence d’une âme
recueillie, on est forcé de s’avouer que tous ici, et moi qui écrits ces
lignes, et vous qui les lisez nous sommes des fous, de vrai fous. Oui, nous
sommes de ces insensés dont l’Esprit Saint nous apprend que le nombre est
infini (Stultorum infinitus est numerous). Comment s’expliquer autrement que
nous, qui n’avons pas le courage de nous faire une légère violence pour nous
corriger de nos défauts, nous que le seul mot de pénitence effraie, nous nous
destinons , de gaieté de cœur à de pareils châtiments. Ah ! les Saints, ces
Saints que le monde ne comprend pas , et que volontiers il traite d’insensés,
les Saints sont les sages, les vrais sages, parce que seuls, ils ont les
secrets du temps et ceux de l’éternité.
fin 89.
Chapitre 5 Des différentes divisions du
Purgatoire p.90 - 105
Des trois grandes divisions du Purgatoire d'après sainte Françoise Romaine. - Du Purgatoire supérieur. - Des
âmes qui ne souffrent que la peine du dam. - De celles qui n'ont que des
peines
légères.- De la région moyenne du Purgatoire. - De la région intérieure
et de ses trois sous divisions. - Du Purgatoire des laïcs.
90:
Nous avons déjà entrevu dans sainte Madeleine de Pazzi et dans les différentes
révélations que j'ai fait connaître que le Purgatoire n'est pas un lieu unique,
mais qu'il se subdivise en plusieurs cachots distincts, selon le plus ou moins
de gravité des péchés à expier.
Pour mieux connaître la division de ce lieu de supplices, il faut à la célèbre
vision de sainte Françoise Romaine, qui nous donne la topographie exacte, et
comme la carte géographique du royaume de la douleur (Bolland, Vie de Ste
Françoise, 9 mars).
Sainte Françoise nous apprend que le Purgatoire est divisé
en trois parties distinctes : dans la région la plus élevée, sont les âmes qui
n'ont à souffrir que la peine du dam ou tout au plus quelques peines légères et
de peu de durée ; au milieu, est la région moyenne, où elle vit écrit en
grosses lettres le mot : Purgatoire, là sont renfermées les âmes qui ont commis
des fautes légères, mais qui exigent cependant une expiation sensible.
Cette région est partagée en trois zones distinctes. La
première est comme un étang glacé, la seconde et remplie
91 :
de poix mêlée d'huile bouillante, la troisième est remplie d'un métal qui
ressemble à de l'or ou à de l'argent en fusion.
Des anges au nombre de trente-six, sont chargés par Dieu de plonger
alternativement ces âmes de l'étang glacé dans le bain d'huile bouillante ou de
métal, et ils s'acquittent de ce ministère, avec grand respect et grande
charité, pour les pauvres âmes ainsi tourmentées.
Enfin tout au fond de l'abîme et dans le voisinage de
I'enfer, est la troisième région, ou le Purgatoire inférieur, tout rempli d'un
feu clair et pénétrant, en quoi il diffère du feu de l'enfer qui est obscur et
ténébreux. Dans cette région inférieure, il y a aussi trois lieux séparés. Le
premier, où l'on souffre moins, pour les laïcs qui ont des fautes graves à
expier; le second, où les peines sont plus grandes, pour les clercs non encore
honorés du Sacerdoce et pour les religieux et religieuses. Le troisième, où les
peines sont encore plus intolérables, pour les prêtres et les Évêques.
Je reviendrai, au chapitre suivant, sur ce triste sujet du
Purgatoire des prêtres et des religieuses; pour le moment, je me contenterai de
dire quelques mots de chacune de ces trois divisions du Purgatoire.
Qu'il y ait un Purgatoire supérieur, où les âmes
n'éprouvent aucune peine sensible, c'est ce dont nous ne pouvons douter, car
indépendamment des révélations si précises de sainte Françoise Romaine, un
grand nombre de révélations particulières confirment ce fait. La sainte Vierge
prit là peine de révéler elle-même à sainte Brigitte qu'il y a un Purgatoire
spirituel, appelé Purgatoire de désir, dans lequel sont retenues les âmes qui
n'ont aucune expiation à subir, mais qui, dans les jours de leur vie mortelle,
n'ont pas assez soupiré après leur Créateur.
Parmi les révélations très nombreuses qui confirment cette
92 :
doctrine, j'en choisirai seulement quelques-unes, pour ne pas trop allonger ce
récit.
On lit dans la vie de sainte Madeleine de Pazzi qu'une de
ses sœurs nommée Marie-Benoîte-Victoire, religieuse d'une éminente vertu, étant
morte entre ses bras, elle aperçut pendant son agonie une multitude d'Anges qui
l'environnaient d'un air joyeux, attendant son âme pour la porter dans
Le lendemain matin, comme on célébrait la messe pour la
défunte, au Sanctus, Madeleine fut ravie en extase et Dieu lui fit voir cette
âme bienheureuse dans la gloire où elle était entrée; elle avait sur le front
une étoile d'or, signe et récompense de son ardente ; ses doigts étaient
chargés d'anneaux précieux, et la couronne qu'elle portait était plus riche que
celle d'une autre religieuse de grande perfection, qui était morte un peu
auparavant.
La raison de cette différence, c'est que, pendant sa vie,
93 :
cette bonne religieuse, lorsqu'elle souffrait, ne s'était pas assez défendue de
quelque légers retours sur elle-même, au lieu que Marie-Benoîte avait un tel
désir de souffrir qu'il lui semblait toujours qu'elle n'endurait rien pour le
Bien-Aimé. De plus, elle avait toujours parlé avantageusement du prochain, et
avait traité ses sœurs pendant tout le temps de sa vie, avec une charité aussi
douce que cordiale; en récompense de quoi, la bouche appliquée sur le côté
sacré du Sauveur, elle buvait à longs traits un breuvage délicieux. À ce
spectacle, Madeleine, ravie, hors d'elle-même, se mit à la féliciter tout haut
de son bonheur; ensuite elle demanda au Sauveur Jésus pourquoi il n'avait pas
admis plus tôt cette bonne âme en sa sainte présence; en effet elle avait passé
cinq heures, non dans le Purgatoire, mais dans un lieu particulier, où sans
souffrir aucune peine sensible, elle était privée de la vue de son Dieu. Elle
reçut pour réponse que, dans sa dernière maladie, cette sœur s'était montrée
trop sensible aux peines que l'on se donnait pour elle, ce qui avait interrompu
quelque temps son union habituelle avec Notre Seigneur.
À cause de ce reste d'amour-propre, il avait fallu qu'elle
subît ce retardement à la jouissance de son tout, pour être entièrement
purifiée.
La même sainte vit, une autre fois, une religieuse de sa
communauté qui venait de mourir, toute brillante de clartés ; les mains seules
étaient encore privées de cet éclat céleste, à cause de certaines imperfections
contraires au vœu de pauvreté. Au bout de quelque temps, les mains
s'irradièrent à leur tour, et elle fut mise en pleine jouissance de la gloire.
(Vie de sainte Madeleine, chap. x.)
Le père François Gonzague, depuis évêque de Mantoue,
rapporte un fait du même genre dans son livre de l'origine de la religion
Séraphique (IVè partie, n 7).
94 :
Frère Jean de Via, franciscain d'un grand mérite, tomba malade et mourut
dans ni) couvent des îles Canaries. Son infirmier, frère Ascension, fort
avancé, lui aussi, dans la perfection religieuse, priait pour le repos de son
âme, quand il aperçut devant lui un religieux de son ordre, tout baigné de
rayons lumineux, qui remplissaient la cellule d'une douce clarté; le frère tout
hors de lui, ne le connut pas pour lors l'apparition et n'osa lui demander son
nom; elle se renouvela ainsi, une seconde et une troisième fois. A la fin, le
frère Ascension s'enhardit :
- " Qui êtes-vous donc, demande-t-il ? Pourquoi venez-vous si souvent en
ce lieu ? Je vous conjure, au nom de Dieu, de me répondre. " - " Je
suis, répond l'esprit, l'âme du frère Jean de Via, qui vous suis bien
reconnaissant pour les prières que vous faites monter au ciel en ma faveur.
Je viens vous apprendre que, grâce à la divine miséricorde, je suis dans le
lieu de salut parmi les prédestinés à la gloire, et ces rayons vous en sont une
preuve, cependant je n'ai pas encore été jugé digne de voir la face du
Seigneur, à cause d'un manquement qu'il me faut expier. Durant ma vie
terrestre, j'ai oublié, par ma faute, la récitation de certains offices pour
les défunts, à quoi j'étais obligé par la règle. Je vous conjure, au nom de
l'amour que vous avez pour Jésus-Christ, faites en sorte que ces offices soient
acquittés pour moi, afin que je puisse jouir de la vue de mon Dieu. "
Frère Ascension courut raconter sa vision au père gardien ; on s'empressa
d'acquitter les offices de mandés, et, dès que cette obligation fat remplie,
l'âme du frère Jean de Via, se fit voir de nouveau, mais bien plus brillante
encore; elle était en possession de la félicité complète.
Voici encore un fait du même genre, tiré des révélations de
sainte Gertrude :
95 :
Une pieuse religieuse était morte, à la fleur de son âge, dans le baiser du
Seigneur. Pendant les jours de son pèlerinage, elle s'était fait remarquer par
une tendre dévotion au Saint-Sacrement; après sa mort, Gertrude la vit, toute
brillante de célestes clartés, agenouillée devant le divin Maître, qui laissait
échapper, de ses plaies glorifiées, cinq rayons enflammés qui allaient
doucement frapper les cinq sens de la défunte. Elle gardait néanmoins sur le
front comme un nuage d'ineffable tristesse : " Seigneur Jésus, s'écria la
sainte, comment pouvez-vous illuminer de la sorte votre servante, sans qu'elle
éprouve une joie parfaite ? " - " Jusqu'à cette heure, répondit le
doux Maître, cette sœur a été jugée digne de contempler seulement mon humanité
glorifiée et de jouir de la vue de mes cinq plaies, en considération de sa
tendre dévotion au mystère de l'Eucharistie mais elle ne peut pas être admise à
la vision béatifique, par suite de quelques taches légères qu'elle à
contractées dans l'observation de ses règles. "
La sainte ayant intercédé pour elle, Notre Seigneur lui fit
connaître qu'à moins de nombreux suffrages en sa faveur, il lui fallait
attendre jusqu'à l'entier accomplissement de sa peine; ainsi l'exigeait la
justice divine qui ne peut rien relâcher de ses droits, en l'autre monde. Cette
âme le comprenait si bien d'ailleurs que, malgré son ardent désir de voir Dieu,
elle fit signe à Gertrude qu'elle ne voulait pas être délivrée avant d'avoir
satisfait entièrement pour ses fautes, et Notre Seigneur, en signe de particulière
bienveillance, étendit la main sur sa tête et la bénit.
On avait recommandé aux prières de la bienheureuse
Marguerite-Marie, l'âme d'une supérieure de
96:
l'amour et la fidélité qu'elle avait eus à son service, dont il lui gardait une
ample récompense dans le ciel, après qu'elle aurait achevé de se purifier dans
le Purgatoire, où il la lui fit voir,
recevant de grands soulagements dans ses peines, par l'application des
suffrages et bonnes œuvres qui étaient toujours offerts pour elle.
Il s'agissait, comme on peut le voir par les mémoires de
Voici maintenant, pour terminer ce sujet, l'histoire très
authentique d'une âme qui passa un temps assez long dans cette douloureuse
épreuve de l'attente de Dieu; je la citerai tout au long afin de faire
connaître les sentiments intérieurs de ces saintes âmes. Puissent leurs ardeurs
brûlantes réchauffer un peu nos pauvres cœurs glacés, qui ont tant de peine à
comprendre, pendant les jours de l'exil, cette faim et cette soif de Dieu ! Ce
récit a été examiné et approuvé par le vicaire général de l'archevêque de
Trèves, il présente par conséquent des garanties sérieuses de vérité; on le
trouve dans le P. Nieremberg, (de Pulchritudin. Dei, lib. 11, cap. II.)
97 :
Le jour de
Du reste, rien ne saurait donner une idée de sa profonde
adoration et de son respect sans bornes dans l'église. Quand elle assistait au
divin sacrifice, au moment de l'élévation, son visage s'irradiait de telle
sorte qu'on eût dit un séraphin descendu du ciel; la jeune fille en était dans
l'admiration, et déclarait n'avoir jamais rien vu de beau. Quand son amie
communiait, cette âme l'accompagnait à la sainte table et demeurait auprès
d'elle tout le temps de son action de grâces comme pour participer à son
bonheur et jouir elle aussi de la présence de Jésus. Elle était vêtue de blanc,
un voile de même couleur sur la tête, et tenait ordinairement un long rosaire à
la main, signe de la tendre dévotion qu'elle avait toujours professée pour la
reine du ciel.
Un jour que la jeune fille, avec quelques compagnes,
décorait l'autel de la bonne Mère, toutes s'inclinèrent, après avoir fini leur
tâche, pour baiser les pieds de la statue; les ayant embrassés l'autre monde
elle la vit accourir toute joyeuse qui la remerciait avec affection. Ce
jour-là, elle lui apprit qu'elle avait fait vœu autrefois de faire dire trois
messes à l'autel de la très sainte Vierge, et que n'ayant pu l'accomplir, cette
dette
98:
sacrée ajoutait à son tourment; elle la pria donc de s'en acquitter à sa place,
ce qu'ayant fait la jeune personne, la défunte lui apparut toute joyeuse pour
la remercier, et en reconnaissance elle lui conseilla de ne jamais faire de
vœu, à moins qu'elle ne fût bien résolue à l'accomplir, car la justice de Dieu
est impitoyable à cet égard.
Elle l'exhortait en même temps à une filiale dévotion
envers Marie, spécialement à se souvenir de ses douleurs sur le Calvaire. Quand
vous rencontrerez quelqu'une de ses images, lui disait-elle, ayez soin de la
saluer en répétant ces trois invocations des litanies. Mater admirabilis,
Consolatrix afflictorum, Regina sanctorum omnium. Plus vifs seront votre amour
et votre dévotion envers cette bonne mère, plus assurée et plus efficace sera
son assistance, au moment terrible du jugement qui fixe notre sort éternel.
Elle lui conseillait aussi d'avoir une tendre charité et
compassion pour les pauvres âmes du Purgatoire qui sont si à plaindre,
puisqu'elles ne peuvent s'aider. " Offrez pour elles, lui disait-elle, vos
prières, vos pénitences, vos bonnes œuvres, elles vous le rendront bien plus
tard, quand elles seront devant Dieu. "
Un jour, docile à ces conseils, la jeune fille récitait
cinq Pater et cinq Ave, les bras en croix, pour les défunts, l'apparition
accourut, et lui soutenait les bras pour l'aider dans sa prière.
Un autre jour, pendant qu'elle lui parlait à l'église, la
clochette de l'élévation s'étant mise à sonner à un autel voisin elle y courut
aussitôt, et se prosternant, adora Notre Seigneur avec un profond respect.
Chaque fois qu'elle prononçait, ou entendait prononcer les noms sacrés de Jésus
et de Marie, elle s'inclinait dans un recueillement angélique.
99 :
Cependant les jours passaient, sans que, malgré ses ardents désirs et les
prières de son amie, cette sainte âme fût admise devant la face du Seigneur. Le
3 décembre, fête de saint François-Xavier, sa protectrice devant communier à
l'église des pères jésuites, l'invita à s'y trouver; la défunte fut fidèle au
rendez-vous, l'accompagna à la sainte table, et demeura auprès d'elle tout le
temps de son action de grâces qui fut fort long, alors elle la remercia et lui
annonça que l'épreuve touchait à sa fin. Le 8 décembre, fête de l'Immaculée
Conception, elle revint encore, mais elle était déjà si brillante que son amie
ne pouvait la regarder. Enfin le 10 décembre, pendant la sainte messe, la jeune
fille la vit dans un éclat plus merveilleux encore; elle s'approcha de l'autel,
qu'elle salua respectueusement, remercia son amie de ses prières, et monta au
ciel en compagnie de son Ange gardien; elle allait enfin jouir de la vue de
celui après lequel elle avait tant soupiré.
De tout ceci ressort clairement l'existence d'un Purgatoire
supérieur, où les âmes achèvent de se purifier, à l'abri de tout supplice, et
par la seule ardeur de leurs désirs. D'autres apparitions nous apprennent
encore que plusieurs âmes sont tourmentées sensiblement, mais d'une manière
légère, bien qu'elles soient déjà entrées en partie dans la gloire des élus.
Ceci se rapporte parfaitement à l'opinion la plus commune des théologiens,
qu'il y a dans le Purgatoire certaines peines inférieures à celles que l'on
éprouve en ce monde.
Sainte Madeleine de Pazzi vit un jour une de ses sœurs revêtue
d'un manteau de feu, dont elle était préservée en grande partie par une robe
formée de lis entrelacés. Le manteau était le châtiment de son trop de
recherche dans l'habillement, et la robe de lis la récompense de son admirable
pureté
100 :
Un religieux dominicain, grand prédicateur dans son ordre, apparut ainsi à
Cologne, couvert de vêtements magnifiques, une couronne d'or sur la tète. Ces
ornements représentaient les âmes qu'il avait sauvées par ses prédications, et
la couronne d'or était la récompense de sa parfaite exactitude à accomplir tous
les points de sa règle et de sa pureté d'intention. En même temps, la langue
endurait des tourments à cause de sa trop grande facilité à dire le mot pour
rire et à plaisanter, ce qui ne convient pas aux religieux et moins encore à un
prêtre. (Voir Rossignoli, Merv. du Purg., LXXXIIIè merv.)
Il nous faut maintenant descendre dans la région moyenne du
Purgatoire; ce lieu, d'après la description de sainte Françoise Romaine que
nous avons vue plus haut, convient parfaitement à ce que sainte Madeleine de
Pazzi nous a appris du cachot où sont renfermées les âmes qui ont péché par
ignorance ou par faiblesse; même genre de fautes, mêmes supplices mitigés, même
expiation par le feu et par la glace. Pour mieux faire connaître cette région
intermédiaire, je transcrirai ici ce que sainte Madeleine nous apprend de l'âme
de son frère, qu'elle reconnut en cet endroit (Vie de la sainte par son
confesseur, ch. x).
La première fois qu'elle aperçut l'âme de son frère
livrée à ces tourments excessifs, si on les compare à ceux de la terre, bien
que légers par rapport à ceux du Purgatoire inférieur, elle s'écria : " 0
frère misérable et bien- heureux tout ensemble! ô âme affligée et
pourtant glorieuse! ces peines sont intolérables, et cependant elles sont
supportées avec joie; que n'est-il donné de les coin- prendre à ceux qui
manquent de courage pour porter leur croix ici-bas 1 Pendant que vous étiez
dans le monde, ô mon frère, vous ne vouliez pas m'écouter, et maintenant, vous désirez
ardemment que je vous écoute. Pauvre victime, qu'exigez-vous de moi ?
101 :
Elle s'arrêta un moment et compta jusqu'à cent sept-, puis elle fit connaître
que c'était autant de communions que son frère lui demandait d'une voix
suppliante. " Oui, répondit-elle, je puis facilement faire ce que vous
demandez ; mais, hélas! qu'il faudra de temps pour acquitter cette dette ! oh !
que j'irais volontiers où vous êtes, si Dieu voulait me le permettre, pour vous
délivrer ou pour empêcher que, d'autres y descendent ! Dieu de bonté, l'amour
que vous portez à vos créatures est bien supérieur à celui qu'elles ont pour
vous ! Vous désirez qu'elles viennent à vous avec plus d'empressement qu'elles
n'en éprouvent elles- mêmes, ô Dieu également juste et miséricordieux !
soulagez ce frère qui vous servit dès son enfance, regardez-le avec bonté, je
vous en conjure, et usez de votre grande miséricorde à son égard. Ô Dieu très
juste, s'il n'a pas toujours été assez attentif à vous plaire, du moins il n'a
jamais méprisé ceux qui faisaient profession de vous servir plus fidèlement. Il
est vrai qu'il a commis des fautes, mais il ne les louait ni ne les excusait.
"
Après avoir dit ces mots, elle se mit,' toujours dans l'extase, à réciter des
psaumes pour le repos de l'âme de son frère, puis au sortir de sa vision, elle
courut, encore tout émue, chez la mère Prieure, et tombant à genoux elle lui
dit :
" 0 ma Mère, qu'elles sont terribles les souffrances
du Purgatoire ! je ne les aurais jamais crues telles, si Dieu ne me les eût
montrées. " Mon Dieu, disait-elle encore, après une vision du même genre,
je ne puis plus vivre sur cette terre, ni agir avec les créatures, après avoir
vu ces choses; " puis ayant vu la gloire qui doit suivre cette
purification sévère, elle dit d'un visage joyeux : " Non, je ne vous
appellerai plus désormais peines cruelles, mais avantageuses, puisque
vous conduisez les âmes à une telle gloire et à une si grande félicité. "
102:
On voit par ces passages que les peines de ce Purgatoire moyen sont encore très
grandes et surpassent de beaucoup tout ce que l'on pourrait souffrir en ce
monde, bien que, si on les compare aux peines du Purgatoire inférieur, qui nous
attendent bien probablement, on soit tenté de s'écrier avec sainte Madeleine,
et à meilleure raison, heureuses peines! que je voudrais n'avoir jamais à
souffrir davantage !
Et maintenant pour être complet, il nous faudrait descendre
dans la région inférieure du Purgatoire, où sont punis les grands pécheurs, les
religieux et les prêtres. Mais comme je traiterai dans un chapitre à part du
Purgatoire des personnes consacrées à Dieu, ce que j'ai dit au chapitre III de
la rigueur des peines du Purgatoire, et au chapitre IV des peines propres à
chaque péché suffit, je le crois, à nous faire bien connaître ces régions
désolées; c'est pourquoi je me contenterai de prendre çà et là, dans sainte
Françoise Romaine, quelques traits nouveaux pour faire mieux connaître le
Purgatoire des laïcs, qui ont des fautes graves à expier.
On a vu que ce lieu est tout plein d'un feu clair et
pénétrant. Les âmes qui ont commis des fautes graves sont plongées par les
Anges dans ce feu qui les brûle plus ou moins, selon le degré de culpabilité.
On doit rester sept ans dans ce feu pour chaque péché mortel que l'on a fini,
les âmes montent au Purgatoire moyen pour y expier leurs petites fautes.
La force des souffrances ainsi endurées dans le feu du
Purgatoire arrache sans cesse à ces pauvres âmes des gémissements humbles et
pieux, mais si plaintifs que personne ne pourrait l'imaginer en cette vie ;
toutes savent qu'elles souffrent justement, qu'elles ont bien mérité
103:
les peines que la justice divine leur inflige, et leurs plaintes tout
affectueuses, leur procurent quelque consolation ; ce n'est pas qu'elles
sortent du feu pour cela, mais Dieu voit avec bonté et miséricorde qu'elles
acceptent leurs souffrances, et elles en reçoivent quelque soulagement, sachant
bien qu'un jour elles parviendront à la gloire.
On voit aussi que les âmes du Purgatoire passent
ordinairement d'une région dans une autre ; c'est ce que con- firme une
apparition très intéressante, arrivée dans les mois de septembre à décembre
1870, au monastère des Religieuses Rédemptoristes, à Malines, en Belgique.
Comme cette révélation à été examinée et approuvée par l'autorité épiscopale,
je ne crains pas de la citer malgré la date toute récente,
Le père d'une religieuse de ce couvent, nommée sœur Marie-
Séraphine, et dans le monde Mademoiselle Angèle Aubépin, étant venu à mourir,
apparut pendant trois mois à sa fille, pour lui demander des prières.
Pendant un peu plus du premier mois, il lui apparut tout
enveloppé de flammes, et lui criant : " Pitié, ma fille, aie pitié de ton
père. Regarde, lui dit-il un jour, regarde cette plusieurs centaines. Oh ! si
l'on savait ce que c'est que le Purgatoire, on ferait tout pour l'éviter et
pour secourir ces pauvres âmes qui y sont renfermées. " En même temps, du
milieu des flammes où il était plongé, il s'écriait continuellement : "
J'ai soif ! j'ai soif! "
A partir du 14 octobre, le pauvre patient, quoique livré
aux plus affreuses tortures, ne parut plus environné de flammes; sans doute il
était passé à la région moyenne du Purgatoire.
Étant dans cette deuxième période, il dit un jour à sa
fille que les théologiens n'avaient rien exagéré, en enseignant
104 :
que les tourments des martyrs sont inférieurs à ceux que subissent les âmes du
Purgatoire ; et la veille de
Le 30 octobre, la religieuse entendit son père, prononcer
ces paroles avec un douloureux soupir : " il me semble qu'il y a une
éternité que je suis ici; ma plus grande peine maintenant est une soif dévorante
de voir Dieu et de le posséder, je m'élance sans cesse vers Lui, et je me sens
constamment repoussé dans l'abîme, parce que je n'ai pas encore pleinement
accompli ma peine. " On petit augurer de ces paroles, qu'il était déjà
passé au Purgatoire supérieur ; d'ailleurs, le 5 décembre, on n'en put douter,
car il apparut déjà tout resplendissant, à travers une auréole de tristesse.
Du 3 décembre au
Enfin, pendant la messe de minuit, entre les deux
élévations, le défunt apparut, pour la dernière fois, tout éblouissant de
lumière et de béatitude. J'ai achevé mon temps d'expiation, dit-il à sa fille,
je viens te remercier, toi et ta communauté qui a tant prié pour moi. À mon
tour, je prierai pour vous toutes. Je demanderai pour toi une soumission
parfaite à la volonté de Dieu, et la grâce d'entrer dans le ciel sans passer
par le Purgatoire. "
Ce furent ses dernières paroles; sa fille ne put qu'entre-
105 :
-voir son visage, car il était perdu et comme abîmé dans la lumière.
Cette histoire est fort remarquable, en ce qu'elle montre
comment les différentes divisions du Purgatoire sont unies, et comment les âmes
passent de l'une dans l'autre, selon les différents degrés de leur expiation.
C'est ainsi que Dieu rend à chacun selon ses œuvres et fait concorder
exactement la mesure de la peine avec celle de la faute, tenant compte aux
âmes, dans sa justice et sa miséricorde, du plus ou moins de grâces accordées,
du plus ou moins de lumières reçues, car selon la parole de l’Écriture : il
sera demandé davantage à qui aura reçu davantage.
Cui multum datum est multum quoeretur ab eo.
fin page 105
Chapitre 6 Du Purgatoire des
personnes consacrées à
Dieu p.106 - 131
Du Purgatoire des religieux et des prêtres. - Sévérité de
la justice divine à leur égard et raisons de cette sévérité ! - Du Purgatoire
des religieux et religieuses. – Des fautes que Dieu punit particulièrement en
eux. – De la tiédeur au service de Dieu. – Des manquements aux vœux
d’obéissance et de pauvreté. – Des fautes contre la charité. – Du Purgatoire
des prêtres, la grandeur de leur vocation donne la mesure de leur châtiment; ce
châtiment croit avec la dignité des personnes. – Du purgatoire des évêques. –
Du Purgatoire des Papes. – Des fautes que Dieu punit plus sévèrement dans ses
prêtres. – Tiédeur, négligence dans la récitation de l’office. – La célébration
de la sainte messe. – Des fautes contre le prochain. – Du trop de sévérité. –
Défaut de zèle, fautes contre la charité. – Exemples nombreux.
En commençant ce chapitre, ma main tremble et mon cœur est
ému. Prêtre, je vais dire les sévérités de la justice divine sur mes frères
dans le sacerdoce; appelé à servir l’Église dans les rangs de la milice
apostolique, je vais parler des châtiments infligés aux âmes d’élite, à ceux
que Notre Seigneur sur la terre appelait ses amis : Jam non dicam vos servos,
vos autem dixi amicos.
Hélas ! je vais écrire d’avance mon jugement et prononcer
ma condamnation. Puisse au moins la divine miséricorde me tenir compte de la
violence que je me fais, pour servir mes frères, et me donner la force de me
corriger enfin de mes nombreux défauts, afin que, si l’amour ne suffit pas à me
convertir, la crainte du Purgatoire que je me prépare m’arrête au moins et me
fasse éviter le péché.
On a vu, dans les précédents chapitres, que Dieu, dans son
éternelle justice, proportionne les châtiments à la mesure des grâces dont on
aura abusé. Les personnes consacrées à Dieu ont donc à subir, après la mort,
des expiations en rapport avec la grandeur de leur vocation. D’après sainte
Françoise Romaine, il faut descendre dans la région inférieure du Purgatoire,
au-dessous des laïcs qui ont commis les fautes les plus graves, pour trouver le
cachot des clercs non encore honorés du sacerdoce, des religieux et des
religieuses; quant aux prêtres, il faut descendre encore plus bas, tout au fond
de l’abîme et sur les confins mêmes de l’Enfer, pour trouver leur place. Les
prêtres et les religieux sont ainsi traités avec plus de sévérité que les
simples chrétiens, même lorsqu’ils ont moins de fautes à se reprocher, à cause
de leur dignité qu’ils n’ont pas assez honorée, et de la connaissance plus
grande qu’ils avaient de leurs devoirs en cette vie. Quoique réunis en un même
lieu, chacun d’eux est puni selon le nombre et la grandeur de ses fautes, et
selon le rang qu’il occupait dans l’Église. La même proportion est observée pur
la durée de la peine. (Voir la vie de
Ces révélations de sainte Françoise Romaine sont confirmées
par un grand nombre de visions particulières. " Ma fille, disait une âme
du Purgatoire à une bonne religieuse de Belgique, soit sainte, car le
Purgatoire des religieuses est terrible ! "
Vincent de Beauvais, dans son Speculum historicum, Lib.
VII, cap. CIX, nous apprend qu’un moine bénédictin, au moment de mourir, eut
une vision du Purgatoire des religieux : les uns étaient en proie à des flammes
dévorantes qui les pénétraient comme autant de dards; d’autres étaient couchés
sur des grils ardents, dont la seule vue faisait frémir. Son Ange lui dit alors
: " Ceux que tu vois livrés à des tourments si atroces sont des religieux de
tous les ordres; ils n’ont jamais commis de fautes graves, mais ils se sont
rendus coupables de plusieurs négligences qu’ils doivent expier sévèrement,
avant d’être admis devant Dieu. Les uns n’ont pas observé assez exactement le
silence, les autres ne se sont pas appliqués avec assez de ferveur au chant de
l’office divin : les autres ont cédé à la paresse, à la somnolence ou à la
curiosité; d’autres enfin ont trop aimé la plaisanterie et ont montré dans leur
extérieur une légèreté pardonnable à peine dans un laïc. A cause de ces fautes,
relativement légères, tu les vois livrés à ces affreux supplices, jusqu’à ce
qu’ils aient entièrement satisfait à la justice de Dieu pour tous leurs
manquements. "
Un premier jour de l’an, la bienheureuse Marguerite-Marie
priait pour trois personnes récemment décédées; deux de ces personnes étaient
religieuses et la troisième séculière. Notre Seigneur délivra l’âme de la
personne séculière, disant qu’il avait moins de peine à voir souffrir des
personnes religieuses, à cause qu’il leur donne plus de moyens de mériter et
d’expier leurs péchés pendant cette vie, par la fidèle observance de leurs
règles. (Vie de
Nous avons vu, dans sainte Françoise, que les simples
clercs, les religieux et les religieuses sont traités avec moins de sévérité
que les ministres des autels, bien que leurs châtiments soient plus rigoureux
que ceux des laïcs. Voici maintenant les fautes que la divine justice punit en
eux d’une manière spéciale; c’est d’abord la tiédeur au service de Dieu. Je
rapporterai à ce sujet un trait remarquable, que j’ai trouvé dans la vie de
Comme la mère Agnès priait dans le chœur, une religieuse
qu’elle ne connaissait pas, parut devant elle, avec un visage fort abattu, et
habillée comme le sont de nuit les religieuses. La considérant attentivement
elle ouït une voix qui lui dit : c’est la sœur du Haut-Villars (c’était une
religieuse du monastère du Puy, décédée il y avait plus de dix ans). En cette
apparence, elle ne disait mot, mais elle témoignait assez, par son triste
maintien, le grand besoin qu’elle avait d’être secourue. Aussi la mère Agnès,
entendant bien ce qu’elle voulait dire, se mit à prier pour elle de la bonne
sorte. Cela dura plus de trois semaines, pendant lesquelles cette pauvre
défunte, toujours en peine, lui apparaissait presque en tout temps et en tous
lieux, surtout après la communion ou l’oraison. La charitable mère ayant cru
devoir en communiquer avec le confesseur, ce bon Père était d’avis qu’on fit
savoir la chose au monastère de Sainte-Catherine du Puy, dont la défunte avait
été religieuse; mais la mère Agnès ayant représenté que cela serait pris pour
une rêverie, il demeura d’accord qu’on n’en manderait rien à personne, et que
pour en parler à Dieu plus efficacement, elle ferait quelques prières
extraordinaires, ce qu’elle put réaliser, ayant demandé à sa Prieure de faire
des prières particulières pour les âmes du Purgatoire; de quoi cette victime de
la charité s’acquittant fort fervemment, la défunte continuait toujours ses
apparitions à son ordinaire, si bien qu’elle entra en de grandes craintes qu ce
ne fût une illusion; mais son ange la tira de cette peine, en l’assurant que
c’était vraiment une âme du Purgatoire qui souffrait ainsi, pour sa tiédeur au
service de Dieu. Depuis cette apparition de l’ange, celle de l’âme cessa, en
sorte qu’on ne put savoir combien de temps encore cette infortunée demeura au
Purgatoire.
Nous avons déjà vu une des sœurs de la mère Agnès la
remercier, après sa mort, de ce que pendant la vie elle lui avait rappelé
souvent la parole des saints livres : maudit soit celui qui fait l’œuvre de
Dieu négligemment, et l’avait ainsi empêchée de s’abandonner à une fatale
tiédeur. La sœur, dont je vais parler, n’avait probablement pas assez tenu
compte de ces avis de la mère Agnès, car après sa mort elle fut condamnée à un
rude Purgatoire.
Voici le fait tiré, ainsi que le précédent, de la vie de
Il mourut une religieuse de Langeac, nommée sœur
Séraphique. Aussitôt le confesseur commanda à la mère Agnès de demander à Dieu
qu’il lui plût lui faire connaître l’état de cette âme. Pour obéir, elle fit
cette demande à Notre Seigneur en l’oraison; et s’étant offerte à lui pour la
religieuse, elle sentit incontinent une grande ardeur par tout le corps, par où
elle comprit que Dieu lui voulait signifier que la pauvre sœur souffrait le feu
du Purgatoire; et en effet, y ayant été menée aussitôt en esprit, elle l’y
reconnut parmi plusieurs âmes qui brûlaient dans ces flammes, et entendit que
d’une voix lamentable elle lui demandait du secours. Cette même sœur lui
apparut une autre fois, et lui demanda sa bénédiction, que la mère Agnès lui
donna, et environ huit jours après, la charitable supérieure ayant communié,
descendit au chapitre, et se prosternant sur le tombeau de cette sœur, elle
demanda avec beaucoup de larmes et de gémissements qu’il plût à la divine bonté
de son Époux de tirer cette sienne fille des flammes qui la tourmentaient et retardaient
de sa bienheureuse jouissance; à ces demandes si ferventes, une voix répondit
sensiblement : " Continue encore de prier, il n’est pas temps de la
délivrer. " Enfin deux jours après, la mère Agnès assistant à la messe,
vit au moment de l’élévation, cette âme monter au ciel avec une extrême joie,
et quand elle fut rentrée dans sa chambre, deux anges, en forme de jeunes
garçons, lui apparurent, l’un desquels lui annonça que la sœur Séraphique était
au ciel, et la remercia pour elle de ce qu’elle avait hâté sa délivrance du
Purgatoire.
J’ai parlé précédemment d’une religieuse de
Ces exemples sont propres à faire impression sur les âmes
religieuses qui, après avoir commencé à se donner à Dieu, languissent au
service d’un si bon Maître, et résistent aux inspirations de sa grâce, se
traînant toute leur vie dans l’ornière de la routine et de la tiédeur. En voici
d’autres qui montreront avec quelle sévérité sont punis les manquements aux
vœux de pauvreté et d’obéissance, je ne parle pas ici des manquements au vœu de
chasteté, car pour ceux qui ne craignent pas de souiller sacrilègement le don
qu’ils ont fait d’eux-mêmes au divin Époux des âmes, leur place n’est pas dans
le Purgatoire, mais ailleurs.
Au rapport de sainte Madeleine de Pazzi, une religieuse fut
détenue pendant seize jours dans le Purgatoire, pour trois fautes qui nous
paraîtraient bien légères : 1? Elle avait travaillé sans nécessiter à de petits
ouvrages de femme, pendant trois jours de fête; 2 ? elle avait omis, par
respect humain, de faire connaître à ses supérieurs certaines inspirations que
Dieu lui avait données, pour le bien de la communauté; 3 ? elle aimait un peu
trop les siens. Ces fautes l’auraient même retenue plus longtemps dans le
Purgatoire, mais ses peines avaient été abrégées à raison de sa fidélité à
garder la règle, de sa pureté d’intention et de sa charité envers ses sœurs.
Ceci nous amène à parler des fautes contre la charité, que
Dieu a spécialement en horreur dans les personnes religieuses, et cela se
conçoit, car rien n’est plus opposé à la sainte cordialité et dilection, qui
doivent toujours régner entre ceux qui se donnent les doux noms de frères et de
sœurs.
Saint Louis Bertrand, priant une nuit dans le chœur après
matines, selon sa sainte habitude, vit venir è lui un religieux, tout enveloppé
de flammes, qui se jeta à ses pieds, le supplia de lui pardonner une parole
injurieuse qu’il avait prononcée contre lui bien des années auparavant : "
Car, disait ce malheureux, c’est à cause de cela seulement que je Juge suprême
me retient en Purgatoire. Je vous supplie encore, mon Père, au nom de la sainte
charité, de dire pour moi une seule messe, et j’espère que je serai aussitôt délivré
de mes peines. " - " Quant à la parole que vous me rappelez, reprit
le saint, je vous la pardonne bien volontiers, et dès demain, je dirai la messe
que vous me demandez. " La nuit suivante, le défunt lui apparut radieux et
glorifié, il montait au ciel. (Vita sancti Ludovici, in diario Dominicano, 10
octobre.)
Ce trait rappelle la parole de Notre Seigneur dans
l’Évangile : Quiconque dira à son frère : vous êtes un four, sera condamné au
feu.
"Mais ma peine s’augmenta si fort qu’elle m’accablait,
sans pouvoir trouver de soulagement et de repos; car l’obéissance m’ayant fait
retirer pour en prendre, je ne fus pas sitôt au lit qu’il me sembla la voir
près de moi, me disant ces paroles : te voilà dans ton lit, bien à ton aise,
regarde-moi, couchée sur un lit de flammes, où je souffre des maux
intolérables. Et me faisant voir cet horrible lit, qui me fait frémir chaque
fois que j’y pense dont le dessus était de pontes aiguës qui étaient tout en
feu et lui entraient dans la chair; elle me disait que c’était à cause de sa
paresse et de ses négligences à l’observance de la règle, et de ses infidélités
à Dieu. On me déchire le cœur avec des peignes de fer tout ardents, ce qui est
ma plus grande douleur, pour la peine de mes murmures et des désapprouvements
dans lesquels je me suis entretenue contre mes supérieurs; ma langue est mangée
de vermine pour punir mes paroles contre la charité; et pour mes manquements au
silence, ma bouche est tout ulcérée. Ah ! que je voudrais que toutes les âmes
consacrées à Dieu me pussent voir dans cet horrible tourment; si je pouvais
leur faire sentir la grandeur de mes peines et celles qui sont préparées à
celles qui vivent négligemment dans leur vocation, sans doute qu’elles y
marcheraient avec une autre ardeur dans l’exacte observance. Tout cela me
faisait fondre en larmes; on me voulait donner quelques remèdes; elle me dit :
on pense bien à te soulager dans tes maux, mais personne ne pense à alléger les
miens; hélas ! un jour d’exactitude au silence de toute la communauté guérirait
ma bouche ulcérée; un autre jour passé dans la pratique de la charité sans
faire aucune faute contre elle, guérirait ma langue; un troisième passé, sans
aucun murmure ou désapprouvement contre les supérieurs, guérirait mon cœur
déchiré! "
Voici ce que la même sainte écrivait à propos d’une autre
religieuse à sa supérieure, la mère de Saumaise :
" Je vous demande encore, comme à ma bonne mère,
quelques secours particuliers pour cette pauvre sœur H. (c’était une religieuse
décédée quelques mois auparavant) pour laquelle, dès le commencement de
l’année, j’ai offert tout ce que je pourrais faire et souffrir. Elle ne m’a pas
donné de repos que je ne lui aie fait cette promesse de faire pénitence pour
elle, me disant qu’elle souffrait beaucoup, particulièrement pour trois choses,
la première pour le trop de mollesse et de délicatesse de corps; la seconde
pour les rapports et les manquements contre la charité; la troisième pour de
certaines petites ambitions. Je vous demande pour elle, quelque charité et le
secret. "
On voit par ces exemples, combien les personnes consacrées
à Dieu par la profession religieuse doivent veiller sur toutes leurs paroles,
sur toutes leurs actions, pour ne pas donner prise aux sévérités de la justice
divine, qui les traitera selon la mesure de leur grâce, et l’étendue des
lumières qu’il leur a données.
Mais que dire de ceux qui, par la grâce du sacerdoce, ont
été faits des Christs vivants au milieu des hommes ! Dépositaires de la science
sacrée, pour eux l’excuse d’ignorance est presque impossible; dispensateurs des
sacrements, qui sont les canaux par où la grâce et la vertu de Dieu se
répandent dans les âmes, ils ne peuvent arguer de leur faiblesse; élevés à la
plus haute dignité qui soit sur la terre, et dans le ciel, faits participants
du sacerdoce éternel de Jésus-Christ, revêtus de sont autorité, pour traiter
avec les âmes, ce haut degré d’honneur donne la mesure de leur châtiment,
lorsqu’ils sont infidèles ou prévaricateurs. Hélas ! à combien d’entre eux ne
s’appliquent pas les terribles paroles de l’Apôtre : hic jam quoeritur inter
dispensatores ut fidelis quis inveniatur. Aussi les révélations des saints sont
vraiment effroyables quant à ce qui regarde le Purgatoire des prêtres.
La sœur Françoise de Pampelune, dont j’ai déjà parlé, nous
apprend que les prêtres restent ordinairement dans le Purgatoire plus longtemps
que les laïcs, et les évêques plus longtemps que les simples prêtres, et
l’intensité de leurs tourments est proportionnée à leur dignité. Elle nous
apprend ainsi qu’un prêtre resta quarante ans en Purgatoire pour avoir laissé,
par sa négligence, une personne mourir sans sacrements; un autre y resta
quarante-cinq ans, pour avoir rempli avec une certaine légèreté les sublimes
fonctions de son ministère; un évêque, que sa libéralité avait fait surnommer
l’aumônier, y demeura cinq ans pour la même cause : un troisième, qu’on
vénérait comme un saint, fut condamné à cinquante-neuf ans de Purgatoire pour
certaines fautes d’administration.
Les vicaires de Jésus-Christ eux-mêmes, devenus après leur
mort simples justiciables du tribunal de Dieu, sont punis d’ordinaire plus
sévèrement que de simples évêques. Je ne saurais dire combien j’ai été frappé
de ce que j’ai lu, à cet égard, dans la vie de la vénérable servante de Dieu,
Anne-Marie Taïgi. Chacun a présentes à la mémoire les épreuves du vénérable Pie
VI; arraché de sa demeure par les mains impies de la révolution française,
outragé ignominieusement dans sa double dignité de Pontife et de Roi, traîné de
ville en ville comme un criminel, il arrive à Valence, pour y mourir de la mort
des confesseurs de la foi, le 29 août 1799. Sa vie sur le trône pontifical
avait été une digne préparation de cette mort héroïque. Il avait fait de
grandes choses comme administrateur, avait lutté, avec une intrépidité tout
apostolique, contre le gallicanisme et le joséphisme, ces deux précurseurs de
fin page 116.
117 :
cendre ensuite dans l'abîme son expiation n'était pas encore achevée combien de
temps devait-elle durer encore ? c'est le secret de Dieu on sait par la même
source que pie VII qui eut tant à souffrir de la part de Napoléon Ier et qui
fut un si digne et si saint Pontife qu'il força l'admiration et le respect des
incrédules demeura en Purgatoire près de cinq ans Léon XII n'y demeura que
quelques mois à cause de son éminente piété et du peu de temps qu'il passa sur
le trône pontifical au temps de saint Odilon de Cluny Benoît VIII de sainte et
douce mémoire éprouva lui aussi les rigueurs du jugement de Dieu quelques jours
après sa mort il apparut à Jean évêque de Porto et lui apprit qu'il était
condamné à une terrible expiation pour n'avoir pas répondu parfaitement à la
grandeur de sa dignité suprême il espérait néanmoins éprouver du soulagement
par les suffrages du saint abbé Odilon qui avait été son ami intime et à qui il
avait accordé beaucoup de grâces spirituelles pendant les jours de sa vie
mortelle :"je vous supplie conclut-il faites-lui donner avis de ma
terrible position si vous avez encore quelque attachement pour moi pour plus de
célébrité priez mon successeur Jean d'expédier de suite un messager à Cluny pour
que cette vertueuse communauté se souvienne." Dès que saint Odilon eut été
informé de cette vision il se mit ainsi que toute la communauté à prier pour le
pontife défunt il ajouta à ses prières beaucoup d'aumônes et d'autres oeuvres
afin de satisfaire à la divine justice au bout de quelque temps l'économe
Edelbert qui en cette qualité était chargé spécialement de la distribution des
aumônes eut une vision à son tour il vit entrer au
118:
chapitre un personnage à l'aspect vénérable couvert d'un riche manteau portant
une couronne enrichie de pierres précieuses il fit le tour de la salle
s'inclinant plus ou moins profondément devant chaque religieux mais quand il
fut arrivé au siège de l'Abbé il inclina la tête jusqu'au genoux du Saint
Edelbert étonné de ce spectacle ne savait qu'en penser lorsqu'il entendit une
voix qui disait distinctement :"Celui-ci est le souverain pontife Benoît
qui vient d'être délivré du Purgatoire par les suffrages de votre saint Abbé et
de sa communauté ; avant de monter au Ciel il a voulu venir témoigner sa
gratitude à ses bienfaiteurs et les assurer qu'à son tour il ne les oubliera
pas devant Dieu." C'est ainsi que la plus haute majesté qu'il y ait sur la
terre celui à qui ont été confiées les clefs du royaume du Ciel ne peut y entrer
lui-même qu'après avoir satisfait entièrement pour ses propres fautes (Ce trait
est tiré du Speculum historicum de Vincent de Beauvais, livre XXIV,
chapitre cv ; on le trouve aussi dans la vie de saint Odilon, par les
Bollandistes.) Mais voici qui est vraiment effroyable et qu'on
n'oserait croire si on n'avait pour garants de ce fait sainte Lutgarde dont la
prudence et la discrétion sont connues et le pieux cardinal Bellarmin qui après
avoir étudié en théologien tous les détails de cette révélation déclare qu'il
ne peut en douter et qu'elle le fait trembler pour lui-même il s'agit du
grand pontife Innocent III celui qui célébra le concile de Latran et fit tant
pour la réforme de l'Église et des ecclésiastiques après sa mort il apparut à
sainte Lutgarde tout environné de flammes :-"Qui donc êtes-vous âme
infortunée ? demanda la sainte." -"Je suis
119 :
le feu pape Innocent III.) -- (Quoi ! un si grand et si saint pontife notre
père et notre modèle et d’ou vous vient un si terrible châtiment ?" --
(J'expie trois fautes pour lesquelles je devais être damné si au dernier moment
120:
qui désirent des prélatures et autres dignités ecclésiastiques malheureux qui
ne considèrent pas que la responsabilité grandit avec la charge et que plus on
est élevé en dignité dans l'Église plus on aura de comptes à rendre à Dieu pour
son administration on peut voir dans la vie de sainte Thérèse ce qu'elle
pensait à cet égard "On m'annonça c'est la sainte qui écrit la mort d'un
religieux qui avait été jadis provincial de cette province et qui l'était alors
d'une autre cette nouvelle me causa de grands troubles quoique ce fût un
homme recommandable par bien des vertus j'appréhendais pour le salut de
son âme parce qu'il avait été vingt ans supérieur et je crains toujours
beaucoup pour ceux qui ont charge d'âmes je m'en allais fort triste à un
oratoire là je conjurais le Seigneur d'appliquer à ce religieux le peu de bien
que j'avais fait en cette vie et de tirer du Purgatoire pendant que je
demandais cette grâce avec toute la ferveur dont j'étais capable je vis à mon
côté droit cette âme sortir de terre et monter au Ciel dans des transports
d'allégresse." (Vie de sainte Thérèse par elle-même, chap.XXXVIII.) Je
rapporterai encore un exemple qui est bien propre à guérir du désir des dignités
ecclésiastiques la bienheureuse Jeanne de
121:
et la sainte voulant rendre le bien pour le mal se mit à prier pour lui de
toutes ses forces une nuit qu'elle priait à cette intention le défunt lui
apparut avec un visage abattu et lamentable une mître brûlante sur le front une
crosse de feu en main des chaîne embrasées fermaient ses lèvres et
l'empêchaient de pousser autre chose que des gémissements étouffés au lieu de
ses riches habits il était couvert de misérables haillons il était environné de
quelques âmes que ses exemples avaient portées au relâchement et les démons le
tourmentaient de mille façons douloureuses et humiliantes la bienheureuse
effrayée de ce spectacle demanda à son ange gardien si c'étaient les peines de
l'Enfer ou du Purgatoire mais celui-ci lui répondit :" Dieu vous le fera
savoir en temps utile." Elle continua nonobstant cette terrible
incertitude à prier pour lui et quelques jours après l'âme du défunt lui
apparut de nouveau mais ses tourments étaient diminués il la remercia de ce
qu'elle faisait pour lui la conjurant de continuer ses suffrages et lui demanda
humblement pardon maintenant qu'il pouvait parler de son injustice à son
égard."Béni soit Dieu s'écria la bonne religieuse pour la consolation que
j'éprouve à vous savoir préservé de l'Enfer j'avais redouté ce sort affreux
pour vous en vous voyant entouré de démons quand vous m'apparûtes pour la
première fois." Jeanne continua d'intercéder pour lui et au bout de
quelque temps encore il fut délivré de ses peines. (Voir chron.des frères
Mineurs, IV p. liv.II, ch.XVIII.) Voyons maintenant pour notre instruction à tous
quelles sont les fautes que Dieu punit si sévèrement dans ses prêtres
122 :
la tièdeur est une bien triste et bien dangereuse maladie dans les simples
fidèles mais que dire de la tiédeur dans les prêtres ? Comment ce coeur qui
chaque matin dans le mystère de l'autel repose sur le coeur de Jésus peut-il ne
pas être dévoré des saintes flammes de l'amour de Dieu ? Saint Bernard va nous
faire connaître quelle fut la punition d'un de ses moines qui malgré son double
caractère de prêtre et de religieux s'était laissé aller à cette
déplorable négligence si commune hélas ! Pendant qu'on chantait la messe des
funérailles un vieux religieux d'une sainteté peu commune vit une troupe de
démons qui se réjouissaient en criant :"Enfin nous y voilà ! de cette indigne
vallée ( allusion au nom de Clairveaux) nous n'avons pu tirer encore qu'une
seule âme mais celle-là est à nous !..." la nuit suivante le défunt lui
apparut en personne dans un extérieur misérable et désolé :"Hier lui
dit-il vous avez eu connaissance de mon supplice et de la joie des esprits
mauvais voyez maintenant les tortures auxquelles je suis livré en punition de
ma coupable négligence." il conduisit alors le vénérable vieillard à un
puits large et profond tout rempli de fumée et de flammes :"
Voici le lieu ou les démons pleins de rage ont permission de me précipiter
continuellement ils m'en retirent à chaque instant pour m'y précipiter de
nouveau sans m'accorder un instant de trêve ou de repos." le
lendemain matin le bon moine alla trouver saint Bernard pour lui faire part de
sa vision le saint qui avait eu pendant la nuit une apparition semblable
convoqua aussitôt le chapitre et les larmes aux yeux raconta la double vision
exhortant ses religieux à prier pour leur pauvre frère défunt et à profiter de
ce triste exemple pour avancer eux-mêmes dans la ferveur et dans
le soin d'éviter les petites fautes on dit qu'en
123:
effet ces fervents religieux profitèrent du malheur de leur frère pour
accomplir avec plus de ferveur encore tous les devoirs de leur sainte
profession une des fonctions les plus importantes du prêtre c'est sans
contredit d'être sur la terre le ministre officiel de la prière de l'Église
pendant que les laïcs vaquent à leurs travaux dans les jours de la semaine et
se contentent d'un léger souvenir accordé à Dieu matin et soir le prêtre placé
comme un autre Moise sur la montagne sainte élève sept fois le jour son coeur
et sa pensée vers le Ciel pour en faire descendre la bénédiction de Dieu
sur tout le peuple chrétien qui combat dans la plaine quelle faute j'allais
presque dire quel crime quand le prêtre manque à ce grand ministère de
l'intercession ou ce qui revient à peu près au même quand il s'en acquitte avec
tant de négligence que la sainte Église est privée du fruit qu'elle devait retirer
de l'oblation de ses lèvres le saint bréviaire sera pour beaucoup de prêtres, (
et puisse t-il ne le devenir jamais pour moi ) l'occasion de beaucoup de fautes
et d'un rigoureux Purgatoire voici un exemple bien remarquable à ce sujet : je
l'ai trouvé dans saint Pierre Damien. ( lettre XIV à l'abbé Desiderius.) Saint
Séverin archevêque de Cologne avait été honoré du don des miracles sa vie tout
apostolique ses grands travaux pour l'accroissement du règne de Dieu dans les
âmes devaient lui mériter les honneurs de la canonisation or après sa mort
voilà qu'il apparut à un des chanoines de sa cathédrale pour demander des
prières
--"Comment ! vous ! s'écria le prêtre consterné, vous, pasteur si pieux et
si zélé vous qui avez fait tant de bien dans votre diocèse vous que nous
invoquions déjà comme notre protecteur et notre père ?" -- "Il est
vrai,
répondit le prélat,
124:
Dieu m'a fait la grâce de le servir de tout mon coeur et de travailler
longtemps à sa vigne néanmoins je l'ai offensé souvent par la manière pressée
dont je récitais mon bréviaire les affaires et les préoccupations de
chaque jour m'absorbaient tellement que lorsque venait l'heure de la
prière je m'acquittais de ce devoir sans assez de recueillement et quelquefois
à d'autres heures que celles fixées par l'Église en ce moment j'expie ces
infidélités et Dieu me permet de venir réclamer vos prières ne me les refusez
pas." L'histoire ajoute que Séverin fut un peu plus de six mois dans
le Purgatoire pour cette seule faute Saint Séverin était un saint qui rachetait
ses fautes légères commises dans le religieux dont je vais parler était
sans doute plus coupable car il fut rigoureusement puni Le bienheureux Etienne
religieux Franciscain avait la sainte coutume de passer chaque nuit plusieurs
heures auprès du Saint-Sacrement une nuit il aperçut dans une des stalles du
choeur un religieux assis le capuchon rabattu sur la figure étonné de le voir
en ce lieu à cette heure il s'approche et lui demande ce qu'il fait ainsi à
l'église pendant que tous les frères reposent."Je suis répond le frère
d'une voix lugubre un religieux défunt de ce monastère condamné par la justice
divine à endurer ici un rigoureux Purgatoire à cause des fautes nombreuses que
j'ai commises à cette place dans la récitation de l'office divin ; j'expie
ainsi mes distractions volontaires et ma tiédeur dans la prière; Quand me sera
t-il donné de sortir de cette situation douloureuse ?" Le Bienheureux se
mit aussitôt à réciter le De profundis avec l'oraison Fidelium de quoi ce
pauvre défunt témoigna être fort
125 :
soulagé il lui apparut encore un grand nombre de nuits pour exciter sa
compassion une fois après le De profundis il quitta sa stalle avec un soupir de
satisfaction il était enfin délivré de ses peines (voir Chroniq.des frères
mineurs,liv.ch.xxx.) En même temps que le saint Bréviaire le prêtre a un autre
grand ministère dans l'accomplissement duquel il ne saurait trop se surveiller
tous les jours il monte à l'autel pour y offrir le pain des Anges avec quelle
ferveur avec quel saint tremblement ne fit-il pas cette grande action pour la
première fois ! mais hélas ! ( assueta vilescunt !) peu à peu si on n'y prend
garde la ferveur sensible diminue les irrévérences se multiplient heureux qui
dans le cours de sa vie sacerdotale a pu se préserver de l'effroyable malheur
de la messe sacrilège ? Mais l'enfer n'est pas de trop pour expier un tel crime
s'il n'est pas expié avant la mort par une sincère pénitence dans cette étude
sur le Purgatoire il ne s'agit que de fautes moins graves et je veux dire un
mot ici de l'observance des rubriques la soeur Françoise de Pampelune vit une
fois dans le Purgatoire un pauvre prêtre dont les doigts étaient rongés
d'ulcères hideux il était ainsi puni pour avoir fait les signes de la croix
avec trop de légèreté et sans la gravité nécessaire c'est une bien petite faute
dira t-on sans doute mais c'est une faute l'Église a pris la peine de prescrire
dans le moindre détail tout l'ordre des saintes cérémonies elle a voulu et avec
raison que rien ne fût laissé à l'arbitraire et à la fantaisie afin
d'obtenir une simple et majestueuse uniformité si ces prescriptions rubricistes
étaient mieux observées les pieux fidèles ne seraient pas contristés comme ils
le sont si souvent par le spectacle de ces messes célébrées sans dignité de ces
signes de croix qui semblent chasser les
126:
mouches de génuflexions à ressorts de ces irrévérences qui font demander aux
impies si tout cet apparat est sérieux ou si ce n'est pas une comédie d'ou la
foi est absente (Sacrificat an insultat ) un abus beaucoup plus grave
bien qu'heureusement moins fréquent c'est d'accumuler par défaut d'ordre des
intentions de messe que l'on est exposé à oublier ensuite il est bon que l'on
sache que la justice de Dieu qui est inflexible pour les dettes de justice
comme nous l'avons vu déjà se montre vraiment impitoyable pour une dette sacrée
comme celle-là voici un fait assez récent qui a été rapporté par le journal
le Monde (n° du 4 avril 1860). Le fait se passe en Amérique dans une
abbaye de Bénédictins située au village de Latrobe une série d'apparitions
avait eu lieu dans le couvent à cette époque et la presse américaine avait
traité ces graves questions avec sa légèreté ordinaire l'abbé Wimmer supérieur
de la maison écrivit la lettre suivante aux journaux pour faire cesser le
scandale "Voici la vérité : dans notre abbaye de Saint-Vincent près de
Latrobe en septembre 1859 un novice a vu apparaître un religieux Bénédictin en
costume complet de choeur cette apparition s'est renouvelée chaque jour
depuis le 18 septembre jusqu'au 19 novembre soit de onze heures à midi
soit de minuit à deux heures du matin le 19 novembre seulement le novice a
interrogé l'esprit en présence d'un autre membre de la communauté sur ce qu'il
demandait l'esprit a répondu qu'il souffrait depuis soixante-dix-sept ans pour
n'avoir pas dit sept messes d'obligation qu'il était déjà apparu à diverses
époques à sept autres Bénédictins qu'il n'avait pas été entendu qu'il serait
encore contraint d'apparaître dans onze années si lui novice ne venait pas à
127:
son secours l'esprit demandait que ces messes fussent dites pour lui de plus le
novice devait pendant sept jours demeurer en retraite et garder un profond
silence en outre et pendant trente trois jours il devait réciter trois fois par
jour le psaume Miserere, les pieds nus et les bras en croix."
"Toutes ces conditions ont été remplies à dater du 20 novembre jusqu'au 25
décembre ou après la célébration de la dernière messe l'esprit s'était montré
encore plusieurs fois exhortant le novice dans les termes les plus pressants à
prier pour les âmes du Purgatoire disant qu'elles souffrent affreusement et
qu'elles sont profondément reconnaissantes envers ceux qui concourent à leur
rédemption l'esprit a ajouté chose bien triste à dire que des cinq prêtres qui
sont déjà morts à notre abbaye aucun n'était encore au Ciel que tous
souffraient dans le Purgatoire je ne tire pas de conclusion mais ceci est exact
ce récit signé de la main de l'abbé n'a pas besoin en effet d'autres
conclusions il se passe de commentaires mais le prêtre n'est pas seulement
l'homme de Dieu il est encore l'homme de ses frères et à ce titre il a de
nombreux et graves devoirs à remplir malheur à lui s'il y manque ! ( non
pavisti occidisti. Sanguinem ejus de manutua requiram.) Dieu demandera sang
pour sang âme pour âme l'exemple suivant montrera combien il faut avoir soin de
se corriger des défauts de caractère qui sont si nuisibles à la pratique du
zèle un religieux nommé Germain abbé d'un monastère de Bénédictins relevant de
Citeaux avait mené la vie d'un saint dans le cloître mais il avait ce défaut de
n'avoir pas
128:
une sainteté aimable son zèle dur et sans miséricorde aurait voulu faire des
saints de chacun de ses religieux aussi sa sévérité poussée à l'excès était
plus propre à éloigner les âmes de la perfection qu'à leur en donner l'amour il
mourut jeune et comme il était en relation de spiritualité avec sainte Lutgarde
celle-ci pensant qu'il aurait peut-être à expier sa rigueur dans le Purgatoire
se condamna à des jeûnes à des prières à des mortifications nombreuses en sa
faveur notre Seigneur apparut une première fois à la sainte et lui dit
:"Aie courage ma fille j'aurai égard à ton intercession." Elle
continua ses prières notre Seigneur lui apparut de nouveau et lui dit
"Sois tranquille avant peu Germain sera délivré de ses peines." La
sainte lui répondit :"Sauveur très aimant je vous prie de reporter sur
cette âme souffrante toutes les consolations que dans votre miséricorde infinie
vous destiniez à votre servante car je ne cesserai de me lamenter et de gémir
jusqu'à ce que je sache qu'elle est dans la gloire." Le divin Sauveur se
laissa toucher à ces instantes prières au bout de quelque temps il apparut pour
la troisième fois à Lutgarde en compagnie de l'âme de l'abbé et lui dit
:"Sois en paix ma bien-aimée voici l'âme pour laquelle tu as tant
prié." En même temps l'âme de Germain inondée d'allégresse la remerciait
en lui disant :"Sans vous ma soeur j'étais condamné à onze ans encore de
Purgatoire à cause de mon zèle trop amer mais grâce à Dieu et à vos prières
l'épreuve est finie et je vais au Ciel." (Vie de sainte Lutgarde dans
Surius, au 16
juin.) Les paroles contre la charité que Dieu comme nous l'avons vu punit si
rigoureusement dans la bouche des laïcs et des religieux ne trouvent pas grâce
devant lui quand il les rencontre sur ces lèvres sacerdotales qui sanctifiées
129:
chaque jour par l'attouchement eucharistique ne devraient laisser échapper que
des paroles de paix et d'amour le père de Nieremberg religieux de la compagnie
de Jésus était très dévot aux âmes du Purgatoire une nuit qu'il priait pour
elles dans le choeur de l'église du collège à Madrid il vit apparaître un père
qui avait professé longtemps la théologie dans la maison et qui venait de
mourir il était livré à de rudes tourments pour avoir souvent parlé contre la
charité sa langue en particulier instrument de ses fautes était dévorée par un
feu cuisant la très sainte Vierge en récompense
de la tendre dévotion qu'il avait eue pour elle lui avait obtenu de venir
solliciter des prières et servir en même temps d'exemple à ses frères pour leur
apprendre à mieux veiller sur toutes leurs paroles le père de Nieremberg ayant
prié et fait beaucoup de pénitences pour lui obtint enfin sa délivrance.(Voir
vie du P.Nieremberg,ch.IX.) Voici maintenant le châtiment des fautes contre les
supérieurs le mauvais esprit les cabales et les petites intrigues contre
l'autorité tous ces défauts déplaisent fort à Notre Seigneur et l'on ne peut
rien imaginer de plus contraire à l'esprit ecclésiastique qui est un esprit
d'obéissance et de dilection un prieur de
130:
je terminai tout ce que j'ai à dire du Purgatoire des prêtres par le
trait suivant ou sont rassemblés plusieurs des défauts les plus communs dans le
sarcerdoce la bienheureuse Marguerite-Marie étant une fois devant le
Saint-Sacrement tout à coup se présenta à elle une personne tout en feu dont
les ardeurs la pénétrèrent si fort qu'il lui sembla brûler avec elle l'état
pitoyable ou elle vit ce défunt lui fit verser des larmes c'était un religieux
bénédictin de la congrégation de Cluny à qui elle s'était confessée auparavant
et qui lui avait ordonné de faire la communion en récompense de quoi Dieu lui
avait permis de s'adresser à elle pour trouver du soulagement dans ses peines
ce pauvre prêtre lui demandait que dans l'espace de trois mois tout ce qu'elle
ferait ou souffrirait lui fût appliqué ce qu'elle promit après en avoir demandé
la permission il lui dit que la première cause de ses grandes souffrances
était d'avoir préféré son propre intérêt à la gloire de Dieu par trop d'attache
à sa réputation la seconde ses manques de charité envers ses frères la
troisième le trop d'attache naturelle qu'il avait eue pour les créatures et les
témoignages qu'il leur en avait donnés dans les entretiens spirituels ce qui
déplaisait beaucoup à Dieu il est difficile de dire tout ce que la bienheureuse
eut à souffrir l'espace des trois mois pendant lesquels il ne la quittait pas
du côté ou il était elle se sentait tout en feu avec de si vives douleurs
qu'elle en pleurait toujours sa supérieure touchée de compassion lui ordonnait
des pénitences et des disciplines car les peines et les souffrances qu'on lui
accordait la soulageaient beaucoup les tourments que la sainteté de Dieu
imprimait en elle comme un échantillon de ce que ces pauvres âmes endurent
étaient insupportables. (Vie de la bienheureuse.)
131:
ces exemples sont bien tristes dira t’on c'est vrai et plus d'un sera peut-être
tenté de s'écrier s'il en est ainsi mieux vaut ne pas être prêtre ou religieux
il n'en est rien cependant d'abord si Dieu vous a appelé à vous consacrer à son
service il est probable que vous ne pouvez guère vous sauver qu'en répondant à
son appel en sorte que reculer devant le sacerdoce ou la vie religieuse à cause
des responsabilités de l'avenir ce serait s'exposer tout simplement à échanger
le Purgatoire contre l'Enfer en second lieu pour la consolation de mes
bien-aimés frères dans le sacerdoce je dirai que si nous avons bien des
occasions de multiplier nos dettes nous en avons beaucoup aussi d'accumuler nos
mérites or les dettes se payent par une peine temporelle plus ou moins longue
plus ou moins rigoureuse au lieu que les mérites acquis se changent en une
récompense éternelle et comme il n'y a aucune proportion possible de ce qui
finit à ce qui ne finit pas le plus petit degré de gloire de plus dans le ciel
est incomparablement supérieur à tous les tourments du Purgatoire
dussions-nous les subir jusqu'à la fin du monde nous pouvons hardiment même en
ce triste sujet répéter bien haut les paroles du psalmiste :(Funes ceciderunt
mihi in proeclaris; etenin hoereditas mea proeclara est mihi ! ) Cet héritage
c'est la possession plus entière de Dieu pendant les jours sans fin de
l'éternité ! (Dominus pars hoereditatis meoe et calicis mei.) Que ces exemples
ne nous découragent donc pas mais qu'ils nous excitent à redoubler de vigilance
sur nous-mêmes pour éviter ces petites fautes qui selon le Concile de Trente
sont toujours graves dans les prêtres. ( Levia étiam delicta quoe in ipsis
gravia essent, effugiant.)
Chapitre 7 Etat surnaturel des âmes du
purgatoire p.132 - 151
Elles sont constituées extra viam ; De la, impuissance
absolue a méditer et a satisfaire par leurs propres œuvres. - Sciences des âmes
du Purgatoire.- Connaissent – elles Dieu, la cause de leur condamnation, leur
sort éternel, la durée de leurs peines ? Connaissent-elles les pèches les unes
des autres ? Voient-elles ce qui se passe sur la terre ? Connaissent les bonnes
œuvres que l’on fait pour elles ? Ont-elles la science des futurs contingents ?
Comment ont-elles ces diverses connaissances ? Opinions diverses a ce sujet. –
Vertus des âmes du Purgatoire – Foi, Espérance, Charité, religion, soumission a
la volonté de Dieu, contrition, humilité, patience, zèle, et amour du prochain,
reconnaissance envers leurs bienfaiteurs ; Si des maintenant, les âmes du
Purgatoire peuvent prier pour nous- Expose des diverses opinions.
p.132
Assez de descriptions lugubres et d’analyse de la souffrance ; Je vais aborder
maintenant une étude plus consolante ; appuie comme toujours sur la théologie
et sur les révélations des saints, je vais essayer de pénétrer dans ces âmes,
pour y découvrir leur disposition et me faire une idée de leur état surnaturel.
C’est un beau sujet mais bien obscur ; car qui nous dira, avant de l’avoir
éprouve soi même, ce qui se passe dans ces âmes toutes resplendissantes déjà de
l’auréole de la sainteté, bien que leur gloire soit encore voilée sous les
ombres de la pénitence et de l’expiation. Il y a cependant au milieu de ces
obscurités quelques points plus brillants qui servent à éclairer le reste ;
C’est à eux que je m’attacherai plus spécialement.
Une première vérité sur laquelle tout le monde est
d’accord, c’est que les âmes du Purgatoire sont constituées extra viam ; De la,
pour elles, l’impossibilité absolue ou elles sont de méditer davantage et
d’expier quoi que ce soit, autrement qu’en subissant leur peine ; Si elles
pouvaient s’aider elles même par leurs œuvres, leur ferveur est telle, et leur
désir de voir Dieu si grand, qu’en un instant, au prix des plus grandes
souffrances, le Purgatoire serait vide ; Mais elles sont plongées dans cette
nuit dont parle l’écriture. ( Venix nox, quando nemo potest operari)
Quelques théologiens catholiques ont pense cependant peuvent mériter un
accroissement accidentel de gloire, et même satisfaire pour leur penches
véniels. Ce fut d’abord la pensée de St Thomas, qui dit dans sa Somme (IV,
dist. XXI, q I art. 3.3) : << Après cette vie, on ne peut plus mériter ce
qui fait l’essence même du bonheur du ciel, mais bien un accroissement
accidentel de gloire, et cela tant que l’homme reste en quelque manière in via
; C’est pourquoi dans le purgatoire on peut mériter la remissions des fautes
vénielles. >> Mais plus tard le grand docteur paraît avoir change d’avis,
car en traitant du mal (q. VII, art. 11), il décide positivement que dans le
purgatoire, il ne peut y avoir aucun mérite ni naturel, ni accidentel.
D’autres pensent, avec Sylvius (q. LXXI, art.2), que les défunts ne peuvent
mériter, ni satisfaire pour leurs fautes, mais qu’ils peuvent s’aider eux-mêmes
en priant ; Et la raison qu’il en donne, c’est que l’Église dans sa liturgie
nous montre les âmes du purgatoire priant pour elles-mêmes ; Or, si elles
peuvent prier, pourquoi cette prière serait-elle privée de tout mérite
impetratoire ?
Ces âmes sont saintes ; Elles apportent à la prière toutes les conditions de
ferveur et d’humilité requise ; L’objet de leur demande est conforme à la
volonté de Dieu, puisqu’elles prient pour que son règne arrive en elles ;
Pourquoi cette prière serait-elle inutile ?
Ainsi raisonnent les théologiens, et leurs raisonnements paraissent fondes ;
Malheureusement ils sont sur ce point en désaccord avec la révélation des saints,
toujours c’est un long cri d’impuissance qui monte de l’abîme, et toutes les
apparitions peuvent se résumer dans cette plainte lamentable : O vous qui étés
encore sur la terre, aidez-nous car nous ne pouvons plus rien faire que
souffrir, en attendant que nous n’ayons paye toute notre dette.
Étudions maintenant ce qui se passe dans l’intelligence de ces âmes ; Que
savent-elle de la vie future ! Que savent-elles de ce qui se passe sur la terre
?
Au moment de la mort, le voile s’est déchire ; L’âme a vu Dieu, dans la
réalité, dans la majesté de sa gloire ; Elle a emporte dans les ténèbres de son
cachot, comme une consolation et comme une espérance, l’adorable vision de
Notre Seigneur Jésus-Christ. Mais tout le temps que dure son expiation, elle
soit privée de la vision béatifique, car autrement le purgatoire deviendrait
aussitôt le ciel et il n’y aurait plus de place pour la souffrance ; Ce n’est
que lorsqu'elle aura passe le seuil rayonnant du ciel que son intelligence sera
élevée à la claire vision de Dieu et du Mystère de l’Éternité, in lumine tuo
videbimus lumen.
A l’heure du jugement, l’âme a vu sa vie entière ; Dans le livre de ses actes,
elle a pu lire la cause de sa condamnation.
Il semble naturel après cela de penser que ce souvenir de ses fautes
l’accompagne au lieu de ces expiations.
Néanmoins sainte Catherine de Gênes, au premier chapitre de son beau traite du
Purgatoire, nous affirme positivement le contraire : << Ces âmes ne
sauraient plus se retourner vers
elles-mêmes et dire : J’ai fait tels pèches, pour lesquels je mérite de rester
ici ; Je voudrais ne les avoir pas faits parce que j’irai au Paradis ; Elles ne
voient qu’une seule fois, au moment du passage de cette vie a l’autre, la cause
du Purgatoire qu’elles ont en elles-mêmes ; A partir de ce moment, elles ne le
voient plus. >> (Traite du Purg. , chap. I.).
Malgré la haute autorité de Sainte Catherine, j’ai peine à croire qu’il en soit
ainsi.
Pourquoi ce souvenir des fautes commises serait-il pour une âme une
imperfection et un retour d’amour propre ? La contrition qui nous fait pleurer
nos pèches pendant la vie est-elle une imperfection, elle aussi ? D’ailleurs
toutes les révélations que j’ai citées dans les chapitres précédents attestent
ce souvenir persévérant des fautes. Les âmes qui viennent solliciter nos
prières savent et disent pourquoi elles sont condamnées.
Je suis donc force, à mon grand regret, de ce point de l’autorité, si grave
cependant, de sainte Catherine. Ce qui me permet d’être si hardi, c’est que
j’ai pour moi Sainte Françoise Romaine qui m’apprend que, non seulement les
âmes du Purgatoire ont le souvenir actuel de leur pèche, mais encore qu’elles
connaissent les pèches de tous ceux qui souffrent avec elles.
Cette vue, dit la sainte, les excitent à de grands sentiments de conformité a
la volonté de Dieu et les ravit d’admiration, parce qu’elles voient
distinctement comment la justice divine punit chaque âme, précisément dans la
mesure de ses fautes. Les âmes du purgatoire se connaissent les unes les autres
: << Ma sœur, disait une âme du Purgatoire a une religieuse inquiète du
sort éternel de son père qui venait de mourir subitement, votre père est sauf,
mais il est condamne à 20 ans d’un terrible purgatoire ; Cependant je dois
ajouter, pour votre consolation, que votre petite sœur, N., vient d’être
délivrée des flammes et qu’elle est au ciel. >>
Dans le même ordre de connaissances, il semble certain que les âmes du
purgatoire connaissent les reprouves, j’ai cite, au chapitre V, l’exemple d’une
religieuse qui disait à la bienheureuse Marguerite-Marie que la vue d’une de
ses parentes, précipitée en enfer, lui avait cause un accroissement de douleur
intolérable.
Les âmes du Purgatoire connaissent-elles leur sort éternel ? Sont-elles sures
de leur salut ? Denys le Chartreux rapporte plusieurs faits qui semblent
indiquer le contraire. Gerson pense que cette incertitude du salut est la plus
grande peine du Purgatoire ; Quelques vieux théologiens sont du même avis ;
Mais ce sentiment n’est plus soutenable, depuis qu’il a été condamne par Léon X
dans Luther, qui en avait fait une de ses thèses. Aussi aujourd’hui tous les
théologiens catholiques tiennent que les âmes du Purgatoire connaissent leur
sort éternel, et les révélations des saints confirment presque toute cette opinion.
Si donc on admet comme véritables les apparitions citées par Denys le
Chartreux, et je crois qu’on que cette incertitude du salut est une peine
exceptionnelle et très grave, infligées à quelques âmes seulement. Ces âmes
sont dans l’état de grâce, elles aiment Dieu de tout cœur, mais elles n’ont pas
conscience de cet amour, comme cela est arrive à plusieurs saints pendant leur
vie.
Les âmes du Purgatoire connaissent-elles la durée de leur épreuve ? La grande
majorité des théologiens le nie, mais j’avoue avoir bien de la peine à
comprendre leurs raisons.
Quand l’âme a été jugée, il semble naturel de penser que Dieu lui ai fait
connaître sa sentence ; Or la durée d’une peine, qui peut varier entre quelques
heures et les siècles inconnus qui nous séparent du jugement dernier,
n’est pas chose indifférente.
Comprendrait-on un Juge qui, après avoir condamne un coupable a la prison, ne
lui ferait pas connaître s’il s’agit de 20 ans travaux forces ou de quelques
heures de détention ? Du reste ce qui incline encore plus a me séparer sur ce
point de la presque unanimité des théologiens, c’est que, dans toutes les
révélations faites à des saints personnages, les âmes qui apparaissent
connaissent la durée de leur épreuve et les abréviations qu’y fera la divine
miséricorde, en considération de telle ou telle bonne œuvre qu’elles
sollicitent.
J’admettrais cependant, pour tout concilier, que par une disposition spéciale
de la justice de Dieu, certaines âmes ignorent la durée de leur châtiment ;
Mais je pense que cette peine exceptionnelle, qui n’est pas médiocre, ne
saurait faire loi générale.
Voilà ce qui regarde la science que les âmes du purgatoire ont de l’autre vie ;
Voyons maintenant ce qu’elles connaissent de la vie présente.
Connaissent-elles ce que l’on fait pour elles ici-bas ? La plupart des
théologiens disent non, mais les révélations des saints répondent, oui. On
demandait un jour à une apparition, si les âmes du purgatoire connaissent ceux
qui prient pour elles ; La réponse est affirmative. Les aimes du Purgatoire
nous voient-elles ? Savent-elles ce qui ce passe dans le monde, dans leur
famille ? << Oui, répond l’apparition arrivée a Malines en 1870, et que
j’ai déjà cité plusieurs fois, oui, les âmes du purgatoire nous voient, et la
vue des pèche des leurs est un de leurs principaux châtiments. >> Les
théologiens, Suarez entre autres, qui admettent que les âmes connaissent ainsi
ce qui se passe sur la terre, se demande par quel moyen cela se fait ; La
plupart concluent que les anges, spécialement l’ange gardien des âmes, sont des
intermédiaires que Dieu charge de leur révéler les choses d’ici bas. Ce
sentiment, qui est tout à fait conforme aux visions de sainte Françoise
romaine, me paraît certain, pourvu que l’on ait soin de réserver la liberté de
Dieu, qui peut passer de ces agents ou en choisir d’autres a son gré.
Une dernière question au sujet de la science des âmes du purgatoire :
Connaissent-elles les futurs contingents ?
Ici, je suis tout à fait porte à répondre négativement avec la plupart des
théologiens, car la connaissance des futurs contingents ne peut être communique
aux âmes que par Dieu, et l’on ne voit pas pourquoi Dieu ferait ce don aux âmes
du purgatoire. Néanmoins il paraît prouve par un certain nombre d’apparitions
authentiques, que Dieu a fait quelque fois cette révélation. On a des preuves
certaines de certaines prophéties réalisées, après avoir été faite par des âmes
du purgatoire. C’est ainsi que la reine Claude, femme de François Ier, apparut,
étant encore dans le purgatoire, a la bienheureuse Catherine de Racconigi, et
lui annonça que les Français, a la suite de leur roi, allaient descendre en
Italie, et que leur roi serait battu à Pavie, et fait prisonnier. Quelques mois
après, l’évènement donnait raison à la prophétie (voir la vie de la bienh.
Diario dominicano, 4 sept.)
.
Dans nos jours troubles, beaucoup de prophéties ont couru par le monde, et la
voie infaillible du vicaire de Jésus-Christ nous a avertis de ne pas croire à
tout esprit, et de nous tenir en garde contre l’illusion.
Plusieurs de ces prophéties étaient attribuées à des âmes du purgatoire. Je les
passerai sous silence car l’évènement ne les a pas encore justifiées. Je ferai
pourtant une exception pour cette apparition arrivée en Belgique, du mois de
septembre 1870, parce qu’elle fut examinée sérieusement et approuve par
l’autorité épiscopale, ce qui est une garantie. Ayant été interrogé sur les
malheurs de
Oui
Je termine sur cette parole consolante, ce que j’avais à dire de la science du
purgatoire. Puisse la prophétie se réaliser bientôt !
Il faut passer maintenant de l’ordre intellectuel à l’ordre moral. Il est
certain que les âmes du purgatoire saintes puisque personne n’est admis dans ce
séjour des expiations temporaires, sans être en état de grâce ; Non seulement
elles sont saintes, mais encore leur sainteté est inamissible.
Elles sont confirmées en grâce et dans l’heureuse impuissance du péché
désormais. ; C’est la comme je le dirai d’ailleurs un de leurs plus grands
privilèges, et une de leurs joies. Il reste à examiner comment et dans quel
degré elles peuvent pratiquer les vertus chrétiennes.
Commençons par les 3 vertus théologales, comme fait l’Église quand elle procède
à la canonisation des saints. Et d’abord les âmes du purgatoire ont-elles la
foi ? On pourrait supposer que non, car le doute est devenu impossible pour
elles, puisqu’elles ont vu Dieu et qu’elles connaissent par expérience les
responsabilités de la vie future. Néanmoins, elles ne sont pas encore arrivées
à ce terme, dont parle l’apôtre ou les ombres de la foi s’évanouissent aux
clartés de l’éternité (Fides evacuatur). En fait, elles ne connaissent que par
le désir les joies du ciel qui les attendent ; elles sont donc encore
susceptibles d’avoir la foi, puisque la foi, d’après l’apôtre, est le fondement
de l’espérance, la démonstration de l’invisible : Fides est sperandarum
substantia rerum, argumentum non apparentium.
L’espérance, cette douce consolation des affliges, est la vertu privilégies du
purgatoire. Privées du ciel, mais cependant sures de le posséder un jour, avec
quelle sainte impatience, avec quelle ferme certitude, ces âmes prédestinées
n’attendent-elles pas le jour qui leur ouvrira les portes de la patrie. Loetatus sum in his quoe
dicta sunt mihi in domum domini ibimus. Charité
; Elles ont vu Dieu à l’heure du jugement ;
Elles ont entrevu l’Éternelle Beauté de sa face ;
Comment ne l’aimeraient-elles pas de tout leur cœur ?
Qui nous dira les actes d’amour qui s’élèvent à chaque instant du milieu de ces
flammes, actes de la charité la plus parfaite, qui compensent amplement pour la
gloire de Dieu les cris de rage et de haine qui montent, en même temps, des
profondeurs de l’abîme infernal. Voulons-nous connaître quelques-uns de ces
élans enflammes de l’amour le plus pur ? Écoutons une âme du purgatoire :
<< Voici trois actes d’amour que je fais continuellement : O mon Dieu !
Donnez-moi l’amour dont brûlent les Séraphins ! Donnez--moi plus encore,
donnez-moi l’amour qui embrase le cœur de la très sainte Vierge !
O mon Dieu, que puis-je vous aimer autant que vous vous aimiez vous-même !
>>
Écoutons encore, a ce sujet, les admirables enseignements de sainte Catherine
de Gênes :
<< J’aperçois une conformité si grande entre Dieu et l’âme du purgatoire,
que, pour ramener cette dernière a la pureté originelle, le seigneur lui
imprime un mouvement d’amour attractif, suffisant pour l’annihiler, si elle
n’était immortelle, et lorsque l’âme intérieurement illuminée, se sent attirée
de la sorte par le feu du grand amour de Dieu. Elle se liquéfie complètement à
la chaleur de cet ardent amour de son très doux seigneur. Cet amour et cette
attraction unitive agissent continuellement et puissamment sur l’âme ; Ainsi
sur l’âme, si elle pouvait découvrir un autre purgatoire plus terrible que
celui dans lequel elle se trouve, s’y précipiterait, vivement poussée par
l’impétuosité de l’amour qui existe en Dieu, et elle, afin de se délivrer au
plus vite de tout ce qui la sépare du souverain Bien ( Traite du Purgatoire,
ch. IX. On peut donc dire que les âmes du Purgatoire pratiquent les vertus de
Foi, d’Espérance et de Charité dans un degré héroïque, auquel il est donne à
bien peu d’âmes de s’élever pendant la vie ; Et c’est la une consolation pour
nous, pauvres pêcheurs, nous dont la foi est si faible, l’espérance si fragile,
la charité si tiède et si languissante ; Quelle joie de penser qu’un jour au
moins, au milieu des flammes aimerions à la mesure des saints !
Ce que j’ai dit des trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité,
on peut le dire, au même titre, de toutes les autres vertus morales. Nous avons
vu, dans plusieurs des révélations précédentes, avec quelle profonde religion
les âmes du purgatoire assistent à l’oblation du divin sacrifice et se tenions
en présence de l’adorable Eucharistie ; C’est que leur foi est plus vive que la
notre et qu’elles connaissent mieux que nous la grandeur suprême de Dieu ; a
l’audition du saint nom de Jésus, sainte Françoise romaine les voyait s’incliner
profondément et faire le genou flexion, avec un sourire qui marquait la vertu
de leur âme. (Vie de
Mais la vertu qu’elles semblent préférer entre toutes, parce que c’est celle
qui convient le mieux a leur état présent, c’est la résignation à la volonté de
Dieu. Il faut entendre encore à ce sujet saint Catherine de Gênes, que je ne me
lasse pas de citer à cause des lumières toutes spéciales qu’elles ont reçues de
Dieu, au sujet des âmes du Purgatoire. << Ces âmes, dit-elle, sont
intimement unies à la
volonté de Dieu, et si complètement transformées en elle, que toujours elles
sont satisfaites de sa très sainte ordonnance>> Et dans cet autre endroit
: << Les âmes du Purgatoire n’ont plus d’élection propre ; elles ne
peuvent plus voir ni vouloir que ce que Dieu veut. ; Elles sont ainsi fixées.
Elles reçoivent dans l’impassibilité tout ce que Dieu leur donne, et ni
plaisir, ni contentement, ni peine, ne peuvent jamais les faire se replier sur
elles-mêmes. >> (traite du Purgatoire, ch. XIII et XIV)
Cette sainte et entière résignation a la volonté de Dieu n’est pas la stupide
indifférence des quiétistes, et ne les empêche nullement de déplorer leurs
fautes, par une vive et sincère contrition.
Voici ce qu’on lit, a ce sujet dans Sainte Catherine : "Il me semble
comprendre que les peines
qu’
p.142
143 :
" prouvent les âmes du Purgatoire de voir en elles des " choses qui
déplaisent au Seigneur, et d'avoir offensé " une si grande bonté,
surpassent infiniment tous les " autres tourments qu'elles endurent, dans
le lieu de la " purification. Étant en grâce, elles comprennent la "
puissance et la gravité de l'empêchement qui leur interdit " l'approche de
Dieu. "
Ces sentiments de vive contrition sont unis à la plus profonde humilité. Le
père Faber rapporte, d'après une révélation arrivée à la vénérable Marie
Crocifissa, que plusieurs saints sur la terre ont eu pour Dieu plus d'amour que
n'en ont les bienheureux dans le ciel, mais que le plus grand saint sur la
terre n'est jamais arrivé au degré d'humilité des âmes du Purgatoire, sur quoi
le père Faber fait cette réflexion que rien de ce qu'il a lu dans la vie des
saints ne l'a aussi fortement impressionné.
La patience est fille de l'humilité, puisque plus on s'estime vil et
méprisable, mieux on est disposé à tout souffrir de la part des autres ; aussi
les âmes du Purgatoire pratiquent-elles éminemment cette vertu de patience.
Sans parler de la rigueur de leurs supplices, qu'elles endurent sans murmurer,
en se conformant à la volonté de Dieu, que n'ont-elles pas à souffrir de nous
quelquefois, de notre tiédeur qui les oublie au milieu des flammes, alors qu'il
nous serait si facile de les soulager ; de notre égoïsme, qui ne songe qu'à
entrer bien vite en possession des biens terrestres qu'elles ont laissés, et
refuse quelquefois d'accomplir les legs sacrés sur lesquels ces pauvres âmes
avaient compté pour racheter leurs fautes. Oh ! Que nous sommes durs pour
ces infortunés ! ils ne se plaignent pas, ils ne s'irritent pas, ils souffrent
en patience ces retards, ces injustices, qu'ils regardent comme permis par la
justice de Dieu.
144 :
A Dôle, en Franche-Comté, l'an 1629, une âme du Purgatoire apparaît à une
personne malade, et se met à son service pendant quarante jours ; elle vient la
visiter régulièrement, deux fois par jour pendant tout ce temps, et lui rend
tous les services qu'une domestique dévouée rend à ses maîtres. — " Qui
donc êtes-vous ? Lui demande un jour la malade reconnaissante. " — "
Je suis, répond l'apparition, votre défunte tante Léonarde Colin, qui mourut il
y a dix-sept ans, en vous laissant héritière de son petit bien. Par la
miséricorde de Dieu, je suis sauvée ; c'est la très sainte Vierge Marie, à qui
j'ai eu toute ma vie une tendre dévotion, qui m'a obtenu cette faveur ; j'étais
perdue sans cela, car je fus frappée subitement en péché mortel, mais la très
miséricordieuse Vierge m'obtint à ce moment un mouvement de contrition parfaite,
qui ferma l'enfer sous mes pas. Notre Seigneur me permet aujourd'hui de venir
me mettre à votre service, pendant quarante jours, et au bout de ce temps, je
serai délivrée de mes peines, si vous faites pour moi trois pèlerinages à trois
sanctuaires de la très sainte Vierge. "
La malade doutait de la réalité de l'apparition, craignant les pièges de Satan
; après avoir consulté son confesseur, et essayé sans résultat des exorcismes
de l'Église, elle s'avisa de faire à la défunte cette objection : " Comment
pourriez-vous être ma tante Léonarde ? celle-ci de son vivant était quinteuse
et désagréable, ne voulant supporter aucune contrariété, et vous, vous êtes
douce, prévenante et pleine de patience. "
— " Ah ! ma nièce, répondit l'apparition, que dix-sept ans de Purgatoire
sont propres à enseigner la patience, la douceur et le support du prochain !
Sachez, d'ailleurs, que nous sommes confirmées en grâce, et qu'une fois
marquées du sceau des élus, nous ne saurions plus avoir de vice. "
145:
Cette histoire est rapportée par Théophile Raynaud : Heterocliti
spiritus, part. II, sect. III, ch. v.
Le fait s'était passé de son temps et presque sous ses yeux, l'autorité
archiépiscopale avait été consultée, le vicaire général de l'archevêque de
Besançon avait étudié tous les détails de l'apparition et finalement l'avait
approuvée ; voilà pourquoi je lui ai donné place ici, bien que nous n'ayons pas
la garantie qui s'attache aux révélations des saints canonisés.
La charité envers Dieu ne va guère sans l'amour du prochain. Les âmes du
Purgatoire sont donc remplies d'amour les unes pour les autres. Bien loin
d'envier le sort de celles qui, plus heureuses, voient abréger le temps de leur
bonheur, c'est fête dans le Purgatoire quand une âme s'en échappe pour monter
au ciel.
" Nous avons été bien consolées aujourd'hui, disait une âme, un soir du 2
novembre 1870, un grand nombre d'entre nous sont montées au ciel. "
Mais c'est surtout, à notre égard, que cette douce vertu de charité trouve à
s'exercer ; quand, du milieu de leurs brasiers, ces âmes abaissent leurs
regards vers l'ancien séjour de leur exilé et qu'elles y voient leurs parents,
leurs amis, luttant péniblement pour arriver au port où elles sont en sûreté,
je crois vraiment que le sentiment qui doit dominer en elles, c'est la
compassion ; sûres de leur sort éternel, comment ne plaindraient-elles pas, de
tout leur cœur, les malheureux qui sont encore dans l'incertitude du ciel ou de
l'enfer ; c'est pourquoi un grand nombre de révélations nous les montrent s'intéressant
à nous de tout leur cœur : " Ma fille, disait à son enfant un père
apparaissant après sa mort, j'ai prié pour toi et je continuerai de le faire.
"
Ici se représente la question que j'ai touchée en passant,
146 :
lorsque j'ai parlé de la science des âmes du Purgatoire. Ces âmes saintes, pour
s'intéresser à nous, pour nous aider de leurs prières, doivent savoir ce que
nous faisons, être en communication quelconque avec nous, mais cela est-il vrai
? n'est-ce pas l'illusion de la douleur qui cherche à établir des rapports
entre nous et ceux qui ne sont plus ? Y a-t-il là autre chose qu'une
imagination poétique ? en un mot, les âmes du Purgatoire peuvent-elles, dès
maintenant, avant d'être entrées dans le ciel, nous assister de leurs prières ?
Les théologiens sont très divisés là-dessus ; j'exposerai simplement les
raisons pour et contre, mais je déclare tout d'abord que, pour moi, le doute
n'est pas même possible, les révélations des saints tranchant la question par
l'affirmation.
Il faut pourtant connaître les raisons de part et d'autre :
Voici d'abord, à ce sujet, la doctrine du cardinal Bellarmin : " Il est
croyable que les âmes du Purgatoire prient et obtiennent " des grâces pour
nous, puisque dans l'enfer, le mauvais riche priait " pour ses frères,
quoiqu'il souffrit beaucoup plus qu'on ne souffre " dans le Purgatoire.
Néanmoins, encore que cela soit vrai, il " semble que, pour l'ordinaire,
il est inutile de leur demander " qu'elles prient pour nous, puisqu'elles
ne peuvent ordinairement " savoir ce que nous faisons en particulier, et
qu'elles savent " seulement en général que nous sommes exposés à bien des
" dangers, car il n'est pas vraisemblable que Dieu leur révèle, pour
" l'ordinaire, ce que nous leur demandons. " D'où l'on voit que ce
pieux docteur du Purgatoire regarde comme inutile de s'adresser aux défunts,
par la même raison qu'il est inutile de s'adresser à un sourd, puisqu'il ne
peut pas nous entendre ;
147 :
ce qui, d'après lui, n'empêche pas les âmes du Purgatoire de prier pour nous,
au moins en général.
Le père de Munford, dans son Traité de la charité que l'on doit avoir pour les
défunts est du même sentiment pour une autre raison : " Que chacun,
dit-il, se mette bien dans l'esprit qu'il est " beaucoup plus avantageux
d'intercéder pour ces âmes que de " réclamer leur intercession, car, en
intercédant pour elles, il les " engage immanquablement à user de tout
leur crédit auprès de " Dieu, ce qu'on peut comprendre par cette
similitude : Si un roi " souffrait d'horribles douleurs, et qu'il
fût en mon pouvoir de le " guérir sans beaucoup de peine, n'est-il pas
vrai qu'il me serait " bien plus facile de gagner son affection et
d'obtenir tout ce que je " voudrais de lui, en le secourant promptement,
qu'en m'amusant à " lui demander des grâces ? il en est de même, à l'égard
des âmes " qui brûlent dans le Purgatoire. Le royaume du ciel leur "
appartient ; c'est leur héritage, et par conséquent, je dois " rechercher
leur faveur dans l'espérance qu'elle me sera très utile. " Mais
elles sont dans les tourments, elles gémissent, elles " implorent mon
secours, et je puis les délivrer de leurs peines ou " en modérer du moins
la rigueur ; que ferai-je pour me rendre " digne de leur amitié ? ne
m'est-il pas plus facile de la mériter, en " priant pour leur délivrance
qu'en les conjurant elles-mêmes de " prier pour moi et en souhaitant
qu'elles me fassent du bien sans " que je pense à leur en faire ? il est
hors de doute que, si je prie " pour elles avec ferveur et que je
n'épargne rien pour les soulager, " je les mets dans une espèce de
nécessité d'employer pour moi " tout ce qu'elles ont de pouvoir auprès de
Dieu. "
On voit par là que le père de Munford admet que les âmes du Purgatoire prient
pour nous ; mais il pense que,
148 :
pour les incliner à nous secourir, il vaut mieux prier pour elles que de leur
adresser nos prières.
Enfin d'autres Théologiens pensent qu'il est inutile de prier les âmes du
Purgatoire, parce qu'elles sont tellement absorbées par leurs souffrances,
qu'elles ne peuvent penser à autre chose.
Mais ces raisonnements sont contredits par l'expérience ; dans la plupart des
révélations que j'ai citées, nous voyons que les âmes du Purgatoire sont en
communion de prières avec nous, et qu'elles rendent dès maintenant au centuple
à leurs bienfaiteurs ce que ceux-ci font pour elles.
Sainte Catherine de Bologne, lorsqu'elle voulait obtenir quelque grâce
signalée, s'adressait aux âmes du Purgatoire, et elle se voyait toujours
promptement exaucée ; elle disait que, n'ayant pu obtenir plusieurs grâces des
saints du paradis, elles les avaient reçues par l'intermédiaire de ces âmes
bénies. (Voir la vie de la sainte, dans les Bolland.)
Il ne manque pas d'ailleurs de Théologiens qui se rattachent à cette pensée
consolante que les âmes du Purgatoire peuvent prier, et prient en effet pour
nous. Je citerai seulement ce que dit Suarez :
" S'il est vrai que les âmes du Purgatoire n'entendent pas nos "
prières, il ne sert de rien de les invoquer. Mais je dis qu'il n'est " pas
certain qu'elles n'entendent pas nos prières, et que " vraisemblablement
leurs anges gardiens ou les nôtres les leur " font connaître, parce qu'il
n'y a rien là qui soit au-dessus de leur " état et qui ne convienne au
ministère des anges. S'il se trouve " donc quelqu'un qui sente de la
dévotion à prier de cette manière " et qui en tire profit, on ne doit pas
l'en détourner. "
Quant aux objections des Théologiens qui pensent le contraire, il ne me paraît
pas impossible d'y répondre.
149 :
Bellarmin prétend que ces âmes ne peuvent nous entendre, mais qu'en sait-il ?
beaucoup de révélations prouvent le contraire, et nous venons de voir à ce
sujet la pensée de Suarez. Les âmes du Purgatoire, dit le Père de Munford sont
bien plus touchées, que l'on prie pour elles que de recevoir nos prières ; mais
l'un n'empêche pas l'autre ; je puis bien prier pour les âmes du Purgatoire, et
leur demander en même temps de prier pour moi. Ce saint échange de la prière ne
se fait-il pas continuellement entre les fidèles vivant sur la terre ?
Quant aux Théologiens qui pensent que les âmes du Purgatoire sont trop
absorbées par leurs souffrances pour pouvoir prier et penser à nous, ils se
font l'idée la plus mesquine de la vie future. Ici-bas les souffrances, quand
elles sont un peu vives, nous absorbent extrêmement ; il est vrai ; mais c'est
la suite de l'infirmité du corps ; dans l'autre vie, l'âme, dégagée de ces
liens, souffre sans éprouver ces défaillances de la nature. Le mauvais riche,
dans l'enfer, était torturé jusqu'à la rage ; cela l'empêchait-il de penser à
ses frères restés dans le monde et de désirer leur conversion ? Pourquoi les
âmes du Purgatoire qui souffrent moins, ne pourraient-elles s'intéresser à
leurs amis et bienfaiteurs ?
En résumé, ces âmes sont saintes, elles sont très agréables à Dieu, elles nous
aiment, ne fût-ce qu'en vertu de ce lien sacré de la communion des saints ; il
me paraît donc infiniment plus probable, même en laissant de côté les
révélations des saints, qu'elles prient pour nous et que ces prières nous sont
très utiles.
Mais quand même il faudrait penser, ce que je n'admets pas, que les âmes du
Purgatoire ne peuvent nous secourir actuellement, la reconnaissance étant une
vertu chrétienne, il est certain au moins qu'elles le feront avec usure dès
150 :
qu'elles seront admises au Ciel. Je pourrais citer bien des faits pour établir
combien les âmes du Purgatoire se montrent reconnaissantes envers leurs
bienfaiteurs, mais j'en parlerai ailleurs, plus au long, en traitant dans un
chapitre à part de la protection des âmes du Purgatoire ; deux traits seulement
en passant.
Baronius rapporte qu'une personne, à son lit de mort, se vit assaillie des plus
fâcheuses tentations ; déjà elle se croyait perdue, mais comme, pendant sa vie,
elle avait été dévouée aux âmes du Purgatoire, quelle fut sa surprise et sa
consolation de les voir descendre du Ciel, en grand nombre, et voler à son
secours. " Nous sommes, lui dirent-elles, les âmes que vos suffrages ont
tirées du Purgatoire, nous venons vous rendre la pareille, en vous conduisant
directement au Ciel. " A ces mots, la malade expira, le sourire des
prédestinés sur les lèvres.
On rapporte un fait semblable de saint Philippe de Néri : après sa mort, il se
fit voir à un religieux Franciscain de ses amis, entouré d'une couronne de
Bienheureux : — " Quelle est, demande le Père, cette armée brillante qui
vous environne ? " — " Ce sont, répondit le Saint, les âmes des
religieux de mon ordre, que j'ai délivrées du Purgatoire pendant ma vie ; à
cette heure, elles me font cortège pour m'introduire dans
Telles sont les vertus du Purgatoire, heureux état d'une âme confirmée en
grâce, incapable de pécher, ornée des plus belles vertus, dans un degré où peu
de Saints se sont élevés pendant la vie. " Si, dit le P. Faber, si la
souffrance muette, endurée avec " douceur et résignation, est un spectacle
si vénérable sur la terre, " combien belle doit être cette région désolée
de l'Église ! Oh ! " oui, on se sent accablé sous la pensée sublime de ce
saint " royaume, de cette région où règne la souffrance. Pas un cri, pas
un
151 :
" murmure ; là tout est muet et silencieux, comme Jésus dans sa "
passion. Nous ne saurons jamais à quel point nous aimons " Marie, jusqu'à
ce que nous levions les yeux vers elle du fond de " ce vallon, où brûle un
feu aussi terrible que mystérieux. O " magnifique région du royaume de
Dieu, ô aimable portion du " troupeau de Marie ! Quel spectacle s'offre à
mes regards lorsqu'ils " s'abaissent sur cet empire consacré à l'innocence
recouvrée et aux " plus cruelles angoisses ! On y admire la beauté de ces
âmes sans " tache, leur douce et inaltérable patience, la grandeur des
dons " qu'elles ont reçus, la dignité de leurs solennelles et muettes
" souffrances.
" Le trône de Marie brillant, comme le disque de l'astre des " nuits,
jette sa douce lumière sur cette région de douleur et " d'indicible
attente ; les Anges, en voltigeant au-dessus de ce " vaste royaume, y font
scintiller leurs ailes d'argent ; enfin, ô la " plus douce des consolations
! il reste le souvenir de cette face de " Jésus qu'on ne voit pas, mais
qu'on se rappelle si bien, qu'elle " semble toujours présente devant les
yeux. Oh ! quelle pureté " dans cette liturgie de la souffrance sanctifiée
! ô monde, séjour " bruyant de l'ennui et du péché, qui ne voudrait
s'échapper comme " une colombe, loin de tes périlleuses fatigues, de ton
dangereux " pèlerinage pour s'envoler avec joie vers la plus humble place
de " cette région si pure, si assurée, si sainte, où règnent la souffrance
" et l'amour sans partage. " (Faber, Tout pour Jésus, ch. IX.
Chapitre 8 Les
joies du Purgatoire. p.152 - 165
Trois sujets de joies pour ces âmes : premièrement, elles
sont confirmées en grâce, sûres de leur salut, incapables de pécher désormais.
- Seconde joie du Purgatoire, joie d'expiation ; les pénitents en ce monde
trouvent leur bonheur à souffrir pour expier leurs fautes ; il en est de même,
à plus forte raison, des âmes du Purgatoire, de plus elles voient que ces
souffrances effacent leurs souillures et les rendent de plus en plus agréables
à Dieu, et cela ajoute à leur bonheur. - Troisième joie du Purgatoire, joie de
l'amour, la charité qui remplit le cœur de ces âmes leur rend tout facile. -
Que le Purgatoire est un vrai martyre. - Conclusion de sainte Catherine de
Gênes.
152 :
Les auteurs mystiques se sont placés à deux points de vue absolument opposés
pour traiter du Purgatoire. Les uns, préoccupés surtout de retenir les pécheurs
en les effrayant, ont insisté sur la rigueur des châtiments. Ils nous font des
descriptions effroyables des brasiers dévorants où sont plongées ces âmes
infortunées. Considéré à ce point de vue, le Purgatoire, c'est l'Enfer, moins
le désespoir et l'éternité. Les autres, plus sensibles au côté moral, se sont
surtout occupés des sentiments qui animent ces saintes âmes, au milieu de leurs
terribles expiations. De ce point de vue, tout est lumière et rayonnement. On a
pu s'en convaincre en lisant la page exquise que j'ai empruntée au P. Faber,
pour terminer le chapitre précédent. Y a-t-il contradiction entre ces deux
écoles ? Non ; mais ce sont deux points de vue différents où l'on se place pour
découvrir ces mystérieuses régions. Pour avoir une idée exacte de ce vaste
royaume de l'expiation, il faut réunir
153 :
ces deux points de vue et en faire la synthèse ; c'est ce que je me propose
ici. J'ai assez parlé des souffrances du Purgatoire, il est temps maintenant de
dire un mot de ses joies.
Les joies du Purgatoire ! Voilà un titre qui paraîtra bien
extraordinaire. Je me rappelle, qu'ayant eu un jour la pensée de prêcher sur ce
sujet, dans une communauté religieuse, et devant un auditoire qui me semblait
capable de comprendre, j'obtins ce résultat d'étonner beaucoup, et de
scandaliser presque les mêmes à qui je m'adressais. Et cependant, il y a là
autre chose qu'un paradoxe ou qu'un jeu d'esprit. Oui ! le séjour de la douleur
et de l'expiation a ses joies ; joies austères, comme celles du prisonnier,
mais qui, dégagées de tout élément sensible, n'en pénètrent que mieux jusqu'au fond
même de l'âme. A tout considérer, je pense que les joies de ce monde
n'approchent pas de ces joies, et que les âmes du Purgatoire, lorsqu'elles
pensent à leurs amis de la terre, éprouvent pour eux plus de compassion que
d'autres sentiments. Dante, errant avec Virgile dans les espaces sans limites,
se sent ébloui à la vue d'un Ange qui traverse la mer et fait avancer une
barque, toute chargée d'âmes qui se rendent au Purgatoire. Leur esquif glisse
légèrement sur les flots, dont il effleure à peine la surface, tandis que les
âmes, qui, depuis un instant, viennent de laisser derrière elles la vie, la
mort et le jugement, chantent, avec un sentiment de joie mêlé de tristesse, le
psaume de la délivrance, In exitu Israel de Egypto. C'est là de la poésie, dira-t-on
; oui, mais c'est en même temps de
154 :
Entrons donc hardiment dans notre sujet. Je laisse de côté les joies
accidentelles du Purgatoire, les secours que ces âmes reçoivent de leurs amis
restés sur la terre, les abréviations quelquefois inespérées de peine, la
miséricorde de Dieu qui trouve à s'exercer là comme partout, les visites de la
très sainte Vierge et des anges protecteurs, tout cela sera traité ailleurs ;
pour le moment, je veux parler des joies essentielles du Purgatoire, de ces
joies qui sont de tous les instants, et pour toutes les âmes, même pour les
plus délaissées, et j'en découvre trois : les joies de la confirmation en
grâce, les joies de l'expiation, les joies de l'amour.
Première joie : L'âme se sent confirmée en grâce et, par là
même, sûre de son salut éternel et dans l'heureuse impuissance de pécher
désormais. L'incertitude du sort éternel, la facilité au péché, cette double
infirmité de notre nature est une des plus lourdes croix de l'âme chrétienne.
Quand, par une belle nuit étoilée, je lève les yeux vers cette voûte céleste, qui
n'est, d'après le psalmiste que l'escabeau des pieds du Seigneur, et que je me
dis : par delà les espaces sans limites, il y a le trône de Dieu, le séjour de
N.-S. Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des Saints ; là, j'ai ma place, qui
m'a été assignée au jour de mon baptême ; là je dois un jour être éternellement
heureux avec Dieu et ses Saints, alors l'âme s'élève, et le pauvre cœur se fond
de désirs et d'amour ; mais voilà qu'au plus intime de ma conscience, j'ai
entendu une voix qui disait : Peut-être ? Le Ciel est pour toi, c'est certain,
mais peut-être que tu ne seras pas fidèle ; peut-être que tu ne persévéreras
pas, et celui-là seulement sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à la fin. Oh !
alors, comme le cœur se resserre, et quelle amertume dans ce doute ! et si,
après cela, je descends en moi-même et que je me con-
155:
sidère avec mes défauts et mes fautes de chaque jour, avec ce penchant au mal
qui est au fond du cœur de tout homme, alors je suis bien forcé de me dire que,
si je suis sauvé, ce qui n'est pas sûr, ce ne sera que grâce à la très grande
miséricorde de Dieu : et quand même mes rechutes continuelles dans le péché ne
compromettraient pas mon salut éternel, quel plus grand supplice, pour une âme
qui aime Jésus, que de traîner après soi le fardeau de ce corps de mort !
quelle fatigue de porter toujours au tribunal les même fautes, de ne se relever
que pour tomber et se relever encore, de prendre toujours des résolutions qu'on
ne tient jamais, et de batailler des années entières pour se corriger d'un
défaut de rien quelquefois ! Mais, patience ! voici venir le temps où le péché
sera détruit ; plus de fautes, plus d'ingratitudes, plus de trahisons ; et
aussi plus de craintes pour l'avenir : en ce monde les saints eux-mêmes doivent
trembler ; des exemples terribles sont venus prouver que les plus hautes
vertus, les plus glorieux privilèges ne mettent pas toujours à l'abri d'une
chute finale, mais pour l'âme du Purgatoire, c'est fini, c'est bien fini ;
quels qu'aient été dans sa vie passée sa tiédeur, ses fautes, ses crimes
peut-être, la pénitence a tout réparé ; peut-être un dernier acte, un cri de
suprême repentir, exhalé avec un dernier souffle, a été l'instrument du salut,
n'importe ; désormais tout est sauvé ; l'arbre est tombé du bon côté, il y
restera ; peut-être l'expiation sera bien longue et bien sévère, mais
qu'importe ! tout prend fin de ce qui n'est pas éternel ; la peine finira, les
flammes expiatrices s'éteindront, et alors commencera le jour sans fin de
l'éternité bienheureuse. Mais, que dis-je ? Les peines passeront ; elles
passent ; chaque minute ajoutée à son expiation est une minute qui rapproche
l'âme de sa récompense ; avec quelle sainte
156 :
impatience, mais aussi, avec quelle joie intime et profonde, cette âme prédestinée
doit compter les années, les mois, les jours, les instants qui s'écoulent, et
qui, en s'écoulant, la rapprochent de Dieu. Non, je ne crains pas de dire, dans
cet état d'une âme sainte, délivrée du péché avec ses honteuses misères, et
sûre d'arriver au but final de ses désirs, il y a une large compensation à tous
les supplices que j'ai décrits, et n'y eût-il que cela, je ne crains pas de le
dire, avec le père Faber, je préférerais une des dernières places dans ce
séjour de la sécurité, à toutes les joies trompeuses et incertaines de ce
monde.
Mais comme on serait peut-être tenté de m'accuser
d'exagération, je veux montrer que les âmes du Purgatoire qui parlent par
expérience, sont du même sentiment que moi.
Un des faits les plus intéressants et les mieux
prouvés de l'histoire de l'Église de Pologne, c'est ce qui arriva en 1070 à
saint Stanislas, évêque de Cracovie. Boleslas, prince impie et cruel, était
alors sur le trône et persécutait le saint par tous les moyens en son pouvoir ;
il excita contre lui les héritiers d'un certain Pierre Milès, qui était mort
depuis trois ans, en laissant une terre à l'église. Les héritiers bien sûrs
d'être soutenus, intentèrent un procès au saint, et tous les témoins, s'étant
trouvés subornés ou intimidés, le saint fut condamné à restituer la terre en
litige ; alors, voyant que la justice des hommes lui faisait défaut, il en
appela hardiment à la justice de Dieu, et promit de faire comparaître, comme
témoin, celui qui reposait dans le tombeau depuis trois ans : sa parole fut
accueillie naturellement avec des sarcasmes ou de grossières plaisanteries,
mais après trois jours de jeûne et de supplications solennelles, l'évêque,
s'étant rendu avec tout le clergé à la tombe de Pierre Milès, la fit ouvrir ;
comme on s'y attendait, on ne trouva que des ossements tombant en poussière, et
déjà les rires de l'incrédulité triomphante
157:
s'élevaient de tous côtés, quand le saint commandant au mort, au nom de Celui
qui est la résurrection et la vie, soudain ces ossements se raffermirent, se
rapprochèrent, se couvrirent de chair, et aux regards stupéfaits de tout un
peuple, on vit le mort, tenant le saint évêque par la main paraître devant
Boleslas, et certifier la vérité de la donation qu'il avait faite. C'est ainsi
que l'iniquité, qui se croyait déjà sûre du succès, fut confondue : mais voici
qui vient à notre sujet. Lorsque Pierre Milès eut fait sa déposition, saint
Stanislas lui demanda lequel il préférait de retourner au tombeau ou de vivre
encore quelques années ; le ressuscité répondit : "A cause de mes nombreux
péchés, je suis dans le Purgatoire où je soufre beaucoup ; cependant je préfère
mourir de nouveau que de rester dans une vie si misérable et si
périlleuse".
- "Mais ne pourrais-tu pas faire pénitence de tes fautes et éviter ainsi
de retomber dans les supplices dont je t'ai tiré". - Cela est vrai, mais
je pourrais aussi me perdre et me damner pour toujours ; j'aime donc beaucoup
mieux achever ma peine, que de rentrer dans la vie, avec l'incertitude de
plaire à Dieu ou d'y faire mon salut. La plus grande grâce que vous puissiez
m'accorder, ô Père très saint, c'est de prier le Seigneur d'abréger mes
supplices, et de me recevoir au plus tôt parmi ses élus". - "Je le
ferai," répondit l'évêque. Alors, accompagné de tout son clergé, il
reconduisit processionnellement le mort au sépulcre, celui-ci s'y recoucha
aussitôt, et à l'instant ses os se détachèrent et retombèrent en poussière. On
croit que le saint obtint promptement la délivrance de cette âme. Mais cet
exemple est très remarquable, en ce qu'il montre une âme au Purgatoire après
avoir fait l'essai de ses plus cruels supplices, préférer cet état si
douloureux à l'incertitude où nous sommes, tant que nous restons en ce
158:
monde. (Vid. Bolland. Vita sancti Stanislai, 7 maii).
J'ai dit en second lieu les joies de l'expiation :
Pour comprendre cela, il suffit d'avoir eu une fois
dans sa vie un vrai repentir de ses fautes. N'est-il pas vrai qu'alors, le
pécheur saintement irrité contre lui-même, prend à cœur les intérêts de la
justice de Dieu, trop longtemps outragée ? alors le pénitent ne se contente pas
de supporter chrétiennement ces peines de chaque jour, qui dans la pensée de
Dieu, doivent servir de supplément à la pénitence sacramentelle, trop souvent
disproportionnée au nombre et à la gravité des fautes ; il se fait lui-même
l'exécuteur des justices divines. Alors on voit apparaître les disciplines, les
haires, les cilices, toutes ces saintes inventions de la pénitence, qui ont
étonné le monde plus que n'avaient fait les délicatesses et les raffinements du
paganisme. Pour s'être permis des plaisirs défendus, le pécheur repentant se
privera désormais des satisfactions les plus légitimes : il commandera à ses
yeux de ne pas voir, à ses oreilles de ne pas entendre, à sa langue de garder
un silence perpétuel : il se consumera dans les jeûnes et dans les veilles, il
passera les jours au travail et les nuits à la prière ; et après tout cela, il
se plaindra encore de n'avoir pas fait assez pour apaiser Dieu et satisfaire à
sa justice. Si l'on était tenté de m'accuser d'exagération, je dirais : relisez
la vie de tous les saints, qui tous, même les plus justes, se sont livrés aux
saintes folies de la pénitence chrétienne. Relisez la vie des Pères du désert,
ces héros de la pénitence. Voyez ce qui se fait autour de nous, à
Eh bien ! Il est un fait incontestable qui domine tous
ces faits particuliers, c'est que ces saints pénitents ont trouvé
159:
leur bonheur dans ces expiations. Comment cela peut-il se faire ? Comment
l'homme naturellement porté à s'aimer lui-même peut-il s'oublier au point de
mettre sa joie à souffrir ? c'est le secret du cœur de l'homme, et un des plus
beaux mystères de la vie chrétienne. Or, cet esprit de pénitence qui porte
l'homme à se faire justice et à souffrir avec joie pour expier ses fautes, ce
sentiment, disons mieux, ce besoin inné de se faire justice, en sorte que le
coupable est malheureux jusqu'à ce qu'il ait expié sa faute, tandis que
l'expiation, en le purifiant, le relève à ses propres yeux, tout cela existe
dans le Purgatoire, à un degré bien supérieur à ce qui a jamais été dans les
plus saints pénitents, pendant la vie ; c'est ce qui explique comment ces
saintes âmes, dévorées d'un désir brûlant d'expier leurs fautes, trouvent leur
joie dans leurs supplices. Mais il faut laisser parler là-dessus sainte
Catherine de Gênes, que l'on pourrait appeler avec raison le docteur des joies
du Purgatoire, tant elle a reçu de lumières à cet égard.
"Dieu me découvre dans les âmes du Purgatoire
deux opérations de sa grâce, dont il leur donne à elles-mêmes la vue. La
première opération leur fait souffrir avec bonheur leurs peines ; elles les
regardent comme une grande miséricorde de Dieu à leur égard, considérant d'un
côté l'incompréhensible majesté de Dieu, et de l'autre l'audace de leurs
offenses, et les châtiments qui leur étaient dus. Ces âmes souffrent donc leurs
peines avec tant de joie que, pour rien au monde, elles ne voudraient qu'on
leur en enlevât le moindre atome ; elles savent trop combien justement elles
les ont méritées, et combien saintement elles sont ordonnées de Dieu, en sorte
que, pour ce qui est de la volonté, loin de se plaindre de
160:
ce qu'elles souffrent, elles l'acceptent de la main de Dieu, avec autant de
bonheur que si elles étaient déjà au Ciel.
La seconde opération de la grâce dans les âmes est un
ineffable contentement qu'elles éprouvent, en se voyant dans l'ordre de Dieu,
et en considérant ce que son amour et sa miséricorde font en elles. Dieu
imprime en un instant dans leur esprit la vue de ces deux opérations, et parce
qu'elles sont en état de grâce, elles les entendent et les comprennent chacune
selon sa capacité. Elles en éprouvent une grande joie qui ne diminue jamais,
mais qui va toujours croissant, à mesure qu'elles approchent de Dieu. Et
cependant, la joie en elles n'ôte rien à la peine, et la peine n'ôte rien à la
joie". (Traité du Purg., ch. XVI).
C'est ainsi que les âmes du Purgatoire acceptent avec
joie leurs supplices, pour satisfaire à la justice de Dieu, et ce qui les
encourage encore plus à souffrir, c'est qu'elles voient s'opérer en elles,
grâce à ces mystères de la souffrance, la transformation qui doit, en les
purifiant de plus en plus, leur permettre de s'unir enfin à leur Dieu dans le
Ciel.
"Lorsque l'âme, c'est encore sainte Catherine
qui parle, se trouve en chemin pour retourner à l'état de sa première création,
et qu'elle connaît que, pour y arriver, elle doit entièrement se transformer en
Dieu, il s'allume en elle un tel désir de cette transformation que ce désir
même fait son principal Purgatoire". (Chap. XI.).
"Je ne crois pas, dit encore la même sainte, qu'après la félicité
des Saints du Paradis, il puisse exister une joie comparable à celle des âmes
du Purgatoire ; une incessante communication avec Dieu rend de jour en jour
leur joie plus vive, et cette communication de Dieu
161:
devient de plus en plus intime à mesure qu'elle consume, dans ces âmes,
l'obstacle qu'elle y trouve.
Cet obstacle n'est pas autre chose, en effet, que la
rouille du péché ; comme le feu du Purgatoire va sans cesse la consumant, l'âme
s'ouvre de plus en plus à la communication avec Dieu.
J'explique ma pensée par une comparaison : exposez au
soleil un cristal couvert d'un épais voile, il ne peut recevoir ses rayons ; la
faute n'en est point au soleil qui ne cesse de briller, mais au voile qui
intercepte ses rayons ; que cette enveloppe vienne peu à peu à se consumer, le
cristal, successivement découvert, recevra de plus en plus les rayons du
soleil, et quand l'obstacle aura entièrement disparu, le cristal sera tout
entier pénétré par le soleil.
Ainsi en est-il des âmes du Purgatoire ; la rouille
du péché est le voie qui intercepte, pour elles, les rayons du vrai soleil qui
est Dieu. Le feu va consumant cette rouille de jour en jour, et à mesure
qu'elle est consumée, les âmes réfléchissent de plus en plus la lumière de leur
vivant soleil ; leur joie augmente à mesure que la rouille diminue, et qu'elles
sont plus exposées aux divins rayons. Ainsi la joie va toujours en augmentant,
et la rouille toujours en diminuant, jusqu'à ce que le temps de l'épreuve soit
accompli. Qu'on ne croie pas cependant que la peine diminue ; ce qui diminue
uniquement, c'est le temps de sa durée. Mais dans l'intime de leur volonté, ces
âmes ne pourront jamais se résoudre à dire que ces peines soient des peines,
tant elles sont heureuses de souffrir dans la disposition de Dieu, à laquelle
leur volonté est unie par le lien de la plus pure charité". (Ch. II.).
Non seulement les âmes du Purgatoire acceptent avec
162 :
joie leurs supplices, mais si la justice de Dieu le
permettait, elles désireraient souffrir bien davantage encore pour hâter le
moment de leur purification.
"Oh ! s'écrie sainte Catherine, s'il était au
pouvoir des âmes du Purgatoire de se purifier par la contrition de toutes les
taches qui les éloignent de Dieu, qu'elles seraient bientôt pures, et qu'elles
payeraient leurs dettes en peu d'instants : Voyant avec une souveraine clarté
ce que c'est que d'être éloignées de Dieu, leur fin et leur amour, elles
s'embraseraient d'un feu de contrition si actif, qu'il consumerait en un
instant toutes leurs taches". (Ch. XIII).
Les joies de la pénitence ne sont pas, avec le
bonheur de se sentir confirmé en grâce et sûr du salut, les seules joies du
Purgatoire. Il en est d'autres encore dont le motif est plus relevé, et dont la
jouissance est sans amertume. Je veux parler des joies de l'amour. L'amour rend
tout facile et anéantit la souffrance, a dit un philosophe de l'antiquité ;
rien de plus vrai ; c'est le mot de saint Augustin, Ubi amatur, non laboratur,
aut si laroratur, labor amatur.
Malgré l'imperfection et la misère de notre pauvre
cœur, nous comprenons déjà cela sur la terre. Qui n'a aimé, fût-ce une fois
dans sa vie ? Et qui, dans les joies d'un amour partagé, n'a rêvé de
l'immolation et du sacrifice jusqu'à la mort ? Quel prêtre, dans les joies de
son nouveau sacerdoce, n'a envié le sort du martyr qui donne à Dieu le grand
témoignage de l'amour, le témoignage du sang ? Souffrir pour expier, souffrir
pour témoigner son amour, voilà, a dit le P. Lacordaire, qui s'y connaissait,
les deux pôles de la vie chrétienne. Ce double sentiment se trouve dans le
Purgatoire. J'ai dit les joies de l'expiation, il faut maintenant parler de ces
joies de l'amour si
163:
intimes et si pures. mais pour dire ces choses, il faut la
parole embrasée des saints ; voilà pourquoi, sentant trop bien mon impuissance,
je vais revenir encore à sainte Catherine de Gênes.
"Je vois que ce Dieu d'amour, ce Dieu infiniment
aimant, lance à l'âme certains rayons et certains éclairs embrasés, qui sont si
pénétrants qu'ils anéantiraient l'âme elle-même, si cela était possible. Les
âmes du Purgatoire éprouvent une joie si grande de se voir dans l'ordre de
Dieu, qui accomplit en elles tout ce qui lui plaît et de la manière qu'il lui
plaît, qu'aucune considération capable d'augmenter leurs souffrances ne peut se
présenter à leur esprit. Elles contemplent uniquement l'opération de la bonté
de Dieu, et cette ineffable miséricorde dont il use envers l'homme, en faisant
du Purgatoire du chemin qui conduit à Lui. Quant à ce qui est de leur intérêt
propre, peines ou biens, il leur est absolument impossible d'y arrêter leurs
regards, car si elles le pouvaient, elles ne seraient pas dans la charité
pure". (Ch. I.).
"Les âmes du Purgatoire ont une volonté en tout
conforme à celle de Dieu ; aussi, Dieu, dans sa bonté, leur fait ressentir
l'amour infini qu'il a pour elles ; ce qui fait que, du côté de la volonté,
elles éprouvent un véritable bonheur". (Ch. V.).
Et cependant elles souffrent cruellement, et l'amour
ne les empêche nullement de sentir leurs souffrances. Que dis-je ? l'amour
quelles ont pour Dieu devient l'instrument même de leur plus vive souffrance,
car l'âme possédée du désir de voir Dieu et de s'unir à Lui, souffre d'autant
plus de ce retardement qu'elle aime davantage.
"Ainsi donc, dit sainte Catherine, le retard de
son union avec Dieu, dont l'âme trouve en elle-même la
164:
cause, lui fait éprouver une peine intolérable. Ces perfections où elle doit
atteindre, lui sont montrées à la lumière de la grâce ; ne pouvant y atteindre,
et sachant cependant qu'elle est appelée à les posséder, elle demeure livrée à
une peine indicible qui n'a de comparable que l'estime qu'elle fait de Dieu.
Cette estime croît en elle avec la connaissance de Dieu, et sa connaissance
augmente à mesure que l'âme se dépouille des restes du péché, aussi la peine
que lui cause le retard de son union avec Dieu devient de plus en plus
intolérable, parce que l'âme en cet état est toute recueillie en Dieu et que
rien ne l'empêche plus de la connaître tel qu'il est". (Ch. XVII).
L'âme est donc heureuse en cet état, mais heureuse
comme le martyr sur son bûcher, heureuse d'un bonheur tout surnaturel, auquel
le monde ne comprend rien, c'est encore la comparaison de sainte Catherine.
"De même qu'un martyr, qui se laisse tuer plutôt
que d'offenser Dieu, sent les tortures qui lui arrachent la vie, mais les
méprise par le zèle que la grâce lui communique pour la gloire de Dieu, de même
l'âme qui connaît la disposition de Dieu à son égard, en a une telle estime que
tous les tourments intérieurs et extérieurs qu'elle éprouve ne lui sont rien en
comparaison, quelques terribles qu'ils puissent être d'ailleurs ; et cela parce
que Dieu, qui met ces sentiments dans l'âme excède infiniment tout ce que les
créatures sont capables de sentir et même d'imaginer. Aussi, pour peu que Dieu
se révèle à une âme, il la tient tellement absorbée dans la contemplation de sa
Majesté que tout le reste n'est rien".
J'ai dit les joies du royaume de la douleur ; que
conclure de tout ceci ? Qu'il faut désormais vivre bien tranquille
165:
sans se préoccuper des responsabilités de l'avenir ? Ce serait étrangement
méconnaître la pensée des saints, en particulier celle de sainte Catherine de
Gênes. Je ne puis mieux conclure tout ce chapitre, qui n'est qu'un résumé de
son célèbre traité du Purgatoire, qu'en transcrivant cette exhortation brûlante
qu'elle adresse à tous les hommes du monde sur ce sujet.
"Il me prend envie de crier assez fort pour
remplir d'épouvante tous les hommes qui sont sur la terre, et de leur dire : ô
malheureux ! Pourquoi vous laissez-vous aveugler par le monde, au point de ne
pourvoir en rien à la grande et cruelle nécessité en laquelle vous vous
trouverez au moment de la mort ?
Quoi ! Vous vous tenez tous à couvert, sous
l'espérance de la miséricorde de Dieu que vous dites être si grande ; eh ! ne
voyez-vous pas que c'est précisément cette immense bonté de Dieu qui vous
jugera et qui vous condamnera. Misérables, qui agissez contre la volonté du
meilleur des maîtres ! Sa bonté devrait vous porter à vous soumettre à tous ses
commandements, et non lui désobéir, dans l'espérance du pardon, car la justice,
sachez-le, aura infailliblement son cours, et il faut que de manière ou
d'autre, elle soit pleinement satisfaite.
Ne vous rassurez pas non plus en disant : je me
confesserai, je gagnerai une indulgence plénière, et par elle je serai en un
instant purifié de mes péchés. Croyez que la contrition et la confession,
nécessaires pour obtenir l'indulgence plénière, sont choses si difficiles à
acquérir, que si vous connaissiez cette difficulté, vous trembleriez de peur,
et loin de vous flatter d'avoir un jour cette précieuse disposition, vous vous
tiendriez plutôt pour certain du contraire". (Ch. XV)
Chapitre 9 La durée du
Purgatoire
p.166 - 177
Double aspect sous lequel on peut la considérer.- De la
durée du Purgatoire considérée en elle-même; elle varie entre quelques heures
et plusieurs siècles, mais ordinairement elle est très longue. – Exemples
d’âmes condamnées jusqu’au jour du jugement.- Raison de cette longueur.- De la
durée du Purgatoire, considérée dans l’appréciation qu’en font les âmes.- Que
le plus court instant passé dans le Purgatoire paraît sans proportion aucune avec
le même espace de temps passé sur la terre.- Exemples à l’appui.
166:
Pour terminer ce que j’ai à dire des peines du Purgatoire, il nous reste à
traiter une question qui ne manque pas d’intérêt : combien de temps reste-t-on
en Purgatoire ? La durée du Purgatoire peut être considérée sous un double
aspect, en elle-même, ou dans l’estimation qu’en font les âmes. La durée du
Purgatoire, considérée en elle-même, varie entre quelques heures et plusieurs
siècles. On a des exemples, en bien petit nombre, de saintes âmes qui n’ont
fait véritablement qu’y passer. Sainte Madeleine de Pazzi vit plusieurs
religieuses de sa communauté monter au Ciel avant qu’on n’eût eu le temps de
faire la cérémonie de leurs funérailles.
Sainte Thérèse dans sa vie (ch. XXXIV), rapporte qu’une de
ses sœurs selon la chair lui apparut, huit jours après sa mort, au moment où la
sainte venait de communier pour elle, et lui dit qu’elle était délivrée de ses
peines et qu’elle se rendait au séjour de la gloire. J’ai cité d’autres exemples
du même genre et je n’y reviens pas. Ce qu’il
167:
faut savoir, c’est que ce sont là des exceptions en faveur des plus saintes
âmes. D’ordinaire on reste dans le Purgatoire plusieurs années, quelquefois
même plusieurs siècles. Aussi, par la bouche du pape Alexandre VII, l’Église a
condamné la témérité de plusieurs théologiens qui enseignaient qu’au bout de
dix ans, on pouvait abandonner les fondations en faveur des défunts, et de fait
la pratique de l’Église est de célébrer indéfiniment les fondations perpétuelles;
car, dit le cardinal Bellarmin, vouloir déterminer le temps précis qu’une âme
demeure en Purgatoire, ce serait témérité, puisque la chose ne peut être connue
sans une révélation spéciale de Dieu.
J’ai parlé de plusieurs siècles; à ceux qui seraient
étonnés d’un semblable énoncé, je citerai le fait suivant qui est rapporté par
le Père de Nieremberg. (Trophoeus Mariannus, lib. IV, ch. XXIX.)
Une jeune fille du royaume d’Aragon, qui vivait du temps de
saint Dominique, l’ayant entendu prêcher la dévotion au Saint Rosaire, entra
dans la confrérie; mais livrée, Hélas ! à toutes les vanités du siècle, elle ne
tarda pas à oublier ses saints engagements. Deux jeunes gens, qui se la
disputaient, s’étant battus en duel à son occasion, un d’eux fut tué, et les
parents du mort pour se venger, surprenant la misérable fille dans la campagne,
la tuèrent et précipitèrent son cadavre sans un puits.
Saint Dominique qui prêchait dans une autre ville, ayant
appris, par révélation de la divine Mère, cette tragique aventure, accourut dès
qu’il le put, et s’étant rendu au bord du puits où gisait le cadavre appela à
haute voix : Alexandra, Alexandra; c’était le nom de l’infortunée; aussitôt à
la voix du saint, la tête qui avait été séparée du tronc, se rapprocha, et la
malheureuse sortit du puits, vivante, mais couverte de sang; elle se confessa
avec les
168:
larmes, et vécut encore deux jours, pour réciter un grand nombre de rosaires
que le saint lui avait donnés comme pénitence.
Saint Dominique lui ayant demandé ce qui lui était arrivé
après sa mort, elle déclara trois choses bien remarquables. La première qu’elle
eût été infailliblement damnée, n’ayant pas eu le temps de se confesser à la
mort sans les mérites du Saint Rosaire, par lesquels elle obtint la grâce de la
contrition parfaite; la seconde, qu’au moment où elle rendait l’âme, une troupe
de démons hideux étaient venus la saisir, et qu’ils l’auraient emportée en
enfer, si la très sainte Vierge ne l’avait arrachée de leurs mains; la
troisième, qui revient à notre sujet, concerne la durée du Purgatoire, auquel
elle avait été condamnée. Pour le meurtre dont elle était cause, elle devrait
faire deux cents ans de Purgatoire, et pour ses autres péchés, cinq cents ans;
total, sept cents ans. On croit que saint Dominique obtint par ses prières une
abréviation de peine.
Saint Vincent Ferrier avait une sœur, nommée Françoise,
beaucoup trop adonnée à la mondanité; au moment de mourir, elle confessa
néanmoins avec le repentir le plus sincère; mais quelques jours après sa mort,
comme son frère célébrait pour elle le divin sacrifice, elle lui apparut au
milieu des flammes, et souffrant des maux intolérables.
" Je suis condamnée à ces supplices jusqu’au jour du
dernier jugement, lui dit-elle, mais je serai grandement soulagée, peut-être
même délivrée, si vous célébrez pour moi les trente messes de saint Grégoire.
" La sainte s’empressa d’accéder à cette demande, et le trentième jour, sa
sœur lui apparut entourée d’anges et montant au Ciel. (Vie de saint Vincent
Ferrier, Bayle, ch. XIII.).
169:
On lit dans la vie des premières religieuses de
170:
l’Enfer; un million d’âmes eussent trouvé leur perte, dans l’acte même où ce
prince a trouvé son salut. Il ne recouvra sa connaissance que pour un instant,
juste le temps de coopérer à ce précieux mouvement de la grâce, qui le mit en
état de faire un acte sincère de contrition. Sans ce moment de grâce, l’âme du
prince serait maintenant plongée au fond de l’Enfer, et depuis que le démon est
démon, jamais peut-être il n’a été aussi trompé dans son attente qu’en perdant
cette âme, car il était resté complètement étranger aux mouvements intérieurs
de sa victime, pendant les quelques instants que Dieu lui accorda, après qu’il
eût été blessé mortellement.
En lisant ces choses, on ne sait vraiment ce qu’il faut
admirer le plus des splendeurs de la miséricorde ou des sévérités de la
justice; cet exemple est un de ceux où l’une et l’autre s’exercent également
pour la plus grande gloire du Seigneur.
La durée du Purgatoire est donc ordinairement très longue,
bien que toujours proportionnée au nombre et à la gravité des fautes commises;
car, dit saint Augustin, celui qui a plus vieilli dans le péché, demeure plus
longtemps à traverser ce fleuve de feu, et à proportion de la faute, la flamme
accroît le châtiment. Plus la folle malice s’est emparée de l’âme, plus sera
rude la sage peine à laquelle on satisfait. Là les paroles oiseuses, les vaines
pensées et plusieurs péchés légers, qui ont sali la pureté de notre nature,
seront brûlés et consumés. (S. Augustin, Sermons.).
Jusqu’ici j’ai considéré la durée du Purgatoire en
elle-même; il faut maintenant la considérer dans l’appréciation qu’en font les
âmes; nous y verrons avec terreur, le mot n’est pas trop fort, qu’une heure de
Purgatoire paraît plus longue qu’un siècle à ces pauvres âmes, tant à cause de
la grande impatience où elles sont de voir Dieu, qu’à cause
171:
de l’extrême rigueur de leurs supplices. Laissons donc la parole aux
intéressés; aussi bien les témoignages ne manquent pas.
Voici d’abord une histoire curieuse que j’ai tirée des
annales des Pères Capucins, tome III, année 1618 : Le P. Hippolyte de Scalvo,
ayant été nommé Père Gardien et Maître des Novices d’une maison de son Ordre
dans les Flandres, s’efforçait, par tous les moyens en son pouvoir, de
développer dans les âmes dont il avait la charge, les vertus de leur saint
état; or, il arriva qu’un de ses novices, qui avait déjà fait de très grands
progrès dans la vertu, vint à mourir en son absence, ce qui lui causa une grande
douleur, car, aimant beaucoup ce jeune homme, il aurait voulu lui donner une
dernière bénédiction. Le soir de la mort du défunt, étant de retour au
noviciat, comme il faisait oraison dans le chœur après matines, il vit tout
d’un coup paraître devant lui un fantôme tout enveloppé de flammes. " O
Père très charitable, disait le novice avec de profonds gémissements,
donnez-moi votre bénédiction; hélas ! j’ai commis un manquement léger à la
règle, manquement qui n’est pas même un péché en soi, et c’est à cause de cela
seulement que je satisfais à la justice divine dans le Purgatoire; mais la
bonté du Sauveur m’autorise, par une faveur toute spéciale, à m’adresser à
vous. Vous-même, imposez-moi la punition convenable, ce sera celle que je
ferai. "
Le Père Gardien restait terrifié, en présence de cette
apparition et de ces flammes; à la fin, il répondit : " Autant que je le
puis, mon fils, je vous absous et vous bénis; et quant à la pénitence de votre
faute, puisque vous m’assurez que je puis vous la marquer, vous resterez en
Purgatoire, jusqu’à l’heure de prime " (environ huit heures du matin).
172:
A ces mots le novice, comme pris de désespoir, se mit à courir par toute
l’église en criant : " Ô Père sans miséricorde, ô cœur impitoyable pour
votre fils affligé ! eh quoi ! punir de la sorte une faute que pendant ma vie
vous eussiez à peine jugée digne d’une légère discipline ! Vous ignorez donc
l’atrocité des supplices du Purgatoire, ô pénitence sans charité! " puis
il disparut, la vision avait cessé.
Le pauvre Père Gardien, qui avait cru se montrer bien
indulgent en limitant à quelques heures la pénitence demandée, sentait ses
cheveux se dresser sur la tête de terreur et de regrets. Il aurait bien voulu
revenir sur sa sentence, mais que faire ? Tout à coup une bonne pensée
l’illumine; il court à la cloche, réveille tous les frères et les réunit dans
le chœur; alors il leur expose ce qui vient de se passer et demande que l’on
commence aussitôt l’office de prime, ce que l’on fit. Mais il garda toute la
vie l’impression de cette terrible scène, et on l’entendit dire, plus d’une
fois, que jusque-là il n’avait eu qu’une idée très imparfaite des supplices de
l’autre vie, et qu’il n’aurait jamais pensé que quelques heures de Purgatoire
formassent une expiation si épouvantable.
Voici encore un fait du même genre, à l’appui de la même
vérité. Je l’ai pris dans Rossignoli, qui renvoie lui-même à un sermon de
Joseph Hariolus : de animabus Purgatorii.
Deux religieux s’aimaient comme deux frères, et
s’excitaient l’un l’autre à mener la vie la plus sainte dans leur monastère.
L’un d’eux ayant été attaqué d’une maladie mortelle, eut une vision, quelques
heures avant de mourir. Son ange lui apparut pour lui dire qu’il était sauvé,
et qu’il resterait seulement en Purgatoire, jusqu’à ce qu’on eût célébré pour
lui une seule messe. Aussitôt, tout joyeux, le mourant appelle son ami, et au
nom de la tendre
173:
charité qui les avait unis pendant la vie, il le conjure de ne pas le laisser
languir loin du Ciel, et de célébrer, aussitôt qu’il aura expiré, cette
bienheureuse messe, qui doit lui ouvrir les portes de la patrie.
Le bon religieux le lui promet en pleurant; le malade
expire le lendemain matin, aussitôt, sans perdre un instant, son ami court à la
sacristie, se revêt de ses ornements sacrés, et célèbre la messe de la
délivrance, avec toute la dévotion dont il était capable.
Il venait à peine de déposer ses ornements que son ami
défunt lui apparut tout rayonnant de gloire, mais avec un air de mécontentement
encore empreint sur le visage. – " Cher frère, lui dit-il, qu’est devenue
votre charité ? avez-vous oublié votre promesse, ou n’avez-vous pas la foi ?
Vous mériteriez que Dieu vous traitât avec la même rigueur dont vous avez usé
envers moi. " - " Comment cela ? répond l’autre tout surpris.
" - " Eh ! ne m’avez-vous pas laissé plus d’une année au milieu
du feu vengeur, sans que ni vous, ni aucun de mes frères prît la peine de dire
pour moi une seule messe, alors qu’il vous était si facile de me délivrer, n’est-ce
pas là un oubli bien cruel ? " - " En vérité, vous me surprenez
: aussitôt que vous eûtes fermé les yeux, je courus m’acquitter de ma promesse,
et je viens à peine de descendre de l’autel, il n’y a pas encore une heure que
vous avez quitté la terre, vos funérailles ne sont pas encore faites, mais
voulez-vous vous en assurer par vous-même, venez avec moi; votre cadavre est
encore chaud. ".
Alors le défunt s’éveillant comme d’un profond sommeil; -
" Quelles sont donc épouvantables les souffrances du Purgatoire, puisqu’une
heure y paraît plus longue qu’une année ! Béni soit Dieu qui a abrégé l’épreuve
! je vous remercie de votre charitable empressement, ô frère bien-
174:
aimé; je vole au Ciel, où je prierai Dieu qu’il nous réunisse un jour dans le
bonheur de la gloire comme nous l’avons été sur la terre. "
On voit par là combien sont insensés ceux qui ne se
préoccupent pas de faire pénitence pendant la vie, remettant au Purgatoire
d’acquitter les dettes du passé. L’empereur Maurice fut plus sage. On raconte
de lui dans l’histoire ecclésiastique, qu’ayant commis plusieurs fautes graves
sur le trône, Dieu lui envoya un ange pour lui demander lequel des deux il
préférait : d’être châtié en ce monde ou en l’autre : " Ah!
Seigneur, répondit l’empereur, éclairé par la foi, punissez-moi en ce monde !
" Sa pieuse prière fut exaucée. A quelque temps de là, un de ses généraux,
nommé Phocas, s’étant emparé de l’Empire, se fit amener Maurice dans le cirque;
là il le fit coucher par terre, et lui ayant mis le pied sur la gorge, devant
tout le peuple de Constantinople, il fit égorger sous ses yeux tous ses
enfants, et le fit tuer à la fin, et pendant cette sanglante tragédie,
l’empereur pénitent ne cessait de répéter ce verset du Psalmiste : Justus es,
Domine, et judicia tua oequitas.
Le religieux dont je vais parler ne fut pas si prudent;
aussi il eut lieu de s’en repentir bien amèrement. J’ai tiré cette histoire des
annales des frères Mineurs, à l’année 1185.
Il s’agit d’un religieux franciscain, qui souffrait depuis
longtemps d’une douloureuse maladie; à la fin, la patience lui échappa, et il
se prit à désirer la mort afin d’être délivré de ses maux. Alors, son Ange lui
fut envoyé pour lui proposer de choisir. – " Puisque vous êtes
fatigué de souffrir en cette vie, Dieu a résolu d’exaucer votre prière;
choisissez de sortir immédiatement de ce monde et de subir trois jours de
Purgatoire, ou de vivre encore un an
175:
dans vos souffrances et alors vous irez directement au Ciel. " Le
choix fut bientôt fait : - " J’aime mieux mourir tout de suite, répondit
le pauvre religieux, au risque de souffrir au Purgatoire non pas seulement
trois jours, mais tant qu’il plaira à Dieu. Ma vie présente est une mort
continuelle, et je ne pense pas que je puisse jamais éprouver rien de pareil. "
- " Eh bien! Il sera fait comme vous le souhaitez, vous allez mourir
aujourd’hui, préparez-vous donc à recevoir au plus tôt les derniers sacrements.
" raconta la vision, reçut les derniers sacrements et expira.
Au bout d’un jour, son ange vint le visiter dans le
Purgatoire : - " Eh bien ! que vous semble de l’épreuve que vous avez
choisie, la préférez-vous encore aux souffrances de la terre ? " - "
Oh ! Combien j’ai été aveugle, répondit l’âme, mais vous vous avez été bien
cruel; vous me parliez de trois jours, et voici plusieurs siècles que je suis
dans les flammes ! oh ! Quelles sont les longues années dont je vois se
dérouler devant moi l’interminable série ! et encore, rien ne m’annonce ma
délivrance prochaine ! " - " Est-ce ainsi qu’une âme infortunée peut
tomber dans l’erreur ? Eh quoi ? vous vous lamentez de la sorte, et vous
m’accusez de vous avoir trompé ! mais, il n’y a pas encore vingt-quatre heures
que vous êtes mort ! ce n’est pas le temps, c’est la rigueur de la peine qui
vous trompe; un instant vous paraît une année, une heure vous semble un siècle;
mais je vous l’affirme, il n’y a pas encore un jour que vous souffrez, et votre
corps n’a pas reçu la sépulture; c’est pourquoi, si vous vous repentez de votre
choix, Dieu vous permet de retourner sur la terre, afin d’y subir l’année de
maladie qui vous était destinée. " - " Oh ! Oui, je préfère ce parti,
je le demande en grâce. L’expérience a
176 :
bien changé mes idées. Plutôt deux, trois, dix années de maladies affreuses
qu’une seule heure dans ce séjour d’inexprimables angoisses. "
Alors à la vue de toute la communauté stupéfaite, l’âme
rentra dans le corps qu’elle avait quitté, et le défunt ressuscita. Dès qu’il
put parler, il raconta tout ce qui lui était arrivé, en exhortant ses frères à
faire une rigoureuse pénitence de leurs moindres fautes, afin d’éviter la
rigueur des expiations de l’autre vie. Pendant l’année qu’il vécut, il supporta
avec patience les douleurs les plus aiguës, qui ne lui paraissaient plus rien;
puis au bout de l’année, il mourut, et on a lieu de croire qu’il alla au ciel
tout droit, selon la promesse qui lui en avait été faite.
Ce trait rappelle le mot connu de saint Augustin : un seul
jour de Purgatoire peut être comparé à mille ans de supplices sur la terre, car
le feu qui dévore les âmes y est plus insupportable que tout ce que l’on peut
endurer ici-bas.
On voit d’après ces exemples : premièrement que la durée du
Purgatoire est d’ordinaire assez longue, et en second lieu, que le moindre
instant passé en ce lieu de souffrance y paraît sans proportion aucune avec le
même temps passé sur la terre. Ces deux vérités qui se complètent l’une
l’autre, doivent nous remplir d’une sainte terreur pour nous-mêmes, et nous
inspirer la plus ardente compassion pour les pauvres âmes que nous oublions
trop vite, au milieu de ces feux vengeurs. Un jour, dans l’éternité, nous
verrons avec surprise combien nous avons été cruellement flatteurs envers nos
parents et nos amis défunts, en les canonisant trop vite, et en cessant ainsi
de prier pour eux. " C’est là, dit le P. Faber, une exagération égoïste,
car ce n’est autre chose qu’un prétexte pour se consoler et se décharger du
soin de prier pour
177:
ses chers défunts; " et pendant ce temps, l’infortuné que l’on va prônant
partout comme étant mort en odeur de sainteté, souffre des tourments
indicibles, sans que la rosée d’aucune prière vienne rafraîchir et tempérer les
flammes qui le dévorent.
Connaissons mieux et l’extrême sainteté de Dieu, qui ne
peut souffrir aucune tache dans les siens, et la profonde corruption du cœur de
l’homme, qui, ne cessant pendant la vie d’accumuler les souillures, arrive au
Tribunal du souverain Juge avec une somme de fautes dont le total épouvante
l’imagination.
Chapitre 10
Rapports des âmes du Purgatoire avec
Dieu
p.178-194
Que le Purgatoire manifeste admirablement toutes les
perfections de Dieu, et particulièrement sa sainteté, sa sagesse et sa bonté. -
Comment la miséricorde trouve place dans le Purgatoire sans léser le justice -
De la justice distributive dans le Purgatoire. - Si Dieu accepte nécessairement
les suffrages qu’on lui adresse pour un défunt particulier ; opinions diverses
de théologiens et exemple de l’appui. - De l’amour que Dieu porte aux pauvres
âmes du Purgatoire et du désir qu’on les soulage
178
Nous voici arrivés à un autre point de vue sous lequel il nous faut considérer
le Purgatoire. Jusqu’à présent, j’ai parlé du lieu des expiations comme s’il
était isolé, et qu’il n’y eût que lui dans le monde surnaturel ; il n’en est
pas ainsi en réalité. En vertu de la communion des saints, l’Église souffrante
du Purgatoire est en rapports continuels avec l’Église triomphante du Ciel,
avec l’Église militante de la terre, nous étudierons ces relations, mais
auparavant il faut parler des rapports qui existent entre les âmes du
Purgatoire et Dieu, entre le juge qui condamne et le coupable qui subit la
peine, entre le père qui tend les bras à son fils exilé, s’apprêtant à le
couronner, dès qu’il en sera digne, et l’âme tout embrasée d’amour, qui hâte de
ses vœux le moment où il lui sera donné d’entrer dans la maison paternelle. Ce
sera l’objet du présent chapitre.
Un premier point dont l’évidence éclate, pour peu que l’on ait suivi ce
que j’ai dit dans les chapitres précédents, c’est que le Purgatoire manifeste
admirablement toutes les perfections de Dieu. Le psalmiste a chanté que les
cieux
179 :
racontent la gloire de Dieu ; on peut en dire autant de ces sombres cachots,
d’où semblerait devoir ne s’exhaler que des plaintes et des gémissements. Dieu
y recueille une ample moisson de gloire, et s’y découvre à nos regards
distraits sous un aspect bien digne de fixer l’attention, et d’attirer les
cœurs. Nulle part peut-être, excepté dans le Ciel où il récompense ses élus,
Dieu ne se révèle aussi grand, aussi puissant, aussi terrible, aussi Dieu. Mais
parmi toutes les perfections de Dieu, qui trouvent leur manifestation dans les
flammes du Purgatoire, il en est trois surtout qui s’y révèlent d’une manière
toute spéciale ; je veux parler de sa sainteté, de sa sagesse et de sa bonté.
Que le Purgatoire manifeste la sainteté infinie de Dieu, c’est ce dont
personne ne saurait douter sérieusement. Voilà des âmes saintes, qui sont
sorties de la vie dans l’exercice de la charité ; ce sont des prédestinés à la
gloire, de futurs citoyens du Ciel ; ces âmes sont l’objet des complaisances de
l’adorable Trinité ; ce sont des âmes de choix qui après bien des combats, sont
arrivés au but pour lequel le Père les avait crées et mises au monde ; quand le
Fils de Dieu abaisse sur elle ses regards, il les voit toutes resplendissantes
de son sang divin qui les a lavé dans la pénitence ; le Saint-Esprit contemple
avec complaisance ses fidèles épouses qui ont correspondu à sa grâce ; et
cependant, parce que, dans les jours de leur pèlerinage , ces âmes ont
contracté quelques légères souillures, parce qu’en cheminant dans les rudes
sentiers de la vie, leur pieds se sont salis au contact de la poussière du
chemin, Dieu les rejette impitoyablement loin de Lui ; ces saints, ces
prédestinés, ces rachetés par le sang du Christ, il les condamne à d’ineffables
tortures, jusqu’à ce qu’ils soient devenus dignes de paraître sans tache à ses
yeux. Peut-être ils
180 :
ont fait de grandes choses pour la gloire de Dieu : ce sont de saints prêtres
qui l’ont fait connaître et aimer dans le monde ; ce sont les religieux qui ont
tout quitté pour Lui , et qui se sont imposé de plus une vie de souffrances et
de sacrifices ; ce sont des apôtres qui ont porté son nom aux extrémités du
monde ; n’importe, dès le moment, toutes leurs œuvres, tous leur sacrifices ;
il a l’éternité pour les récompenser, mais d’abord il faut qu’ils se purifient.
Il me semble qu’entre les âmes du Purgatoire et Dieu, il doit ses passer
quelque chose d’analogue à la grande scène du Calvaire. Jésus-Christ était le
fils bien-aimé du Père , la splendeur de sa gloire, l’objet de ses éternelles
complaisances. Cependant à peine il a pris sur Lui la ressemblance du péché, il
semble que Dieu ne le connaît plus que pour le frapper. Accumulez toutes les
ignominies de la passion, les soufflets, les crachats, les dérisions ; apportez
la robe blanche d’Hérode, et le manteau de pourpre du prétoire, et les fouets
de la flagellation, et la couroNne d’épines, et la croix, instrument du dernier
supplice. Pas de pitié pour cet homme qui s’est fait la rançon des péchés du
monde. La terre tremble, les rochers se fendent, le soleil s’éclipse, en
présence d’un pareil crime, mais Dieu reste impassible, dans le silence de son
éternité, comptant tous les coups, toutes les douleurs, toutes les ignominies,
afin que rien n’y manque. Rien ne l’émeut, rien ne l’attendrit, pas même ce cri
déchirant de la victime : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné !Il
faut que tout soit consommé et que la justice ait son cours ; alors seulement
il se souviendras qu’il est Père.
Eh bien ! revenons maintenant aux âmes du Purgatoire ; entre elles et
Dieu je vois la même situation. Elles, aussi,
181 :
sont les filles chéries de Dieu, mais parce qu’elles ont sur elles les
marques du péché, Dieu ne les connaît plus, au moins pour un temps. Que les
feux vengeurs s’allument, que tous les supplices, que tous les supplices, que
toutes les expiations s’accumulent sur cette âme ; Dieu assistera impassible à
ses tortures ; bien plus il s’en réjouira parce que sa justice sera satisfaite.
Inutile de crier vers le ciel, le ciel est fermé ; la sainteté et la justice de
Dieu l’exigent également. Il faut que tout soit consommé, que le péché soit
détruit ; alors seulement il se souviendra qu’il est Père.
Nous pouvons encore à ce sujet nous inspirer des beaux enseignements de
sainte Catherine de Gênes ; voici comment elle parle de ce martyre que la
sainteté de Dieu fait endurer aux âmes du Purgatoire :
" La cause de toute peine est le péché ou originel ou actuel, car Dieu a
créé l ‘âme pure, simple, nette de toute tache et avec un certain instinct qui
la porte vers Lui comme vers sa fin béatifique.
Le péché originel qui souille l’âme dès qu’elle est créée,
l’éloigne de ce bienheureux instinct. Le péché
182 :
actuel venant se joindre au péché originel, l’en éloigne encore davantage ; et
plus cet éloignement augmente, plus l’âme devient mauvaise, parce que le cœur
de Dieu se retire d’elle de plus en plus.
" Or comme tous les degrés de bonté qui peuvent se trouver
dans les êtres n’existent que par la participation de Dieu qui se communique à
ses créatures, comme il lui plaît, et selon l’ordre qu’il a établi, sans y
manquer jamais, il en résulte que lorsqu’une âme retourne à la pureté et à la
netteté de sa première création, cet instinct qui la portait vers Dieu, comme
vers son terme béatifique, se réveille en elle aussitôt, croissant à tout
moment, il agit sur elle avec une effrayante impétuosité, et le feu de la
charité qui la brûle, lui imprime un si irrésistible élan vers Dieu, et plus
elle reçoit de lumière, plus sa souffrance est extrême.
" La tache ou la coulpe du péché n’existant pas dans les âmes
du Purgatoire, il n’y a plus d’autre obstacle à leur union avec Dieu que les
restes du péché dont elles doivent se purifier. Cet obstacle, qu’elles sentent
en elles, leur cause le tourment que je viens de dire, et retarde le moment où
l’instinct, qui les porte vers Dieu comme vers leur souveraine béatitude,
recevra sa pleine perfection. Elles voient avec certitude ce qu’est devant Dieu
le plus petit empêchement causé par les restes du péché, et que c’est par
nécessité de justice qu’il retarde le plein rassasiement de leur instinct
béatifique.
" De cette vue naît en elles un feu d’une ardeur extrême et
semblable à celui de l’Enfer, sauf la coulpe du péché. "(Op.citato, ch
xii.)
Le Purgatoire manifeste non moins admirablement la
183 :
sagesse et la bonté de Dieu, et c‘est ce que n’ont pas voulu comprendre les
protestants, qui ont ainsi méconnu la beauté du plan rédempteur et brisé
l’harmonie des perfections divines. Dieu ne peut souffrir en sa présence rien
de souillé ; sa sainteté s’y oppose absolument, nous venons de le voir ;
cependant ces malheureux sont morts en état de grâce, dans l’exercice actuel de
l’amour et du repentir ; impossible de les condamner aux haines et aux
désespoirs éternels de l’Enfer.
Le séjour de la gloire et les portes de l’abîme leur sont également
fermées ; qu’en fera Dieu ? Il créera un lieu intermédiaire entre le Ciel et
l’Enfer, un séjour destiné aux expiations temporaires, où l’amour trouvera sa
place, sans que la justice et la sainteté y perdent rien. Oui, c’est l’amour,
et l’amour le plus tendre qui a créé le purgatoire. "Pour bien comprendre
ceci, dit encore sainte Catherine de Gênes, il faut savoir que ce qui se passe
d’ordinaire pour perfection aux yeux des hommes, est défaut aux yeux de Dieu,
car toutes les choses que l’homme fait et qui, selon sa manière de voir, lui
semblent parfaites, impriment cependant en lui des taches et des souillures lorsqu’il
ne reconnaît pas que la perfection dans ce qu’il fait est un don de Dieu ?
"(Op. citato, ch.xii.)
Vu la corruption du cœur de l’homme, le Purgatoire était le seul moyen
qui restât à Dieu pour nous sauver ; car quel est celui d’entre nous qui pourrait
se promettre d’arriver sans souillure au tribunal du souverain Juge ? Sans le
Purgatoire, il fallait ou que la justice de Dieu laissât le pêché impuni ; ce
qui répugne à l’essence divine, ou que la presque universalité des âmes fût
privée à jamais de la vue de Dieu ; mais grâce à cette admirable invention du
Purgatoire, les faibles, les lâches, les pé-
184 :
cheurs comme moi peuvent encore aspirer aux joies de la vision béatifique ;
c’est là, selon l’ingénieuse pensée du P.Faber, comme un huitième sacrement du
feu, qui sauve les âmes à qui n’ont pas suffi les sept sacrements de l’Église
militante. Ainsi aucune des perfections divines n’est lésée ; la miséricorde et
la vérité se rencontrent dans ce séjour de la souffrance, la justice et la paix
s’y embrassent et s’y donnent la main, tout est dans l’ordre ; le péché est
expié, les bonnes oeuvres sont récompensées, et l’homme est sauvé !
C ‘est ce que comprennent bien les âmes du Purgatoire ; aussi, au lieu
des cris de rage et de désespoir qui s’élèvent à chaque instant de l’abîme
infernal, ce sont, comme nous l’avons vu, des chants d’amour, des hymnes
d’actions de grâce qui montent du Purgatoire jusqu’au trône de Dieu. Les
saints, à leur tour, éclairés d’une lumière plus haute, ne tarissent pas quand
ils exaltent les miséricordes de Dieu sur les âmes du Purgatoire. Nous avons
entendu Madeleine de Pazzi, s’écrier : Heureuses peines ! Sainte Catherine de
Gênes aurait voulu rester dans le Purgatoire jusqu’à la fin des temps pour y
glorifier Dieu. Plusieurs saints ont formé ce vœu héroïque, ce qui nous montre
la merveilleuse estime qu’ils faisaient de cette admirable invention de la
miséricorde divine.
Mais comment, dira –t’on, la miséricorde peut-elle s’exercer dans le
Purgatoire, puisqu’il est certain que Dieu s’est lié les mains à l’égard de ces
pauvres âmes et que la justice seule doit avoir son cours ? Cela est vrai ;
mais telle est l’harmonie des perfections divines que jamais l’une ne nuit à
l’autre ; la justice est pleinement satisfaite dans le Purgatoire, et cependant
la miséricorde trouve le moyen de s’y exercer ; Dieu qui est amour, fait
pénétrer dans ces sombres cachots quelques rayons de son immense charité.
185 :
Vous demandez comment cela peut se faire sans léser la justice ? Voici quatre
canaux par où la divine miséricorde se répand continuellement sur ces pauvres
âmes.
Premièrement, c’est presque toujours en vertu d’un
décret de la miséricorde, et d’une miséricorde toute spéciale que nous sommes
envoyés en Purgatoire. Quel est celui d’entre nous qui n’a mérité l’Enfer au
moins une fois dans sa vie ?Nous sommes à cette heure, bien tranquilles
dans nos maisons, mous parcourons en liberté les rues de nos grandes villes,
nous respirons l’air pur des campagnes, en un mot, nous jouissons de notre
mieux des agréments de la vie ; c’est bien ; je ne veux pas troubler votre
quiétude ; mais au lieu d’être ici, pourquoi n’êtes vous pas là-bas à vous
tordre dans les angoisses d’un désespoir éternel ? Si Dieu vous avait appelé à
telle ou telle heure que vous connaissez bien, où seriez-vous maintenant ? n’y
a t’il pas à cette heure dans l’Enfer des âmes moins coupable que vous ? Mais
il y a plus ; j’admets que vous avez gardé votre innocence baptismale, que vous
ne vous soyez jamais souillé d’aucun péché mortel ; qui vous promet la
persévérance ? de plus forts, de plus saints que vous ne sont ils pas tombés
misérablement à la fin ? Si donc par la grâce de la persévérance finale, vous
arrivez un jour au Purgatoire, ce sera un don de la miséricorde. Mais le cas de
l’innocence conservée est presque chimérique ; la plus grande partie des âmes
tombent plus ou moins souvent dans le péché mortel et se rendent ainsi dignes
de l’Enfer ; après une vie de tiédeur et de négligences, de chutes et de
rechute dans le péché, une dernière confession bien faite couvre tout, purifie
tout ; ces âmes sont sauvées ; il leur reste il est vrai ,de longues et
terribles expiations dans le Purgatoire, mais de bonne foi, ont-elles le droit
de s’en
186 :
plaindre, alors que des centaines de fois elles ont mérité l’enfer ?
Et que dire de ceux qui se ne sont sauvés qu’au dernier moment par un
acte de contrition parfaite ? Ces âmes ont vécu toute leur vie peut-être dans
l’illusion, accumulant les confessions nulles, les communions sacrilèges ; leur
dernière confession n’a pas été meilleure ; les voilà perdues ; déjà le démon
tressaille de joie et s’apprête à saisir sa victime. Tout à coup, en vertu
d’une grâce toute gratuite et bien imméritée ; la lumière se fait dans cette
âme ; sur le seuil de l’Éternité, au milieu des affres de l’agonie, elle voit
sa position ; un cri de suprême repentir, un acte de contrition parfaite monte
vers le Ciel ; c’en est fait ; le pécheur est pardonné ; justiciable de
l’Enfer, il ne lui reste plus que les expiations temporaires du Purgatoire.
J’ai cité plusieurs faits de ce genre.
Qui nous dira les mystères de la mort, et ce qui se passe à cette heure
entre Dieu et l’âme !
Le Père de Ravignan pensait que , dans nos jours troublés, alors que
tant d’âmes sont éloignées de la religion par des préjugés presque invincibles,
un grand nombre étaient sauvés de la sorte par l’intervention directe de la
divine miséricorde, agissant elle-même sur ces âmes, au dernier moment. Après
cela, ces âmes auront à subir un rude Purgatoire, mais qu’importe ! L’Éternité
est à elles !
Prolongez leur supplice jusqu’à la fin des temps ; croyez-vous qu’elles
s’en plaindront ? Ah ! quelle hymne de reconnaissance j’entends monter sans
cesse des profondeurs de l’abîme ; c’est l’hymne de la délivrance, c’est le
chant des rachetés de la dernière heure. Représentez-vous la joie du criminel
condamné à mort à qui on vient annoncer sur l’échafaud que la peine est commuée
en quelques années de prison. C’est l’image, mais l’image
187 :
bien affaiblie de la joie de ces âmes coupables, alors que, paraissant au
tribunal de Dieu, elles s’entendent condamner aux expiations du Purgatoire.
En second lieu, la miséricorde divine se manifeste encore dans le
Purgatoire dans l’application même de la peine. Quelque terribles, en effet,
que soient les supplices du Purgatoire, comme on a pu s’en convaincre en lisant
ce qui précède, il faut bien avouer, néanmoins, qu’ils sont bien inférieurs à
ce que mérite le péché. Toute offense à Dieu, si légère qu’elle soit,
s’adressent à une Majesté infinie, comporte une expiation infinie. Quant on
considère le péché de ce point de vue, on est bien forcé de s’avouer, avec
sainte Catherine de Gênes, que la miséricorde a sa place jusqu’en Enfer :
" L’homme mort en état de péché mortel mérite dit-elle, une peine infinie,
et quant à l’intensité et quant à la durée ; mais la douce bonté de Dieu ne l’a
rendue infinie que pour la durée et a donné des limites à son intensité. Si
Dieu n’eût écouté que sa justice seule, il eût pu infliger aux damnés des
peines plus grandes que celles qu’il leur a fait subir.
Il en est de même, à plus forte raison, des âmes du Purgatoire, qui
s’étaient trouvées à la mort, avec une vraie contrition de leur fautes, n’ont
plus en elles la coulpe du péché, et n’emportent en l’autre monde que la peine
; cette peine est limitée et quant au temps et quant à l’intensité, en sorte
que les âmes du Purgatoire souffrent moins qu’elles ne le méritent en réalité.
" (Oper. Citato, cap. iv.)
En troisième lieu, la miséricorde trouve encore à se manifester dans le
Purgatoire, en ce que Dieu abrège souvent la durée de la peine, sans léser en
rien cependant les droits de la justice.
188 :
Voici comment : Par rapport à l’éternité, le temps n’est rien ; en soi,
ce n’est qu’une relation d’actes qui s’enchaînent aux autres. En multipliant
les actes de l’âme, Dieu peut lui donner en un instant la sensation de
plusieurs siècles, et c’est vraisemblablement ainsi qui mourront aux derniers
jours du monde expieront en quelques minutes toutes leur fautes. Il est bien
vrai que toutes les sensations douloureuses se trouvant ainsi accumulées en un
très petit espace de temps, l’intensité du châtiment croît dans une proportion
effrayante ; la justice garde donc tous ses droits, mais la miséricorde y gagne
néanmoins, car l’âme est mise plus tôt en possession de la gloire qui l’attend.
D’après les révélations que j’ai citées précédemment, et un grand nombre
d’autres que j’ai passées sous silence, il semble que cette abréviation de
peine est surtout accordée aux prières de la très sainte Vierge, en faveur de
ses dévots serviteurs ; et c’est peut-être ainsi qu’il faut entendre le fameux
privilège de la bulle Sabbatine dont je parlerai plus bas à propos des
indulgences.
Que si Dieu n’use plus souvent de ce moyen de miséricorde pour réduire
la durée du Purgatoire, c’est, dit le Père de Munford, à cause de nous, qui,
tout charnels et peu spirituels que nous sommes pour la plupart, aurions de la
peine à comprendre comment, en quelques instants, Dieu peut faire souffrir à
une âme la peine de plusieurs années.
C’est donc pour nous inspirer plus de crainte de sa justice et nous
engager plus efficacement à éviter le péché, qu’il n’abrège pas d’ordinaire la
durée des peines du Purgatoire, mais quand il le fait, c’est une grande
miséricorde dont il use envers ces pauvres âmes.
Enfin la miséricorde se manifeste en quatrième lieu dans
189 :
le Purgatoire, quand Dieu permet à une âme d’en sortir pour faire
connaître sa position et ré*clamer les suffrages des vivants. Depuis que le
Purgatoire existe, on compte par milliers les âmes qui ont vu ainsi abréger
leurs peines ; certes, c’est une grande miséricorde de Dieu de suspendre ainsi
les lois de la nature pour permettre à un défunt de venir se recommander aux
prières de ses amis de la terre. Dieu ne fait pas ce miracle pour tous, car
alors ce ne serait plus un miracle, mais on peut dire néanmoins que ces
apparitions de quelques âmes servent à toutes, parce qu’elles tendent à ranimer
notre foi au Purgatoire, à nous réveiller de notre apathie et de notre égoïsme,
d’autant plus qu’en ces matières, il est facile de conclure du particulier au
général, et les rigueurs de la justice divine sur quelques âmes, prises dans
toutes les situations, apprennent aux hommes à veiller sur eux-mêmes, et à
prier avec plus de ferveur pour tous les défunts.
C’est ainsi que ce qui, en soi, n’est qu’un privilège accordé à quelques
âmes, n’en sert pas moins à toutes dans les desseins de l’éternelle miséricorde.
Mais en voilà assez sur ce sujet, il faut dire maintenant quelques mots
de la justice de Dieu dans le Purgatoire. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai
dit des sévérités de la justice, mais une question bien intéressante se
présente ici, c’est de savoir si Dieu se croit tenu en justice d’appliquer à un
défunt les suffrages que l’on fait spécialement pour lui. Sur ce point les
théologiens sont partagés ; les docteurs scholastiques inclinent assez à croire
que Dieu s’est réservé la plus grande liberté à cet égard. Il est certain ,au
moins pour les indulgences ,que les Souverains Pontifes de l’Église n’ayant
plus juridiction sur les âmes du Purgatoire, ces indulgences ne leur sont pas
appliquées, comme aux vivants, par mode d’absolution, mais seule-
190 :
ment par mode d’impétration, ce qui revient à dire que l’Église au lieu de
remettre directement telle ou telle partie de ma peine due au péché, se
contente de prier Dieu d’accepter cette indulgence et l’appliquer lui-même dans
la proportion qui convient à sa justice. D’un autre côté, les théologiens
mystiques inclinent visiblement vers l’autre sentiment, qui enseigne que tous
les suffrages que l’on fait en faveur d’un défunt lui sont appliqués par Dieu.
C’est l’opinion du Père Faber, et de ce fait, il paraît tout à fait convenable
que Dieu ait une attention particulière à l’intention de ceux qui prient, en
sorte qu’il en tient toujours compte, à moins de raisons spéciales ; mais a
t’il souvent de ces raisons spéciales de ne pas en tenir compte ? Là est précisément
le nœud de la difficulté.
Voici ce que dit à ce sujet sainte Françoise Romaine : "Les prières
et bonnes œuvres que l’on fait en cette vie pour quelque pauvre âme du
Purgatoire lui profitent d’abord, mais à cause de ce lien de charité qui les unit
toutes, elles servent aussi aux autres âmes ; si ces prières ou aumônes
sont offertes à Dieu pour une âme déjà dans la gloire, le mérite en revient à
ceux qui les ont faites, et le fruit s’en répand sur les âmes du Purgatoire.
Quant aux damnés pour qui on prie, ces prières ne sauraient leur être
appliquées ; elle ne profitent qu’à celui qui les faits ; les âmes du
Purgatoire n’en ressentent aucun soulagement. "
Nous voyons par les révélations des saints, que la justice de Dieu
refuse quelquefois de soulager ceux pour qui l’on prie. J’ai cité plusieurs
faits de ce genre ; je rappellerai seulement ce que j’ai dit plus haut de ce
prince à la délivrance duquel sœur Marie-Denyse consacrera les neuf dernières
années de sa vie. Il est probable que, pendant ce temps, elle gagna plusieurs
indulgences plénières
191 :
pour son protégé, et cependant aucune ne lui fut appliquée intégralement,
puisqu’au bout d neuf années de prières , de mortifications et de souffrances,
couronnes par le sacrifice de sa vie, elle n’avait obtenu qu’une diminution de
quelques heures
Qu’on se rappelle aussi l’exemple rapporté par
Il faut donc conclure , je crois, que Dieu en ces matières s’est réservé
sa liberté tout entière ; le plus souvent, toujours mais peut-être, celui pour
qui l’on prie est soulagé, mais pas toujours dans la mesure que l’on pense ;
autrement il suffirait de gagner une indulgence plénière, en faveur d’une âme
du Purgatoire, ou de célébrer à son intention une messe à un autel privilégié,
pour être sûr de la délivrer ; or cela est également contraire à la pratique de
l’Église et à ce que les saints nous apprennent par leur révélations. Ne nous
tranquillisons donc pas trop vite sur le sort de nos chers défunts, mais prions
beaucoup pour eux et longtemps, car, à moins d’une révélation spéciale, il est
impossible de ne jamais être sûr qu’ils n’en ont plus besoin.
On demande ici ce que Dieu fait de l’excédent des suffrages qu’il refus
d’appliquer au défunt que l’on avait en vue. Il me paraît très probable et tout
à fait conforme aux lois de la justice distributive que ces prières ne sont pas
perdues ; elles sont appliquées à d’autres âmes dans la mesure du bon plaisir
de Dieu ; les âmes du Purgatoire ; par la communion des saints, ne font qu’une
seule famille, ce qui ne profite pas à l’un retombe sur l’autre. Je veux
192 :
citer encore là-dessus mon grand docteur, sainte Catherine de Gênes.
" Si les personnes qui sont dans le monde offrent à Dieu pour les
âmes du Purgatoire, des prières et des aumônes dans l’intention de diminuer
leur souffrances, il n’est pas au pouvoir de ces âmes de détourner leur vue du
divin objet qu’elles contemplent plou la porter sur ces actes de charité ;
elles ne peuvent les voir que dans cette très juste balance de la volonté divine,
laissant Dieu disposer souverainement de tout, pour satisfaire ses droits en la
manière qui plaît le plus à son infinie bonté. "(Opere citato, capxiii.).
Ces âmes ont bien raison de s’en remettre ainsi pleinement à la bonté de Dieu ;
il est certain que ce qui domine dans les rapports entre Dieu et les âmes du
Purgatoire, ce n’est pas la justice, comme ion le pense communément, c’est
l’amour ; et comment ne les aimerait-il pas ces pauvres âmes ?Il recueille en
elles les fruits de la passion et de la mort de son Fils ; il contemple en
elles les futurs habitants du Ciel ; s’il voit en elles le reste des souillures
de péché, il n’y voit plus du moins la coulpe qui a été effacée par le repentir
; ces âmes sont saintes ; elles aiment et elles sont aimées. Aussi Dieu ne peut
s’empêcher de désirer la fin de leur épreuve, et si la justice lui lie les
mains, il nous invite à le secourir dans ses membres souffrants ; tibi
derelictus est pauper, orphano tu eris adjutor. Ces paroles du psaume
conviennent bien à ces âmes. Dieu ne peut rien pour les tirer d la misère où
elles sont plongées, mais il nous confie le soin de leur venir en aide : tibi
derelictus est pauper ; pour le moment, ces âmes sont orphelines ; leur Père du
Ciel ne les connaît plus ; à nous de soulager ses orphelins : orphano tu eris
adjutor. Notre Seigneur apparut un jour à sainte Gertrude, et lui dit :
"Toutes les
193 :
fois que vous délivrez une âmes du Purgatoire, vous faites un acte aussi
agréable à Dieu que si vous le rachetiez lui-même de la captivité, et il saura
vous récompenser quand le moment sera venu. " Plus d’une fois Notre
Seigneur s’est abaissé à solliciter nos suffrages en faveur de ses chères âmes
du Purgatoire. Je pourrais citer bien des exemples ; je dirai seulement ce qui
arriva à sainte Thérèse ; c’est elle-même qui raconte le fait dans son livre
des fondations. (chap. x.)
Le jour des trépassés, don Bernardin de Mendoza avait donné à sainte
Thérèse une maison et un beau jardin situés à Valladolid, pour y fonder un
monastère en l’honneur de
" Il ne tarda pas à mourir, loin de l’endroit où j’étais à cette
époque, mais Notre-Seigneur me parla, et me fit connaître qu’il était sauvé,
quoiqu’il eût couru grand risque de ne pas l’être, car la miséricorde de Dieu
s’était étendue sur lui, à cause de dons qu’il avait faits au couvent de la
très sainte Vierge ; toutefois son âme ne devait pas sortir du Purgatoire avant
que la première messe fût célébrée dans la nouvelle maison. "
" Je ressentis si profondément les douleurs de cette âme, que
malgré mon vif désir d’achever dans le plus court délai la fondation de Tolède,
je partis immédiatement pour Valladolid. "
" Un jour que j’étais en prières à Médina de Campo,
Notre-Seigneur me dit de me hâter, car l’âme de Mendoza étais en proie aux plus
vives souffrances. Je re-
194 :
partis donc sur-le-champ, bien que je n’y fusse pas préparée, et j’arrivais à
Valladolid, le jour de la fête de saint Laurent. "
" Aussitôt, j’appelai des maçons pour élever sans tarder les murs
de la clôture, mais comme cela devait prendre beaucoup de temps, je demandai au
seigneur évêque l’autorisation de faire une chapelle provisoire à l’usage des
sœurs qui m’avait accompagnée ; l’ayant obtenu, j’y fis célébrer la messe, et à
la communion , au moment où je quittais ma place pour m’approcher de l’autel,
je vis notre bienfaiteur, qui , les mains jointes et le visage resplendissant,
me remerciait de ce que j’avais fait pour le tirer du Purgatoire ; je le vis
ensuite monter plein de gloire au Ciel. Je fus d’autant plus joyeuse que je
n’osais espérer un tel succès, car bien que Notre-Seigneur m’eut révélé que la
délivrance de cette âme suivrait la première messe célébrée dans la maison, je
pensais que cela devait s’entendre de la première messe où le saint Sacrement
serait renfermé dans le tabernacle. "
On voit par ce trait avec délicate bonté Dieu s’intéresse aux pauvres
âmes du Purgatoire. Que ces tendres attentions de Celui qui sera notre juge un
jour nous encouragent à prier beaucoup pour les chères âmes du Purgatoire ;
c’est le meilleur moyen de nous préparer un jugement favorable, quand l’heure
sera venue pour nous de comparaître à notre tour au tribunal de Dieu et
d’éprouver peut-être les rigueurs de sa justice : Heureux les miséricordieux,
parce qu’il leur sera fait miséricorde. " Beati misericrdes, quoniam ipsi
misericordam consequenturs. "
Chapitre 11 Rapports de l'Eglise
triomphante avec l'Église
souffrante p.195-209.
De l’assistance des saints anges. -Si les bons et les
mauvais anges pénètrent dans le Purgatoire. – Des services que les saints anges
rendent à ces âmes. – Raison de l’intérêt que les anges et les saints portent
aux âmes du Purgatoire. – De l’assistance des saints, spécialement des saints
patrons et fondateurs d’ordre. – De l’assistance de la très sainte Vierge. –
Marie, reine du Purgatoire. – Le samedi, les fêtes de la sainte Vierge, et la
fête de l’Assomption, au Purgatoire
195 :
Le beau spectacle que celui de la communion des saints ! Grâce à ce dogme béni,
les frontières de l’Église catholique reculent à l’infini. La terre ne la borne
plus ; au lieu de deux cent millions de catholiques, répandus sur la surface du
globe, il faut compter par milliards les générations qui en font partie. Tous
ceux qui, depuis les premiers jours du monde, ont vécu et sont morts dans la
communion de l’Église, et dans l’exercice de la charité, sont les citoyens de
cette immense cité. Le Ciel est incomparablement plus peuplé que la terre,
puisqu’il comprend tous les saints de l’ancienne et de l a nouvelle loi ; le
Purgatoire n’est guère moins nombreux probablement si l’on tient compte des
générations de justes qui s’y accumulent pendant un temps plus ou moins long ;
ce monde n’est en réalité que le plus petit des trois grands royaumes des fils
de l’homme.
Or, ces millions d’âmes qui se partagent les espaces infinis du Ciel, du
Purgatoire et de la terre, ne forment toutes qu’une même famille, où tous est
mis fra-
196 :
éternellement en commun, les joies et les peines, les triomphes des saints, les
expiations des âmes souffrantes, les épreuves des vivants, au milieu de nos
tristesses, nous nous réjouissons de la gloire des saints, et nous trouvons les
temps de compatir aux épreuves des âmes du Purgatoire. De leur côté, les
saints, qui nous ont précédés dans la gloire, sont émus de compassion à la
pensée des dangers que nous courons encore, et quand, du haut du ciel, ils
abaissent leurs regards vers les régions désolées du Purgatoire, ils y voient
d’autres frères dont le salut est en sûreté, il est vrai, mais qui pour le
moment, n’en sont pas moins livrés à d’ineffables tourments. Les âmes du
Purgatoire ne restent pas non plus étrangères à ces joies de la communion
fraternelle, elles sont pénétrées de la plus vive reconnaissance pour les
bienfaiteurs de la terre , et quand , du milieu de leurs brasiers , elles
lèvent les yeux vers les trônes qui les attendent, elles voient à côté d’autres
places occupées par ceux qui, plus heureux et plus fidèles, sont déjà arrivés
au séjour de l’éternelle béatitude, et cette vue ranime en elles l’espérance,
car elle savent qu’elles ont là auprès de Dieu des intercesseurs et des amis.
Ce sont ces rapports si intimes et si doux que la communion des saints établit
entre les âmes du Purgatoire et les habitants du Ciel et de la terre, qui nous
restent à étudier. Je parlerai dans ce chapitre des rapports qui existent entre
les âmes du Purgatoire et l’Église triomphante.
Commençons par les anges, qui, bien qu’ils ne soient pas en communion
proprement dite, comme les saints, avec les âmes du Purgatoire, n’en ont pas
moins des rapports très fréquents avec elles : "En effet, dit le P. Faber,
les âmes du Purgatoire sont destinées à remplir des vides affreux causés dans
les chœurs angéliques par la chute
197 :
de Lucifer et d’un tiers de l’armée céleste. De plus un grand nombre d’anges
ont un intérêt personnel dans le Purgatoire ; des milliers, ce n’est pas assez
dire des millions d’entre eux ont été commis à la garde de ces âmes, et leur
mission n’est pas encore accomplie, ils ont là des clients qui les honorés d’un
culte spécial pendant leur vie. Des chœurs entiers s’intéressent à d’autres
âmes, soit parce qu’elles doivent finalement leur être réunies, soit parce
qu’elles doivent finalement leur être réunies, soit parce qu’elles avaient pour
eux une dévotion particulière.(Tour pour Jésus,, chap.ix .)
Nous voyons dans la liturgie de la sainte Église que l’archange Michel a
été établi de Dieu pour recevoir les âmes à leur sortie de la vie et les
introduire dans le Ciel.
Arachangele Michael, constitui te principem super omnes animas
suscipiendas(3 Ant. De laud.) Cui tradidit Deus animas sanctorum, ut perducat
eas in paradisum exultationis.(5 repons. Matutin.)
Saint Michel est comme le prince de ce grand royaume de la douleur, et
l’on ne saurait douter qu’il n’ait grande compassion des âmes qui lui sont
confiées. Aussi l’Église nous fait-elle chanter chaque année au jour de sa fête
que c’est son intercession qui ouvre le Ciel aux âmes.Cujus oratio perducit ad
regna coelorum(4 rep. Matutin). Un grand nombre de révélations particulières
confirment ce titre de gardien des âmes justes et préposé du Paradis que lui
donne l’Église :Dei nuntius pro animabus justis praepositus paradisi.
Les saints Anges gardiens des âmes n’ont pas accompli leur tâche tant qu’ils ne
les ont pas amenées au Ciel ; il est donc à croire qu’ils continuent à
s’intéresser très vivement à leurs protégés, mais nous n’en sommes pas réduits
aux conjonctures à cet égard. Sainte Françoise Romaine a reçu
198 :
pour les communiquer à tout le peuple chrétien de grandes lumières au sujet des
Anges. Écoutons donc ce qu’elle en dit : "Quand un homme meurt, son ange
gardien conduit son âme, selon qu’elle l’a mérité, dans la région inférieure de
Purgatoire, et se place à sa droite, le démon à sa gauche : tous les deux hors
du Purgatoire. L’ange présente à Dieu toutes les prières qui lui sont faites
pour cette âme, soit par ses parents, soit par ses amis, ou par tous les autres
chrétiens, et la bonté divine les rend à cet ange pour l’abréviation de la
peine et le soulagement de la pauvre âme dont il est chargé. "
" Le démon qui a spécialement tenté une âme pendant sa
vie, reste à sa gauche, mais en dehors du Purgatoire, où il ne peut entrer, et
là, sur l’ordre de Lucifer, il est tourmenté d’une manière toute spéciale pour
n’avoir pas su conduire cette âme en Enfer. Une des plus grandes souffrances de
celle-ci c’est d’avoir sous les yeux cette horrible vision e son mauvais
esprit, et d’entendre les railleries que lui inspirent les peines qu’elle
endure pour avoir cédé à ses suggestions. Voici, lui dit-il, que tu endures de
grandes souffrances à cause des injures que tu a faites au Dieu qui t’a créée,
rachetée et qui a veillé sur toi pendant la vie. Au lieu d’obéir à ses
commandements, tu as préféré suivre mes suggestions, tu t’es laissé sottement
séduire par mes illusions, et c’est pourquoi te voilà ici. Les peines du feu
sont bien grandes, mais ces reproches les augmentent encore, et c’est ainsi que
la justice divine se satisfait. Quand le temps de l’expiation dans le
Purgatoire inférieur est terminé, l’âme remonte à la région moyenne, et le
démon retourne avec les siens, où il reçoit à son tour les railleries et les
reproches des autres démons
199 :
pour avoir laissé échapper cette âme par sa négligence et sa paresse. Désormais
Lucifer ne lui confie plus d'autres âmes à perdre ; il erre triste et
misérable, cherche partout quelque mal à commettre. " (Vita Sanctæ
Franciscæ apud. Boll., 9 mars.)
On voit par là ce que sainte Françoise pensait d'une question très agitée dans
les écoles, à savoir si les démons ont le pouvoir de tourmenter les âmes dans
le Purgatoire et d'exercer sur elles des violences directes.
Cependant, un certain nombre de révélations nous montrent les démons
tourmentant les âmes souffrantes ; mais en présence de l'affirmation si nette
de sainte Françoise Romaine, j'incline à croire qu'il faut l'entendre des
railleries et autres opprobres que les mauvais anges font subir à ces pauvres
âmes, et non des violences proprement dites, comme celles qui s'exercent sur
les damnés ; et ce qui me confirme dans ce sentiment, c'est qu'il paraît
équitable qu'après avoir triomphé des ruses de ces maudits pendant la vie, les
âmes ne retombent pas sous leur cruelle domination après la mort.
Nous avons vu ailleurs que ce ne sont pas les démons mais les bons anges qui
sont les exécuteurs de la justice divine sur les âmes du Purgatoire. Remarquons
aussi ce que dit sainte Françoise, que la présence du mauvais ange est réservée
au Purgatoire inférieur, quand l'âme passe au Purgatoire moyen, à plus fore
raison quand elle monte au Purgatoire supérieur, le démon la quitte et son bon
ange pénètre seul auprès d'elle pour la consoler.
Que l'ange gardien pénètre dans le Purgatoire, pour visiter et consoler ses
anciens protégés, c'est ce qu'il est
200:
impossible de révoquer en doute, tant les témoignages sont nombreux à cet
égard. C'est même en cela surtout que consiste l'assistance que les saints
anges rendent aux âmes du Purgatoire. Incapables de mériter pour eux-mêmes, ils
ne peuvent, comme nous, satisfaire pour ces âmes souffrantes ; on ne voit pas
non plus qu'ils prient pour elles, au moins ordinairement, mais ils les
visitent, les consolent et leur servent d'intermédiaires soit avec le ciel,
soit avec la terre.
" Je suis pleine d'espérance dans mon doux Sauveur, qu'il me
délivrera bientôt, disait une âme du Purgatoire, dont j'ai parlé plus haut ;
déjà il me console par la vue de cet éclat que j'aperçois dans ma prison, et
qui n'est autre que celui de mon bon ange gardien ; ce fidèle ami, à ma prière,
m'obtiendra des suffrages précieux, et je serai bientôt réunie à Jésus et à
Marie. "
Depuis la longue visite que fit sainte Madeleine de Pazzi au Purgatoire, quand
elle fur arrivée au cachot de ceux qui ont péché par ignorance et par
faiblesse, elle aperçut leurs anges gardiens qui se tenaient auprès d'eux pour
les consoler ; en même temps, elle vit les démons, placés de l'autre côté, dont
l'aspect horrible et les railleries impitoyables les faisaient beaucoup
souffrir (on peut constater ici en passant l'accord parfait entre cette
révélation de sainte Madeleine de Pazzi et celles de sainte Françoise Romaine.)
On trouve les mêmes détails dans la vie de B. Marguerite-Marie. Dans une de ces
maladies extraordinaires qu'elle eut à souffrir, son ange lui vint dire un jour
: " Allons faire une promenade dans le Purgatoire " ce qu'ayant
dit, il la conduisit dans un lieu fort spacieux, tout rempli de brasiers et de
flammes, où elle vit une grande quantité de pauvres âmes en forme humaine, qui
Page 201
levaient les bras en haut et criaient miséricorde. Elle y vit aussi plusieurs
anges qui les consolaient et sut que c'étaient leurs anges gardiens. (Vie de la
bienheureuse)
Ces révélations sont parfaitement conformes aux données de la théologie.
D'après la plupart des docteurs, ce sont en effet, comme je l'ai dot ailleurs,
les saints anges gardiens qui introduisent les âmes en Purgatoire, et qui les
mettent en communication avec les vivants, en nous inspirant de prier pour
elles, en leur faisant connaître ceux qui leur rendent ce charitable office. La
vie de la vénérable Agnès de Jésus, qui vivait dans la familiarité habituelle
des saints anges, est toute pleine d'apparitions, où nous voyons ces fidèles
amis des hommes intercéder en faveur de leurs clients, leur porter au milieu
des flammes le rafraîchissement après lequel elles soupirent, les conduire au
Ciel quand le temps de l'expiation est fini, et venir annoncer aux vivants que
leurs prières ont été exaucées.
On trouve les mêmes faits dans un grand nombre de vies des saints, en sorte que
l'on ne peut douter que les saints anges ne soient les intermédiaires naturels
entre le Purgatoire et la terre.
Ce sont eux encore qui servent d'intermédiaires entre le Ciel et le Purgatoire.
Nous avons vu qu'ils offrent à Dieu les suffrages que l'on fait en faveur des
défunts, et qu'ils apportent aux âmes souffrantes les diminutions de peine et
les autres soulagements que Dieu leur accorde. Il faut savoir aussi que chaque
fois que Notre Seigneur ou sa très sainte Mère descendent au séjour des
expiations, ils sont toujours accompagnés d'un grand nombre d'anges, dont la
présence et l'éclat réjouissent beaucoup, et consolent ces pauvres âmes. Ce sont
eux enfin qui servent de
Page 202
ministres à la divine miséricorde, pour tirer les pauvres âmes de peine et les
amener au Ciel.
Tels sont les bons offices que les saints rendent aux âmes du Purgatoire. Que
personne ne s'étonne de voir ces pures intelligences se mettre ainsi au service
des hommes. Ces âmes sont saintes ; elles sont destinées à entrer un jour dans
les chœurs angéliques pour chanter avec eux les louanges su Seigneur ; il est
donc tout naturel qu'ils s'intéressent à elles.
Il n'y a rien là d'ailleurs qui déroge à leur dignité. Pendant que ces âmes
étaient dans une chair mortelle, les anges ne dédaignaient pas de se faire, sur
l'ordre de Dieu, leurs gardiens, leurs compagnons, j'allais presque dire leurs
serviteurs ; pourquoi ne leur continueraient-ils pas ce ministère de charité
après leur mort, et cela jusqu'à ce qu'ils les aient introduits dans la patrie
?
Voici pour terminer ce qui se rapporte aux saints anges, un trait bien
touchant, qui montre à quel point les anges s'intéressent aux pauvres âmes du
Purgatoire ; je l'ai tiré de Rossignoli, qui le rapporte lui-même sur
l'autorité de la vén. Sœur Paule de Sainte-Thérèse, de l'ordre des
dominicaines. (Les Merveilles du Purg., 4e merveille.)
Dans le monastère des dominicaines du couvent de Sainte Catherine de Naples, où
la sainte résidait, c'était une pieuse coutume de réciter chaque soir avant de
se coucher, les vêpres de l'office des morts ; ces bonnes sœurs voulaient ainsi
procurer le repos aux pauvres défunts, avant d'aller prendre le leur. Or, un
soir, il arriva que, par suite d'un travail prolongé, les sœurs fatiguées ne
purent s'acquitter de ce pieux suffrage ; mais les pauvres âmes n'y perdirent
rien, car une troupe de saints anges, descendant du ciel dans le chœur des
religieuses, se mit à réciter d'une voix céleste, l'office accoutumé ;
Page 203
cependant la sœur Paule, qui était en oraison, entendant ces voix mélodieuses,
prête l'oreille, ouvre la porte de sa cellule et aperçoit la troupe angélique
en nombre exactement pareil à celui des religieuses.
Les saints du Ciel ne s'intéressent pas moins que les anges au soulagement et à
la délivrance des âmes du Purgatoire. Sous un certain rapport, je dirais même
qu'ils s'y intéressent d'avantage, parce qu'en vertu de la communion des
saints, le lien qui les unit aux âmes du Purgatoire est plus intime et plus
fort. Ce ne sont pas seulement, comme pour les saints anges, des clients, ce
sont des frères qu'ils voient souffrir au milieu des flammes ; comment
resteraient-ils indifférents à leurs tourments ?
Quelques théologiens ont prétendu que les saints ne peuvent intercéder pour les
âmes du Purgatoire ; mais un grand nombre de révélations nous apprennent le
contraire. Ces théologiens ont confondu l'interprétation et la satisfaction. Il
est certain que les saints, ne pouvant plus mériter pour eux-mêmes, ne peuvent
pas d'avantage satisfaire pour les autres ; et par conséquent, sous ce rapport,
leur situation à l'égard des âmes du Purgatoire est moins avantageuse que la
nôtre ; mais ils peuvent prier ; il est de foi qu'ils prient pour nous ;
pourquoi leur intercession s'arrêterait-elle aux portes du Purgatoire ? Les
saints prient donc pour les âmes souffrantes, pour ceux qui furent leurs amis
sur la terre, et de nombreux exemples nous autorisent à dire que cette prière
des saints est bien puissante auprès de Dieu, et cela est naturel, car les
saints sont les amis privilégiés de Dieu, et leurs prières sont accompagnées de
toutes les qualités qui manquent trop souvent aux nôtres.
Je pourrais citer bien des faits du même genre, car les vies des saints en sont
pleines. Les saints patrons dont
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nous avons porté les noms, et qui nous ont protégés pendant
la vie, continuent leur assistance à leurs clients qui gémissent dans les
flammes du Purgatoire. " Non seulement, dit le Père Faber, les liens
d'affection qui les unissaient à leurs protégés ne sont pas rompus par la mort,
mais il s'y mêle un sentiment de tendresse tout spécial, à cause des
souffrances terribles qu'endurent les êtres qui en sont l'objet, et un plus vif
intérêt à cause de la victoire qu'ils ont remportée. Les saints contemplent
dans ces âmes l'ouvrage de leurs soins, le fruit de leurs exemples, leurs
prières exaucées, le succès qui a si magnifiquement couronné leur affectueux
patronage. " (Tout pour Jésus, chap. IX.)
Il est de même des saints fondateurs d'ordres. Voici encore ce que dit à ce
sujet le P. Faber : " Ce que j'ai dit des saints en général,
s'applique en particulier aux fondateurs d'ordres et de congrégations. Ah ! ces
saints, ces fondateurs sont les enfants du Sacré-Cœur ; ils ont été conçus au
fond de ses replis les plus intimes ; ils ont été nourris de son sang le plus
pur ; leur charité a surpris le secret de ses palpitations. Qui pourrait donc
exprimer la sollicitude que ressentent ces pieux fondateurs pour ceux de leurs
enfants qui achèvent dans les flammes l'œuvre de la purification ? Ces enfants,
tant qu'ils ont été sur terre, les ont honorés ; ils ont vécu dans la maison de
leur Père et de leur fondateur, sa voix retentissait sans cesse à leurs
oreilles : ses fêtes étaient des jours de bonheur et de réjouissance
spirituelle ; sa règle étaient pour eux un second Évangile ; son habit leur
était aussi cher que les plus riches vêtements. Quoi donc d'étonnant si ce
fondateur, à son tour, chérit ses enfants, quand il les voit retenus au milieu
des
Page 205
flammes, eux la couronne de son ordre, l'honneur de sa paternité. " (Loco
citato.)
Après sa mort, saint Philippe de Néri se fit voir entouré d'un grand nombre de
religieux de son ordre qu'il avait délivré par ses prières.
Saint François d'Assise promit aux siens de descendre au Purgatoire, après leur
mort, pour en tirer ceux d'entre eux qui auraient été fidèles observateurs de
sa règle, en particulier de la sainte Pauvreté ? Notre seigneur lui avait donné
ce pouvoir, et un grand nombre de faits consignés dans les chroniques des
frères Mineurs, montrent qu'il en use quand il est besoin. La plupart des
grandes familles religieuses ont des traditions analogues.
Un autre privilège que nous voyons réservé à plusieurs saints, c'est de
délivrer un grand nombre d'âmes le jour de leur entrée au Ciel, et d'arriver
ainsi dans la gloire, comme Notre Seigneur Jésus-Christ, au jour de son
ascension, avec une nombreuse escorte d'âmes rachetées.
C'est ce que nous apprenons en particulier du B. Œgidius, un des douze premiers
disciples de saint François d'Assise. Un religieux dominicain étant mort, le
même jour apparut à quelque temps de là à un de ses frères à qui il avait promis
de faire connaître son sort. – " Eh bien ! qu’est-il advenu de vous ?
" demande l’ami avec anxiété. – " Je suis bienheureux répond le
dominicain, car je suis mort le même jour qu’un saint frère Mineur nommé
Œgidius, auquel Notre Seigneur, en récompense de ses grandes vertus, a accordé
la faveur d’introduire avec lui dans le Ciel la plupart des âmes qui se
trouvaient alors en Purgatoire. J’ai été de ce nombre, et me voici délivré par
les mérites de ce saint Père. " (Vita B Œgidii apud Bolland.)
Il faut parler maintenant de la douce influence de Marie
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dans le Purgatoire ;
Il s’est pourtant trouvé des théologiens, en petit nombre, j’ai hâte de le dire,
qui ont soutenu que la douce Marie ne peut rien pour les âmes du Purgatoire,
mais, comme dit le Père Faber, je n’aime pas que l’on parle de quelque chose
que Marie ne peut pas faire ? D’ailleurs les révélations des saints font
justice de ces doctrines désolantes. Si j’entreprenais de rapporter ici tous
les faits qu’ils nous font connaître de la miséricordieuse bonté de Marie à
l’égard des âmes du Purgatoire, ce serait matière d’un nouvel ouvrage ; comme
j’ai cité plusieurs faits où l’on voit la mère de Dieu intervenir en faveur de
ces pauvres âmes, je me contenterais de rapporter un ou deux exemples.
Nous voyons dans les révélations des saints, que le samedi, qui est le jour
spécialement consacré à la très sainte Vierge, est jour de fête au Purgatoire ;
ce jour-là, la douce mère des miséricordes descend dans les cachots du
Purgatoire visiter et consoler ses dévots serviteurs.
En vertu du privilège de la bulle Sabbatine, tous ceux qui ont porté le
scapulaire de
Après avoir été ravie en extase, un jour de samedi, et transportée dans le
Purgatoire, elle fut toute surprise de le
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trouver transformé comme en un paradis des délices, avec une grande lumière au
milieu, en place des ténèbres habituelles ; comme elle se demandait la raison
de ce changement, elle aperçut Marie, entourée d’une infinité d’anges, auxquels
elle ordonnait d’aller délivrer les âmes qui lui avaient été spécialement
dévouées, et de les conduire au Ciel. (V. Rossignoli, les Merveilles du
Purgatoire, IVe merveille.)
S’il en est ainsi des simples samedis consacrées à la très sainte Vierge, on ne
peut guère douter qu’il en soit de même, à plus forte raison, quand le cours de
l’année liturgique ramène quelqu’un des glorieux anniversaires de la mère de
Dieu. Les fêtes de Marie deviennent ainsi les fêtes du Purgatoire, et parmi
toutes ces fêtes, l’anniversaire du jour où
C’est un pieux usage d peuple Romain de visiter les églises, un cierge à la
main, pendant la nuit qui précède la fête de l’Assomption de
- " Oui, répond aussitôt l’apparition, c’est moi-même. "
- " Eh ! comment vous retrouvé-je au milieu des
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- vivants, puisque vous êtes morte depuis près d’un an ? qu’êtes-vous donc
devenue dans l’autre vie ? " - " Jusqu’à ce jour, je suis restée plongée
dans un feu épouvantable, à cause des nombreux péchés de vanité que j’ai commis
dans ma jeunesse ; mais dans cette grande solennité,
En voyant que cette dame restait stupéfaite et semblait douter encore,
l’apparition ajouta :
" En preuve de la vérité de ce que je vous dis : sachez que vous-même vous
mourrez dans un an, à la fête de l’Assomption ; si vous passez ce terme, tenez
tout cela d’une illusion. "
Saint Pierre Damien rapporte que cette dame passa cette année en bonnes œuvres
pour se préparer au redoutable passage. L’année suivante, l’avant-veille de la
fête, elle tomba malade et mourut le jour même de l’Assomption, comme il lui
avait été prédit.
Une foule d’écrivains, Gerson, Théophile Reynaud, Rossignoli, saint Alphonse de
Liguori, le P. Faber, confirment cette pieuse croyance, qui est appuyée sur un
nombre très considérable de révélations particulières, c’est pourquoi, à Rome,
l’église de Sainte-Marie in Montori, qui est le centre de l’archiconfrérie des
suffrages en faveur des âmes du Purgatoire, est place sous le vocable de
l’Assomption.
C’est ainsi que l’Eglise du Ciel, ayant sa reine à sa tête,
Page 209
se penche avec amour vers l’Eglise du Purgatoire, pour la secourir, la
consoler, et l’aider à entrer le plus tôt en possession de la gloire. Touchante
fraternité des âmes, qu’on ne trouve que dans l’Eglise catholique ! Là
seulement la mort perd ses droits ; ceux qu’elle sépare pour un temps ne
cessent de s’aimer, et de faire partie d’une même famille, où ceux qui restent
sur la terre, et ceux qui expient dans le Purgatoire, et ceux qui sont déjà
couronnés dans le Ciel, sa regardant comme les enfants d’un même père,
n’aspirent qu’au grand jour qui les verra tous réunis au foyer domestique, à la
table du Père commun.
Oh ! qu’il fera bon, et quand donc viendra ce bienheureux jour !
Chapitre 12
Rapport des âmes du purgatoire avec l'Église militante :
des apparitions des morts p.210 - 229
Des apparitions des morts. La question des revenants dans
l'histoire et devant la foi. -Du mode de ces apparitions. - Des illusions
diaboliques. - De l’évocation des morts. - Du Spiritisme. -Règles pour
discerner 1es vrais apparitions des fausses.
210:
Redescendons sur la terre : il s'agit d'étudier maintenant les rapports des
âmes du Purgatoire avec l’Église militante, et la première question qui se
présente, c'est de savoir si les âmes du Purgatoire peuvent se mettre
directement en rapport avec nous, et nous apparaître ; au fond c'est la vieille
question des revenants qui se pose ici; et cette question semble bien
définitivement tranchée par la négation ; un éclat de rire universel ne
manquerait pas d'accueillir celui qui voudrait la traiter scientifiquement,
tant la génération actuelle est habituée il considérer tout cela comme des
contes de bonne femme, dont ne s'effrayent plus même les enfants ; et cependant
tous les faits que j'ai cités, sont là qui déposent en sens contraire, et il
est dur de répondre ainsi par une fin de- non- recevoir absolue à l'histoire
tout entière ; car il ne faut pas se le dissimuler, tous les peuples et tous
les siècles ont cru à ces communications d'outre-tombe; les anciens païens
avaient leurs apparitions, tout comme le moyen âge catholique; il Y a plus: le
culte païen tout entier repose sur ces manifestations extraordinaires; et nous
voyons, par les anathèmes de
211:
anciennes que l'évocation des morts, le culte des mânes fut le grand péché de
l'antiquité."
Laissons de côté les Assyriens, les Égyptiens et les Grecs,
malgré les témoignages que nous fournissent les ruines de Ninive et de Memphis
; voyons ce qui se passait chaque année, chez les Romains : on sait que les
Lémuries ou fêtes expiatrices en l’honneur des morts y étaient célébrées
religieusement chaque année. Au jour marqué, le Souverain Pontife de Jupiter se
rendait processionnellement auprès du gouffre Manal, situé au milieu du champ
de Mars ; à ce cri sinistre Mundus patet, les morts sortaient en foule du sein
de la terre ; leurs parents, leurs amis a1laient au-devant d'eux, on les
conduisait dans les maisons, où un festin était préparé en leur honneur ; la
fête finie, on 1es reconduisait à leur sombre séjour. Or ces rites 1ugubres
existent chez tous les peuples non chrétiens ; au seizième siècle, saint
François Xavier les retrouve, identiquement les mêmes, chez les Japonais, et de
nos jours, dans ce grand empire Chinois, qui couvre un quart du globe, nos
missionnaires nous apprennent que les choses se passent encore de même, et que
l'évocation des morts, le culte des ancêtres forme à peu près toute la religion
de ce peuple extraordinaire. D'où peut venir une pareille unanimité ?
Il n'y a rien là qui attire; au contraire, ces
communications avec le monde invisible impriment naturellement la terreur;
comment les retrouve-t-on partout ? Qui a fait connaître ces mêmes rites aux
anciens Mexicains et à tous les peuples de I’Amérique, chez qui les Espagnols
les trouvèrent établis lorsqu'ils débarquèrent sur leurs plages ? Qui les a
révélés aux Vaudoux et ces peuplades abruties du centre de l’Afrique, qui n'ont
jamais eu de relations avec les peuples civilisés de l'antiquité, ou du
212:
monde moderne. A qui fera-t-on croire que ces milliers d'hommes, vivant sous
toutes les latitudes, à des, époques si éloignées les unes des autres, ont cru
voir, entendre ce qui n'a jamais eu de réalité que dans leur imagination ?
Faisons la part de l'illusion et de la superstition dans ces manifestations
étranges. De cette universalité de croyance aux apparitions des morts, je crois
être en droit de conclure qu'une réalité sérieuse se cache sous ces phénomènes.
L'Église ne s'y est pas trompée; également éloignée de la
superstition qui croit tout, et du scepticisme qui rejette, sans examen les
faits les mieux prouvés, elle admet en principe l'existence de ces
manifestations, et quand un fait particulier se présente, elle examine la part
qu'il faut faire à la supercherie ou à l’illusion démoniaque; si rien de tout
cela n'est à craindre, elle admet la réalité de l'apparition, et il le faut
bien, car autrement nous devrions déchirer toutes nos vies de saints, puisque à
chaque page ces phénomènes s'y reproduisent ; tantôt ce sont des âmes
souffrantes qui viennent solliciter nos prières; plus rarement, ce sont des
réprouvés, qui sortent un instant de l'abîme, pour raconter leurs souffrances.
En dehors de ces récits, empruntés aux annales de l’Église,
il y a la tradition de tous les peuples qui parle de maisons hantées, de bruits
étranger, d'apparitions effrayantes. Si je n'entre pas dans l'étude de ces faits,
ce n'est pas que je les rejette en bloc, comme nos beaux esprits modernes, je
tiens au. contraire, qu'au milieu de beaucoup de superstitions et d'erreurs, il
y a un fond de vérité à la plupart de ces récits; à moins de renverser les lois
du témoignage humain, il faut bien avouer que sur tant de faits de ce genre,
que l'on raconte, il y en a qui sont parfaitement prouvés; la seule raison qui
me force de les
213:
passer sous silence, c'est la loi que je me suis imposée, en commençant ce
travail, de ne citer que des révélations appartenant à la vie des saints, afin
d’écarter tout péril d'illusion. Pour ceux qui voudraient étudier ces faits
plus en détail, je les renverrai à M. de Mirville, dans son livre des esprits
et de leurs manifestations, ou à la mystique de Goerres. En me renfermant dans
mon programme, je veux raconter ce qui arriva au grand docteur du moyen âge,
saint Thomas d'Aquin; il serait dur de rejeter ce grand esprit parmi les gens
crédules, qui se laissent prendre à des contes de bonnes femmes. Voici ce qu'on
trouve dans sa vie (V. Rolland, 7 mars,)
Lorsque saint Thomas était lecteur en théologie à
l'Université de Paris, il vit un jour paraître devant lui l'âme de sa sœur, qui
venait de mourir au couvent de Capoue, dont elle était abbesse; elle souffrait
cruellement pour divers manquements à la vie religieuse et se recommandait à
ses prières; le saint le lui promit, et tint parole; à quelque temps de là,
ayant été envoyé à Rome par ses supérieurs, il vit cette chère âme lui
apparaître de nouveau, mais cette fois, dans l'extérieur de la gloire; elle
venait le remercier de ses suffrages qui avaient hâté sa délivrance.
Familiarisé depuis longtemps avec les choses surnaturelles, le saint ne
craignit pas d'entrer en conversation avec l'apparition et de lui demander ce
qu'étaient devenus deux de ses frères morts auparavant : " Arnould est au
Ciel, répondit l'âme, et il jouit d'un haut degré de gloire, pour avoir défendu
l'Église et le Souverain Pontife contre les impies agressions de l'empereur Frédéric;
quand à Ludolphe, il est encore dans le Purgatoire où il souffre beaucoup,
parce que personne ne pense à prier pour lui; pour vous, cher frère, une place
magnifique vous attend
214:
dans le Paradis, en récompense de tout ce que vous avez fait pour l'Église :
hâtez.vous donc de mettre la dernière main aux divers travaux que vous avez
entrepris, car certainement vous viendrez bientôt nous rejoindre. "
L'histoire rapporte qu'en effet le grand docteur mourut peu de temps après.
Un autre jour, le même saint était en prières dans l'église
de Saint-Dominique à Naples; il vit venir au devant de lui frère Romain, qui
lui avait succédé à Paris dans la charge de lecteur en théologie. Le saint crut
d'abord qu'il venait d'arriver de Paris, car il ignorait sa mort, il se leva
donc pour s'informer de sa santé et des motifs de son voyage.- " Je
ne suis plus sur la terre, lui dit le bon religieux en souriant, j'ai passé
quinze jours seulement en Purgatoire; par la miséricorde de notre Dieu, je suis
déjà en possession de ma couronne, et je, viens par ses ordres vous encourager
dans vos travaux.) -" Suis-je en état de grâce" demanda aussitôt
Thomas. -Oui, mon! frère, et je dois vous dire que vos œuvres sont très
agréables à Dieu ! " Alors le théologien, rassuré sur son propre état,
voulut profiter de l'occasion pour sonder quelques mystères de la science
sacrée en particulier le mystère de la vision béatifique, mais il lui fut
répondu par ce verset du psalmiste Sicut audiv imus sic vidimus in civitate Dei
nostri, et l'apparition disparut.
Voici encore un fait très intéressant qui arriva à saint
Gothard, évêque d'Hidesheim, en Hanovre. (Vide apud Bolland, vita sancti
Gothard, die 4 maii.)
C'était à une des plus tristes périodes du moyen âge. Sous
la main de fer des empereurs, défenseurs officiels de la sainte Église, en
réalité, ses oppresseurs, le brigandage et la révolte contre l'autorité
épiscopale avaient fait des progrès effrayants dans cette partie de
l'Allemagne.Plus
215 :
d'immunités ecclésiastiques, plus de sécurité pour les clercs et les religieux;
on pillait les terres de l’Église et on se moquait de ses censures. Le saint
évêque s'était vu forcé de recourir à l'excommunication contre ces orgueilleux,
mais ils n'en tinrent pas compte, et le lendemain au moment où l'évêque prenait
les ornements sacrés, ils entrèrent dans l'église pour braver sa sentence. Le
saint se tourna vers eux, et, avec la double majesté du caractère sacré et de
sa vertu bien connue : " J'ordonne, dit-il, au nom du Saint-Esprit, en
vertu de l'obéissance chrétienne, à tous ceux qui sont excommuniés de sortir du
lieu saint. " Les impies se regardent en ricanant, bien décidés à ne pas
bouger. Mais, ô stupeur, voilà qu'en présence de tout le peuple, les dalles se
soulèvent, et un certain nombre de morts ensevelis sous le pavé du temple
sortent de leur tombe, et se dirigent vers la porte de l'église. Dans cet âge
de fer, l'excommunication était la seule arme qui restât à l'Église pour faire
un peu respecter ses lois, on en usait donc assez largement, et ces malheureux,
atteints par les censures pour des fautes secrètes probablement, avaient été
enterrés dans le lieu saint parce qu'on ignorait leur état. A cette vue, le
peuple se mit à jeter de grands cris, et les pécheurs publics s'enfuirent épouvantés
de la leçon.
La messe finie, l'évêque accompagné du clergé se rendit à
la porte de l'église, où les morts l'attendaient prosternés humblement, comme
pour implorer leur pardon. L'évêque les interrogea, et ils répondirent que,
malgré les censures dont ils étaient liés, ils avaient été sauvés à la mort,
grâce à leur contrition; ils demandaient la levée de l'excommunication pour
pouvoir participer aux suffrages des fidèles, et reposer en paix dans, la terre
bénite; alors l'évêque, après les avoir loués du bon exemple qu'ils venaient de
216 :
donner, leur donna l'absolution des censures, et aussitôt. Ils se relevèrent,
rentrèrent dans l'église, et sans ajouter, un seul mot, se recouchèrent dans la
tombe qui se referma sur eux.
Dans ce cas, on voit les apparitions se rendre visibles à
tout un peuple; ce qui exclut la possibilité d'une hallucination.
Voici encore un exemple de ces apparitions collectives il
est plus récent, puisqu'on le trouve dans la vie du V. Punir, ami particulier
de saint Charles Borromée, archiprêtre d'Aroua, au diocèse de Milan. Pendant
que la fameuse peste, qui fit tant de victimes au diocèse de Milan, ce saint
archiprêtre, non content de se multiplier pour administrer les secours de son
ministère aux malheureux atteints de la contagion, n'avait pas craint de se
faire fossoyeur, pour ensevelir dans la terre sainte les cadavres des défunts,
la peur ayant paralysée tous les courages, et personne n'osant se charger de
cette terrible besogne; or, à quelque temps de là, comme il passait le long du
cimetière, à l'issue des vêpres, il s'arrêta tout à coup frappé d'une vision
extraordinaire; craignant d'être le jouet d'une hallucination, il se tourna
vers don Sanchez, alors gouverneur d'Arona qui l'accompagnait, et lui demanda:
-" Voyez.:vous, Monsieur, le même spectacle qui se
présente à mes regards ? – " Oui reprit le Gouverneur, qui venait
lui aussi de s'arrêter dans la même contemplation, je vois une procession de
morts qui s'avancent vers l'église; et je vous avoue qu'avant que vous m'en
eussiez parlé, j'avais peine à en croire mes yeux." - " Ce sont
probablement, reprit l'archiprêtre, les récentes victimes de la peste qui nous
font connaître ainsi qu'elles ont besoin de nos prières.' Aussi- tôt il fit
sonner les cloches et convoquer les paroissiens
217:
pour le lendemain à un service solennel en faveur des défunts, (Vie du V.
Punzoni, chap. VII.) On voit ici. deux personnages que l'élévation de leur prit
met en garde contre tout péril d'illusion, et qui, frappés tous deux, en même
temps, de la même vision, ne se décident à y ajouter foi qu'après avoir
constaté que leu yeux sont frappés d'un même phénomène. Il n'y a pas là la plus
petite place à l'hallucination, à moins qu'on suppose que deux hommes sérieux,
sans aucun accord préalable, sans aucune cause extérieure, sont frappés au même
instant d'un même trouble d'esprit qui leur fait voir les mêmes objets. Qu'on
interroge les médecins sérieux, ils diront que l'hallucination n'agit pas
ainsi, et qu’'il n'y a rien de plus mobile, de plus capricieux et de plus
personnel que les
tableaux qu'elle enfante.
D'autres fois, ces apparitions laissent un témoignage
sensible de leur présence, ce qui ne peut faire douter de leur réalité
objective : voici ce qui arriva à sainte Brigitte à sa fille, sainte Catherine,
pendant le séjour qu'elles eurent à Rome.
Catherine était un jour en prière dans l'antique basilique
du prince des apôtres. Elle vit venir à elle une femme revêtue d'une robe
blanche et d'un manteau noir, qui lui demanda de prier pour une de ses
compatriotes défuntes, qui avait besoin qu'on s'intéressât à elle. – " Son
nom ", demanda la sainte.- "C'est la princesse Gida, de Suède; femme
de votre frère Charles." Catherine pria alors l'étrangère de l'accompagner
chez sa mère Brigitte, pour lui annoncer cette triste nouvelle. " Je suis
chargée : d'un message pour vous seule, et il ne m'est pas permis de faire
d'autres visites, car je dois repartir de suite. Du reste vous n'avez pas à
douter de la vérité du fait; dans quelques jours arrivera ici un autre envoyé
de Suède vous
218:
apportant la couronne d'or de la princesse Gida ; elle vous l'a léguée par
testament, pour s'assurer "le secours de vos prières, mais
accordez-les-lui dès maintenant, car elle en a un pressant besoin"; en
disant ces mots, elle s'éloigna et disparut. Catherine, de plus en plus
surprise, courut après elle, mais elle ne vit, personne; elle interrogea ceux
qui priaient dans l'église; aucun n'avait vu l'étrangère. De retour à la
maison, elle raconta à sa mère, sainte Brigitte, ce qui lui était arrivé;
celle-ci lui en souriant : "C'est votre belle.sœur Gida qui vous est
apparue elle-même.
Notre Seigneur a daigné me le faire Notre Seigneur en révélation ; la chère
défunte est morte dans des sentiments de piété consolants, c'est ce qui lui a
valu de venir auprès de vous, implorer des prières, mais comme elle a à expier
les nombreuses fautes de sa jeunesse, il faut que toutes" deux nous
fassions notre possible pour la soulager, la couronne d'or qu'elle vous envoie
de si loin, vous en fait une obligation plus pressante. " Quelques
semaines après, un officier" de la cour du prince Charles arriva à Rome,
apportant la fameuse couronne, et ce qu'il croyait bien être la première
nouvelle du trépas de Gida. Mais dès ce temps-là, le bon Dieu avait son système
télégraphique fonctionnant à l'usage de ses saints. La couronne, qui était fort
belle, fut vendue, et le prix appliqué en bonnes œuvres pour le soulagement de
l'âme de la princesse. (Vid. apud /Jolland., vita sanctœ Cath, 24 mars.)
Il faut maintenant étudier en théologien le mode de ces
apparitions; il y a là plusieurs questions intéressantes, sur lesquelles les
docteurs sont divisés. Comment les défunts nous apparaissent-ils ? est-ce dans
219 :
leur propre corps ou revêtent-ils pour cela un corps d’emprunt ? On peut
ramener les différentes opinions des docteurs à ce sujet à cinq principales.
Quelques-uns pensent que les défunts apparaissent dans leur propre chair, à qui
Dieu permet de reprendre pour un moment sa forme vivante. Dans cette opinion,
qui se présente la première à l'esprit, les apparitions seraient de véritables
résurrections momentanées.
Un plus grand nombre tient que, lorsque Dieu permet à un
défunt d'apparaître, celui-ci revêt un corps d'emprunt pris dans la substance
de l'air. Cette opinion, qui parait d'abord assez étrange, se trouve confirmée
par une apparition dont j'ai parlé assez longuement au chapitre septième. Comme
la personne favorisée de l'apparition s'étonnait du peu de ressemblance qu'elle
lui trouvait avec la défunte : "Sachez, lui fut-il répondu, que ce que
vous voyez ici n'est pas mon corps qui gît dans le sépulcre, et qui y restera
jusqu'au jour de la résurrection générale,- mais un autre, formé
miraculeusement de la substance de l'air pour pouvoir vous parler et obtenir
vos suffrages. Plusieurs théologiens et médecins ont pensé qu'entre le corps et
l'âme, il y a une substance intermédiaire, qui participe de l'un et de l'autre,
et qu'elle est le lien qui les unit l'un à l'autre. D'après ces théologiens, ce
serait ce principe vital, appelé encore périsprit, qui se manifesterait dans
les apparitions.
D'autres pensent que ces apparitions n'ont aucune réalité
objective, mais qu'elles se font par une impression purement subjective
produite sur le sens de la personne qui croit voir, entendre, toucher ce qui
n’à aucune réalité à l'extérieur. Ceci revient à dire que les apparitions sont
220 :
de simples visions intellectuelles, ce que les médecins appellent des
hallucinations. Enfin un grand nombre de théologiens, surtout les scolastiques,
enseignent que les apparitions des âmes se font sans la participation des
défunts, souvent même à leur insu, par le ministère des bons ou des mauvais
anges, agissant ainsi, bien qu'avec des vues différentes, par la permission de
Dieu. Avant de dire ce qui me parait plus probable dans ces différentes
opinions, je veux citer au long le cardinal Bona, qui est un maître en ces
matières si difficiles. (Bona. Trait. du discernement des esprits; ch. XVIII.)
Voici d'abord ce qu'il pense de la réalité des apparitions.
Il nous reste à parler des apparitions des âmes, soit des bienheureux qui
règnent avec Dieu, soit des damnés, soit de ceux qui sont détenus dans le
Purgatoire, dont on a tant de témoignages dans l'Écriture et tant d'histoires
rapportées par de saints et très graves auteurs, et même par des païens,
lesquelles sont entre les mains de tout le monde, en sorte qu'on a sujet de
s'étonner qu'il se soit trouvé des hommes de bon sens qui aient osé les nier
,tout à fait, ou les attribuer à une imagination trompée. Il est certain qu'il
y a des hommes qu'on ne saurait, excuser d'erreur et de témérité de ce qu'ils
se moquent de toutes sortes d'apparitions comme d'autant de tromperies,
d'illusions et de rêveries.
Il est vrai qu'il y a des, personnes qui croient trop facilement toutes les
apparitions qu'on raconte, en les embrassant toutes sans discernement; il faut
tenir pour assuré que, comme il y en a de très véritables, par lesquelles les
hommes sont instruits pour leur salut et ont portés à la vertu, il y en a aussi
de fausses par lesquelles
221 :
Dieu permet que quelques personnes soient trompées. Il faut donc éviter l'une
et l'autre extrémité~J (Loco cita- to, chap. XIX,)
Quelles sont les personnes qui nous apparaissent ainsi ? Quelques-uns
pensent, dit le docte et pieux cardinal, que les justes peuvent sortir pour un
temps du lieu où ils sont, mais que les damnés ne le peuvent jamais. D'autres
estiment, avec saint Thomas, que les damnés le peuvent pour corriger les
vivants, et pour leur donner de la terreur, mais nous ne lisons nulle part que
les âmes des enfants, qui sont morts avec le péché originel aient apparu, car
ils ne peuvent recevoir de nous aucun secours, et il ne semble pas qu'il y ait
aucune utilité dans leurs apparitions. Et dans un autre endroit : Les âmes des
hommes qui sont hors de cette vie, lesquelles jouissent de l'éternelle
félicité, ou sont tourmentées pour l'éternité dans les flammes de l'Enfer, ou
sont purifiées de leurs péchés dans le Purgatoire, peuvent nous apparaître. D
(Loco citato, même chap.) Le savant Cardinal, si affirmatif sur la réalité des
apparitions, l'est beaucoup moins, comme on va le voir, sur le mode de ces
mêmes apparitions. De savoir si les âmes apparaissent en leur propre corps ou
en des corps feints et empruntés, et en cas que ce soit dans des corps
empruntés, savoir si elles peuvent leur donner, par la puissance naturelle, la
forme en laquelle on les voit, ou si elles ont besoin du secours des anges pour
former ce corps, ou si elles apparaissent par elles-mêmes, ou si ce sont des
anges qui les représentent; ce sont des questions qu'on agite problématiquement
dans les écoles. D (Loco citato.)
Saint Augustin, cité à cet endroit par le cardinal Bona,
incline manifestement vers l'opinion
qui attribue les appa-
222 :
ritions des âmes aux anges. Après avoir parlé de quelques apparitions de morts
aux vivants, et même de vivants à d'autres vivants, après avoir raconté que
lui-même, Augustin, étant à Milan, apparut ainsi, sans le savoir, à Eulogius de
Carthage, pour lui expliquer un passage difficile du traité de la rhétorique de
Cicéron, le grand docteur de l'Église latine, conclut en ces termes:
" Pourquoi ne croirions-nous pas que ces choses sont des opérations
des anges, lesquelles arrivent par la dispensation de la providence de Dieu ?
puis, avec son humilité ordinaire le saint docteur déclare que pour lui il
ignore comment. les choses se passent. " Cela, dit-il est trop haut pour
que je puisse y atteindre." (Saint Augustin, de cura pro mortuis. )
Sur quoi le pieux cardinal conclut avec la même humilité et
simplicité : " Si saint Augustin a ignoré ces choses, qui suis-je
pour me promettre d'en avoir la connaissance ? " (Loco citato.)
Après cela, il pourra paraître bien impertinent et bien présomptueux
d'avoir une opinion, quand ces grands et saints personnages refusent de
prononcer; mais comme, une question étant posée, il est impossible d'empêcher
l'esprit de l'homme de se porter d'un côté ou de l'autre, je dirai simplement
ce qui me parait le plus probable à ce sujet. Je crois, en étudiant les
nombreuses révélations faites à de saints personnages, et que j'ai sous les
yeux. qu'il y a du vrai dans chacune des cinq opinions exposées plus haut, en
sorte que le seul tort des opinions exposées serait d'être exclusives, et de
vouloir limiter la toute-puissance de Dieu entre les bornes toujours étroites
de nos propres conceptions. ! Ainsi, pour la première opinion, qui tient que
les morts
223 :
apparaissent dans leur chair momentanément ressuscités, cela est évident dans
certains cas : par exemple dans le cas de l'apparition de Pierre Milès à saint
Stanislas de Cracovie, d’ont j'ai parlé au chapitre huitième, ou encore dans le
cas, des excommuniés d'Hildesheim, dont j'ai fait mention précédemment. Là, pas
de doute; les morts sortent véritablement de leur tombe; on voit leur corps
décharné se ranimer, reprendre sa forme, et l'apparition finie, se recoucher
dans son sépulcre. Il s'agit bien d'une apparition du défunt dans sa propre
chair; mais comme ces cas sont fort rares, et qu'il ne faut pas inutilement
multiplier 1es miracles, je crois, qu'à moins d'indications spéciales, il ne
faut pas recourir à l'hypothèse d'une résurrection momentanée pour expliquer
les apparitions des défunts.
La seconde opinion, qui enseigne que les défunts
apparaissent dans un corps d'emprunt formé de la substance de l'air; me parait
la plus vraie en pratique, en ce sens que la très
grande majorité des apparitions se font, je le crois du moins, de cette
manière.
La troisième opinion, qui les fait apparaître à l'aide
d'une substance intermédiaire entre le corps et l'âme, me sourirait encore
plus, si l'existence de ce périsprit ou principe vital était parfaitement
démontrée; mais comme nous sommes en présence d'une hypothèse assez nouvelle,
et que la science n'a pu encore constater, je m'abstiens de prononcer.
La quatrième opinion, qui réduit toutes les apparitions à
simples visions intellectuelles, me parait fausse, en ce sens surtout qu'elle
est exclusive. Tous les théologiens distinguent les visions et apparitions en
trois classes : les corporelles, les imaginaires et les intellectuelles. Il est
certain que les morts peuvent se manifester des deux der-
224 :
nières manières, ce qui revient à la quatrième opinion, mais est-il démontré
qu'ils ne peuvent apparaître corporellement ? surtout, quand l'apparition se
fait voir à plusieurs personnes à la fois, quand elle laisse un témoignage
extérieur de sa présence. Il faut bien avouer alors que l'apparition ne s'adresse
pas seulement à l'intelligence, mais aux sens, par l'intermédiaire d'un corps.
La cinquième opinion qui fait apparaître les défunts par
l'intermédiaire des anges, a pour elle le grand nom de saint Augustin, qui
pourtant, on l'a vu, a évité de se prononcer, et la grande majorité des
théologiens scolastiques. J'avoue néanmoins que j'éprouve la plus grande
répugnance à admettre que ce soit le mode ordinaire par lequel les âmes se
mettent en rapport avec nous.
Il y a là une espèce de mensonge en action qui me répugne. Pourquoi apparaître
sous des noms et sous des formes d'emprunt pour solliciter nos prières, nous
décrire, comme les éprouvant eux-mêmes, les peines qu'endurent leurs clients.
Ne serait-il pas beaucoup plus simple de faire apparaître les intéressés
eux-mêmes, puisque, dans ce cas comme dans l'autre, le miracle est le même.
Je ne veux pas dire que jamais les anges n'ont apparu sous
le nom des défunts, mais je crois que ces illusions doivent être réservées à la
malice des mauvais anges. Il n'est que trop bien constaté, en effet, que
souvent les démons apparaissent sous la forme d'une âme, du Purgatoire, afin de
tromper les hommes.
Voici ce que dit encore à ce sujet le cardinal Bona :
" Entre une infinité de tromperies par lesquelles cet
artificieux ennemi s'efforce de surprendre ceux qui ne sont pas sur leurs
gardes, il ne faut pas oublier celle par laquelle il appara1t quelquefois sous
la forme d'une per-
225 :
sonne qui n'est plus au monde, et qui est morte dans le Il péché. Ils font
demander pour cette personne des aumônes, des prières, des jeûnes, des
pèlerinages, des messes et d'autres bonnes œuvres, comme si elle était dans un
état de salut, afin que ceux qui sont dans le péché s’y, conforment encore
davantage, étant trompés par la vaine espérance que leur donnent ces illusions.
Mais, ajoute le savant cardinal, il est facile de se garantir de ces illusions,
car les prières que demandent ces fausses apparitions sont ordinairement
déterminées à un certain nombre, et jointes à de certaines observances vaines,
ambiguës et superstitieuses; le tout est accompagné de menace et de terreur, ce
qui fait suffisamment reconnaître l'esprit d'ou cela vient. " (Loco
citato.)
C'est donc avec raison, que les saintes Écritures et les
lois de l'Église prohibent sévèrement l'évocation des morts; d'abord, parce
qu'il n'est pas permis de les troubler sans raison de leur
repos, et ensuite, parce qu’en provoquant ainsi leur apparition, on s'expose à
tomber dans les pièges du démon. En effet, les morts sont entrés dans l'éternel
repos; ni les saints du Ciel, ni les âmes du Purgatoire, ni les réprouvés' ne
peuvent, sans la permission de Dieu, répondre à notre appel, et se mettre en
communication avec nous.
Or, il n'est pas probable que Dieu suspende les lois générales de sa
Providence, pour satisfaire nos caprices; mais le démon est toujours là, pour
exploiter cette curiosité malsaine, qui nous pousse à soulever le voile
derrière lequel se cachent les réalités de l'avenir. 11 ne doit donc être
permis qu'aux saints, éclairés d'une inspiration spéciale, de se mettre en
communication avec les défunts et
de solliciter ainsi un miracle; quant aux pauvres pécheurs comme nous, ce
serait ten-
226:
-ter Dieu et s'exposer infailliblement à être trompés. On voit par là ce qu'il
faut penser du spiritisme, qui repose tout entier sur l'évocation des morts. Un
homme, sans aucune délégation divine,
se proclame medium, c'est- dire intermédiaire entre ce monde et l'autre. A sa
voix, on entend répondre les plus grands noms de l'histoire et de l'Église,
Socrate, Platon, saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Louis,
Luther. Calvin, Voltaire, Lamennais et le Père Lacordaire défilent pêle-mêle et
viennent déposer contre les convictions de leur vie tout entière. Les malheureux
n'ont pas reculé devant le nom du Sauveur Jésus. Le divin Rédempteur est venu à
leurs voix déposer contre l'Évangile, et annoncer au monde que sa loi sainte
allait recevoir son complément sous la direction de ces nouveaux apôtres.
L'ensemble de ces réponses à travers bien des incohérences et des
contradictions, trahit une pensée commune, c'est que l'Église du Christ a fait
son temps, et que l'Église spirite va prendre sa place désormais dans la
direction des âmes; plus d'enfer, mais un progrès continu vers le bien, à
travers des milliers de réincarnations successives; plus de célibat
ecclésiastique, plus de confessions, plus de jeûnes, de mortifications, une
morale facile, la morale de l'honnête comme, dépourvue de sanction; voilà des
traits à quoi l'on peut reconnaître l'inspiration commune qui dicte ces
différentes réponses, et qui n'est autre que celle du père du mensonge, juste
châtiment de ceux qui, par une curiosité présomptueuse, et sans aucune des
préparations nécessaires, ont voulu se mettre en communication directe avec les
habitants de l'autre monde.
Il faut donc nous éloigner avec horreur de ces pratiques
démoniaques, que l'on est surpris de voir renaître dans notre siècle
matérialiste et incrédule. Dans les premiers
227 :
temps de l'Église, aux jours de sa primitive ferveur, plus tard, au moyen âge,
à cette époque de foi vive, où les âmes étaient toutes préparées à ces
communications surnaturelles, on a pu se montrer plus large, Nous voyons les
saints, les grands thaumaturges de ces époques, en communication fréquente avec
l'autre monde, et quand ces communications se font attendre, ils ne craignent
pas de les provoquer. Dans le silence du cloître, deux âmes qui s'étaient
aimées, faisaient souvent le pacte que le premier qui mourrait apparaîtrait à
son ami resté sur la terre, pour lui apprendre son sort en l'autre monde; j’ai
cité plusieurs de ces faits touchants, et nous avons vu que Dieu se plaisait à
ratifier ces promesses de l'amitié chrétienne; mais ces appels à la tombe, ces
communications surnaturelles, désirées et provoquées, supposent un état qui
n'existe plus, une pureté, une vivacité de foi que nos tristes jours ne
connaissent guère.
Déjà au dix-septième siècle, le cardinal Bona blâmait sévèrement ces sortes de
conventions, et les raisons de s'en abstenir sont plus fortes encore à notre
époque.
Néanmoins, comme le bras de Dieu n'est pas raccourci, et
qu'il peut toujours permettre ces manifestations surnaturelles, ainsi que le
prouvent des faits récents et incontestables; comme d'autre part, vu
l'imperfection de notre foi et notre peu d’habitude du surnaturel, le danger
des illusions diaboliques devient plus grand que jamais, il ne sera pas inutile
d'indiquer, en terminant ce chapitre, à quelles règles on peut distinguer les
apparitions d'avec les illusions diaboliques.
Première règle, - Toute apparition désirée ou provoquée est
suspecte,
Deuxième règle, - Si le défunt apparaît sous une forme
noire, difforme, mutilée, c'est une preuve que c'est un
228 :
mauvais esprit, à plus forte raison s'il apparaît sous la forme d'un animal,
excepté pourtant la colombe et l'agneau, dont le démon ne prend jamais la
figure.
Troisième règle. - Si l'apparition fait voir un visage
morne, courroucé, si elle s'exprime d'une, voix tremblante, enrouée, confuse,
croyez certainement que vous avez affaire au démon.
Quatrième règle. - Si l'apparition agit d'une manière
désordonnée, si elle révèle des choses cachées qu'il serait expédient de taire,
si elle enseigne quoi que ce soit contre la foi catholique, si elle blasphème,
si elle a horreur des choses saintes, l'eau bénite, le crucifix, etc., il est
prouvé qu'on a affaire au démon ou à un réprouvé.
Cinquième règle. - Les exhortations à la vertu, les bons
conseils, les corrections faites aux pécheurs ne sont pas toujours la marque
d'un bon esprit; le démon ayant coutume de persuader un moindre bien, pour en
empêcher un plus grand.
Sixième règle. - Les âmes du Purgatoire apparaissent
ordinairement pour solliciter nos prières ou recommander quelques restitutions;
cela fait, elles ne reviennent plus, si ce n'est pour remercier, si donc
l'apparition continue et devient importune et menaçante, c'est la marque d'un
mauvais esprit.
Septième règle. - N'acceptez qu'avec défiance, les services
d'une âme du Purgatoire, qui vient se mettre à votre disposition, et habiter
dans votre maison pour un certain temps.
Huitième règle. - Tous les théologiens mystiques enseignent
que les bonnes apparitions jettent d'abord dans un certain trouble, qui fait
place à la joie et à l'onction divine, laquelle, se répandant dans l'âme,
augmente, son humilité, sa charité et excite en elle le désir de la perfec-
229:
-tion ; c'est le contraire dans les apparitions diaboliques, elles commencent
par un sentiment de joie, de vaine complaisance; pour amener bientôt
l'inquiétude, la tristesse, la vaine gloire; l'âme, après ces sortes de
communications, se retrouve sans onction, comme une terre desséchée et frappée
de la foudre; ou si elle conçoit quelque projet, ce n'est que présomption, esprit
de désobéissance et d'orgueil, et le tout aboutit à la confusion.
Neuvième règle, - Qui à elle seule peut tenir lieu de
toutes les autres. Ayez un bon directeur; exposez-lui tout, sans exagération et
sans réticences" et tenez-vous-en simplement à sa décision. Toutes ces
règles sont extraites du cardinal Bona et dès différents auteurs mystiques qui
ont traité ces questions délicates.
fin page 229.
Chapitre 13 La protection des
âmes du
Purgatoire
p.230 - 245
La reconnaissance, vertu du Purgatoire, proportionnée à la
sainteté de ces âmes et à la grandeur du don qui leur est fait. – Les âmes du
Purgatoire nous protègent dès maintenant; à plus forte raison quand elles sont
entrées au ciel. – Exemples de protection dans l’ordre temporal, dans l’ordre
spirituel. – Assistance à la mort.
230 :
La reconnaissance est la vertu des nobles âmes. – Pendant que les
méchants cherchent tous les moyens d’en alléger le fardeau, les âmes généreuses
ne sont jamais plus fières que lorsqu’elles ont pu témoigner à leurs
bienfaiteurs qu’elles étaient dignes de leurs dons. Or les âmes du Purgatoire
sont des âmes saintes, des prédestinés, de futures citoyens du ciel. Quelles
qu’aient été leurs dispositions aux jours de leur vie mortelle, leur Coeur s’est
agrandi aux révélations de l’éternité. Ces saints ne sauraient être ingrates,
parce qu’ils ont laissé à tout jamais derrière eux les bassesses de leur vie
mondaine. Nous n’avons donc pas à craindre qu’ils n’oublient jamais leurs
bienfaiteurs.
Il faut se rappeler aussi que, d’après les règles
élémentaires de la justice, la reconnaissance se mesure à la grandeur du don,
et au besoin plus ou moins grand que l’on en a; or, ici, il s’agit d’un bien
infini; il s’agit de donner Dieu à ces âmes qui ont faim et soif de Lui, et
nous, pauvres et misérables habitants de la terre, ce bien sans limite, ce don
inestimable, dont nous ne pouvons, pendant les jours de notre pèlerinage nous
assurer la possession à
231:
nous mêmes, il est entre nos mains, et nous pouvons en disposer en faveur des
âmes du Purgatoire; avec une prière, une aumône, une légère mortification, nous
pouvons les mettre en possession de Dieu! Ah ! celui qui sait ce que c’est que
Dieu, celui qui a médité, aux clartés de l’amour, les mystères de l’infini,
celui-là seul peut comprendre la grandeur du don de Dieu que nous faisons à ces
âmes. L’entrée du ciel, la vision béatifique, les joies de l’éternité
bienheureuse, tous ces trésors qui sont des grâces absolument gratuites,
qu’aucune oeuvre des saints n’a jamais pu mériter de condigno, voilà le cadeau
inestimable que nos bonnes oeuvres font aux âmes du Purgatoire; à la grandeur
du don, à la faim surnaturelle que ces âmes en ont, vous pouvez mesurer le
degré de leur reconnaissance.
Mais cette reconnaissance n’est pas stérile; elle
n’est pas réservée aux jours, peut-être encore lointains, où ces âmes seront en
possession définitive de la gloire.
J’ai prouvé ailleurs que les âmes du Purgatoire, dès
maintenant, connaissent leurs bienfaiteurs et prient pour eux; je n’y
reviendrai pas. Aussi bien, mieux vaut que les meilleurs arguments de l’école,
comment les âmes du Purgatoire s’intéressent à leurs bienfaiteurs de la terre.
Nous lisons dans les révélations de sainte Brigitte
(liv. IV, Ch. VII), qu’un jour, elle entendit la voix d’un ange qui, descendu
en ce lieu d’expiation pour consoler ces âmes, répétait ces paroles: "Béni
soit celui qui, vivant encore sur la terre, aide les âmes du Purgatoire de ses
oraisons et de ses bonnes oeuvres! car la justice de Dieu exige nécessairement
que les âmes soient purifiées par le feu, à moins qu’elles ne soient délivrées
par les bonnes oeuvres de leurs amis."
232:
En même temps, des profondeurs de l’abîme, la sainte entendit un choeur de voix
suppliantes qui disaient: "O Christ, très juste juge, au nom de votre
miséricorde infinie, n’ayez pas égard à nos fautes, qui sont sans nombre, mais
aux mérites de votre très précieuse passion."
"Mettez au Coeur des ecclésiastiques et des
religieux, des prélats et des simples prêtres, un sentiment de vraie charité,
afin que, par leurs prières, leurs mortifications, leurs aumônes et les
indulgences qu’ils peuvent nous appliquer, ils nous secourent dans notre triste
situation."
"Il dépend d’eux de nous soulager et d’abréger
nos tourments en nous faisant admettre plus tôt auprès de vous, ô Dieu très
juste et très bon."
"Et d’autres voix répondaient à ces touchantes
supplications, en disant: "Grâces, et mille fois grâces, à ceux qui nous
soulagent dans notre malheur; ô Seigneur, que votre puissance infinie rende au
centuple à nos bienfaiteurs le bien qu’ils nous font, en intercédant pour nous
et en nous amenant au séjour de votre douce et très divine lumière."
J’ai parlé ailleurs de
233:
toujours des artifices de l’ennemi. (Vie de
On a vu d’ailleurs dans un grand nombre d’apparitions
citées précédemment que, Presque toujours, les âmes du Purgatoire aussitôt
délivrées s’empressent d’apparaître à leurs bienfaiteurs, pour les remercier;
mais il faut maintenant entrer dans le détail, et voir, à la lumière des faits,
comment les âmes du Purgatoire nous protègent, soit dans l’ordre temporél, soit
dans l’ordre spirituel. Les exemples de protection surnaturelle surabondent,
mais comme il faut se borner, j’en choisis trois ou quatre parmi ceux qui m’ont
paru le plus incontestablement prouvés.
En 1949 vivait à Cologne, un célèbre libraire, nommé
Guillaume Freyssen, c’est lui-même qui, dans une lettre adressée au Père du
Munford, jésuite anglais, don’t j’ai cité plusieurs passages, va nous apprendre
l’assistance miraculeuse qu’il reçut de ces saintes âmes à deux reprises
différentes.
"Je vous écris, mon révérend Père, pour vous
faire part de la double et miraculeuse guérison de mon fils et de ma femme.
Pendant les jours de fête où ma maison était fermée, je me suis mis à lire le
livre don’t vous m’avez confié l’impression: De
"Je me rendis de bon matin à l’église, et je
suppliai le bon Dieu de m’exaucer, m’engageant par voeu à distribuer
gratuitement cent exemplaires de votre livre aux ecclésias-
234:
tiques et aux religieux, afin de leur rappeler avec quel zèle ils doivent
s’intéresser aux membres de l’Église souffrante, et quelles sont les meilleures
pratiques pour s’acquitter de ce devoir.
"Je me sentis le coeur plein d’espérance; de
retour à la maison mon fils était déjà mieux; lui qui, depuis plusieurs jours,
ne pouvait avaler une seule goutte de liquide demandait de la nourriture. Le
lendemain, la guérison était complete; il se leva, sortit et se promena, puis
mangea d’aussi bon appétit que s’il n’avait jamais été malade. Pénétré de
reconnaissance, je n’eu rien de plus pressé que d’accomplir ma promesse;
j’allais au collège de
"Trois semaines après, un autre accident non
moins grave m’arriva. Ma femme, en rentrant chez elle, fut prise, tout à coup,
d’un tremblement dans tous les membres qui la renversait à terre et lui ôtait
tout sentiment.
"Elle perdit bientôt l’appétit, et jusqu’à
l’usage de la parole. Je lui fis administrer, mais en vain, tous les remèdes
possibles. Son confesseur, la voyant en cet état, essayait de me consoler, et
m’exhortait paternellement à me soumettre à la volonté de Dieu. Pour moi,
après l’expérience que j’avais faite de la protection des bonnes âmes du
Purgatoire, je me refusais à désespérer. Je retournai donc à la même
église; prosterné devant l’autel du Saint-Sacrement, je renouvelai mes
supplications avec toute l’ardeur dont je suis capable: -- Ô mon Dieu,
m’ecriai-je, votre miséricorde est sans mesure, au nom de cette bonté
235:
infinie, ne permettez pas que la guérison de mon fils soit payee, hélas! par la
mort de ma femme. Je fis voeu alors de distribuer deux cents exemplaires de
votre livre, afin d’obtenir pour les âmes souffrantes un plus grand nombre de
suffrages. En même temps je suppliai celles qui avaient été délivrées
précédemment d’unir leurs prières à celles des autres encore retenues en
Purgatoire.
" Je m’en retournais à la maison; quand je vis
accourir mes domestiques au-devant de moi. Ils venaient m’annoncer que ma chère
malade éprouvait un soulagement notable; le délire avait cessé, la parole était
revenue, je courus m’en assurer; tout était vrai; je lui offer des aliments,
elle les prend avec appêtit; au bout de quelques heures, elle était si
complètement remise qu’elle venait avec moi à l’église remercier le bon Dieu,
ce père si miséricordieux à ceux qui le servent. Vous pensez si je fus exact à
porter au college les exemplaires promis, et non seulement chez vos pères, mais
au couvent des dominicains et chez d’autres différents orders que je priai
instamment de s’ùnir tous pour la délivrance des âmes du Purgatoire.
" Votre Révérence peut ajouter une foi entière à
ce récit. Je la prie de m’aider à remercier Notre-Segineur de ce double
miracle." Cette letter est citée tout au long dans l’ouvrage du Père
Hautin (Puteus defunctorum, liv. I, ch. V, art. 9.)
Le trait suivant, qui m’a paru singulièrement
touchant est emprunté à l’abbé Postel, traducteur de Rossignoli; je le cite,
bien qu’il soit tout à fait moderne, sur la foi de et auteur estimé.
(Merveilles du Purgatoire, LIº merveille.)
Ce trait paraît être arrive à Paris en 1817.
Une pauvre servante, élevée chrétiennement dans son
village, avait adopté la sainte pratique de faire dire
236
Chaque mois, sur ses modiques épargnes, une messe pour les âmes souffrantes.
Amenée avec ses maîtres à Paris, elle n’y manqua pas une
seule fois; se faisant d’ailleurs une loi d’assister elle-même au divin
sacrifice, et d’unir ses prières à celles du prêtre, spécialement en faveur de
l’âme dont l’expiation n’avait plus besoin que de quelque chose pour être
achevée; c’était sa demande ordinaire. Dieu l’éprouva bientôt par une longue
maladie, qui non seulement la fit cruellement souffrir, mais lui fit également
perdre sa place, et épuiser ses dernières ressources. Le jour où elle put
sortir de l’hospice, il ne lui restait plus que vingt sous pour tout argent.
Après avoir fait au Ciel une prière pleine de confiance, elle se mit en quête
d’une condition; on lui avait parlé d’un bureau de placement, à l’autre bout de
la ville. Elle s’y rendait, lorsque l’église Sainte-Eustache se trouvant sur sa
route, y entra. La vue d’un prêtre à l’autel lui rappela qu’elle avait manqué
ce mois-là, à sa messe ordinaire des défunts, et que ce jour était précisément
celui où depuis des années elle s’était procuré cette consolation. Mais comment
faire ? Si elle dessaisit de son dernier franc, il ne lui restera pas même de
quoi apaiser sa faim. Ce fut un combat entre sa dévotion et la prudence
humaine. La dévotion l’emporta: " après tout, se dit-elle, le bon Dieu
voit bien que c’est pour lui; il ne saurait m’abandonner. "
Elle entre à la sacristie, remet son offrande, puis assiste
avec sa ferveur accoutumée à cette messe.
Elle continuait sa route quelques instants après, pleine
d’une inquiétude que l’on comprend; dénuée de tout que faire si un emploi lui
manque ? Elle était dans ses pensées , quand un jeune homme pâle, d’une taille
élancée, d’un air distingué, s’approche d’elle et lui dit: " vous cherchez
une place ? "
" oui, Monsieur "
237
" Eh bien, allez à telle rue, tel numéro chez madame…;
je crois que vous lui conviendrez et que vous serez bien là! " Et il
disparaît dans la foule des passants, sans attendre les remerciements de la
pauvre fille.
Elle se fait indiquer la rue, arrive au numéro, et monte à
l’appartement qu’on lui désigne. Sur le palier, une domestique en sortait, un
paquet sous le bras et murmurant des paroles de plainte et de colère. "
Madame y-est-elle ? " demande la nouvelle venue . " Peut être oui,
peut être non , répond l’autre; que m’importe ?Madame ouvrira elle même
si cela lui convient; je n’ai plus à m’en mêler, adieu! "
Et elle descend, et notre pauvre fille sonne en tremblant,
et une voix douce lui dit d’entrer. Elle se trouve en face d’une dame âgée,
d’un aspect vénérable qui l’encourage à exposer sa demande.
" Madame, dit la servante, j’ai appris que vous aviez
besoin d’une femme de chambre, et je viens m’offrir à vous ; on m’a assuré que
vous m’accueilleriez avec bonté. "
" Mais ma chère enfant, ce que vous dites là est bien
extraordinaire. Ce matin, je n’avais absolument besoin de personne. Depuis une
demi-heure seulement, j’ai chassé une insolente domestique, et il n’est
personne au monde, hormis elle et moi, qui le sache encore! Qui donc vous
envoie ?" " c’est un Monsieur que j’ai rencontré dans la rue, qui m’a
arrêtée pour cela, et j’en bénis Dieu car il faut absolument que je sois placée
aujourd’hui, il ne me reste pas un sou! "
La vielle dame ne pouvait comprendre qui était ce
personnage et se perdait en conjectures, lorsque la servante, levant les yeux
au-dessus d’un meuble du petit salon, aperçut un portrait. " Tenez Madame,
dit-elle aussitôt, ne cherchez pas plus longtemps, voilà exactement la figure
du jeune homme qui m’a parlé, c’est de sa part que je viens! "
238
A ces mots, la dame pousse un grand cri, et semble prête à
perdre connaissance. Elle se fait redire toute cette histoire, celle de la
dévotion aux âmes du Purgatoire, de la messe du matin, de la rencontre de
l’étranger, puis se jetant au cou de la pauvre fille, elle l’embrasse avec
effusion. " vous ne serez point ma servante. Dès cet instant, je vous
regarde comme mon enfant. C’est mon fils, mon fils unique que vous avez vu, mon
fils mort depuis deux ans qui vous a dû sa délivrance, je n’en puis douter , et
à qui Dieu a permis de vous envoyer ici. Soyez donc bénie, et désormais nous
prierons ensemble pour tous ceux qui souffrent avant d’entrer dans la
bienheureuse éternité. "
Voici maintenant ce qui arriva au Père Magnanti de
l’Oratoire, un des plus fidèles disciples de saint Philippe de Néri, et comme
lui saintement passionné pour le soulagement des défunts.
Les âmes qu’il soulageait par ses prières n’étaient pas
ingrates. Elles lui obtinrent bien des grâces signalées et des dons
extraordinaires , entre autres de connaître les choses éloignées, de découvrir
les fautes cachées , de déjouer les pièges de Satan, et d’autres privilèges
surnaturels du même genre. C’est lui-même qui attribuait aux âmes du purgatoire
ces faveurs célestes, mais comme on pourrait soupçonner ce témoignage de pure
illusion, j etrouve dans sa vie le récit d’un péril ostensible, dont il fut
tiré par ses chères âmes comme il les appelait.
Il revenait de Lorette, et arrivé à Nocera, près d’une
église dédiée à la mère de Dieu, il voulut s’y arrêter pour célébrer le
saint-sacrifice.
Or, en sortant de là, les pèlerins avaient à traverser un
lieu très dangereux, où plusieurs assassinats s’étaient commis quelques jours
auparavant . On se met gaiement en route sous la protection de
239
Pauvres pèlerins qui tombent entre les mains des brigands,
ceux-ci les chargent de liens, les attachent solidement aux arbres de la forêt,
et s’apprêtent à leur faire un mauvais parti; mais voilà que tout à coup, en
haut de la montagne qui domine la route, apparaissent deux enfants inconnus qui
se mettent à pousser de grands cris, comme pour appeler tout le pays à la
délivrance des prisonniers. Les brigands étaient une douzaine; sans
s’intimider, ils déchargent leurs armes sur les deux enfants, mais eux
continuent de crier plus fort, en s’avançant au secours des pèlerins, ce que
voyant, les bandits prirent peur et s’enfuirent à la hâte. Les deux enfants
s’approchent des captifs, les délient et disparaissent aussitôt. Les compagnons
du Père Magnanti étaient dans la stupéfaction, mais lui sans s’étonner : "
nous devons notre délivrance dit-il, à deux âmes du purgatoire, et Dieu leur a
permis de prendre cette forme enfantine pour nous rappeler cette parole du
Divin Maître, si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez
pas dans le royaume des cieux.
On raconte un trait à peu près semblable au Père Monaci,
religieux de l’ordre des clercs Mineurs, très affectionné lui aussi à la
délivrance des âmes du Purgatoire.
Une nuit, il traversait seul une plaine déserte, et selon
sa pieuse habitude , il utilisait le temps de sa marche pour réciter le
chapelet pour les défunts; or, il y avait sur la route deux de ces bandits italiens,
gens de sac et de corde, habitués depuis longtemps à faire peu de cas de la vie
de leurs semblables.
En voyant venir de loin le bon Père, seul et désarmé, ils
se mettent en embuscade, bien décidés à le dépouiller, et même à le tuer s’il
tente de leur résister; mais voilà qu’ils entendent tout à coup le son d’une
trompette guerrière,
240
Tout étonnés, ils regardent. Devant le Père, marchait un
soldat qui jouait de la trompette, et de chaque côté, marchaient une troupe de
soldats armés de pied en cape, lui faisaient escorte. Aussitôt, les brigands
s’échappent au plus vite, s’imaginant avoir affaire à quelque officier envoyé à
leur poursuite.
Cependant, le bon religieux ainsi escorté continuait sa
route en récitant dévotement son chapelet, comme un homme qui ne se doute de
rien. Arrivé à l’hôtellerie, il s’arrête et demande à souper. Pendant ce temps,
nos deux bandits s’étaient rapprochés des maisons; ils s’informent où sont
passées les troupes qu’ils ont rencontrées sur la route.
" Quelles troupes ? Nous n’avons vu personne! Le seul
étranger qui vient d‘arriver est un pauvre religieux, qui certes n‘a rien de
belliqueux dans son air. " Intrigués au plus haut point, nos hommes
entrent dans l’hôtellerie, ils s’approchent du Père, lient conversation avec
lui, et finissent par lui demander ce qu’est devenue son escorte.
" Mon escorte, répond le Père; je ne sais pas de quoi
vous voulez parler, je suis venu seul. "
" Eh bien mon Père, vous pouvez rendre grâce à Dieu,
car il a fait un miracle en votre faveur. Vous aviez autour de vous une forte
escorte, et elle vous a sauvé de nos mains, car nous vous l’avouons avec
quelque honte, nous nous étions apostés sur la route dans l’intention de vous
dépouiller, et même de vous tuer en cas de résistance. Nous n’en sommes pas en
effet à reculer devant un meurtre. "
Le bon Père, un peu effrayé, leur raconta alors qu’à ce
moment même il récitait son chapelet pour les âmes du purgatoire, et que
probablement ce sont elles que Dieu a envoyées à son secours. Les deux brigands
furent si touchés de ce miracle, qu’avec cette facilité de foi qui est le
caractère propre des italiens, ils demandèrent aussitôt à
241
Se confesser et devinrent à leur tour de zélés propagateurs
de la dévotion aux âmes du purgatoire.
Si les âmes du purgatoire sont si empressés à nous secourir
dans nos besoins temporels, on peut en conclure avec quel pieux empressement
elles nous protègent dans l’ordre spirituel. Car, à la différence de la plupart
qui vivent sur la terre, elles savent combien les biens spirituels l’emportent
sur les autres. Malheureusement, les nécessités de l’âme sont moins visibles
que celles du corps; il en résulte que bien des assistances surnaturelles
passent inaperçues à nos regards inattentifs, mais on ne peut douter que bien
des saintes inspirations, bien des grâces de salut ne nous soient accordées à
la prière de ces âmes.
Voici l’heure de la tentation, heure terrible, heure
décisive peut-être; si cette âme succombe, Dieu va s’éloigner d’elle; cette
chute sera le premier anneau de la chaîne de fautes qui doit la lier un jour
aux brasiers éternels de l’enfer. Cependant, la pauvre âme hésite fascinée par
la vue des plaisirs promis.
Le Ciel et la terre sont attentifs; le divin Sauveur Jésus
jette sur cette âme un regard attristé, et il me semble entre sortir de ses
lèvres ce reproche si tendre qu’il adressait autrefois aux siens : et toi
aussi, veux-tu me quitter ? Dans les profondeurs de l’abîme, Satan tressaille
de joie; qui va l’emporter de la vie ou de la mort ? Et quel drame que celui de
la tentation , où de si grands intérêts sont en jeu, et qui se renouvelle des
milliers de fois chaque heure!
Mais voici que la lutte est finie, et c’est le bien qui l’a
emporté; cette pauvre âme a reculé au bord du précipice; elle est sauvée pour
cette fois, et sa victoire va devenir pour elle le point de départ d’une série
de grâces, qui
242
Assureront sa couronne. Cependant, que s’est-il passé au
moment où la malheureuse hésitait entre le bien et le mal ? Regardez dans le
Purgatoire. Entendez-vous cette humble prière de l’âme souffrante qui monte des
profondeurs de l’abîme ? De profundis clamavi ad te Domine! C’est là ce qui a
fait descendre du Ciel une surabondance de grâces et amené la victoire. Oh, qui
nous dira les mystères de la communion des saints ! Comme le dit quelque part
le comte de Maistre, quel superbe tableau que celui de cette immense cité des
esprits, avec ses trois ordres toujours en rapport, où le monde qui combat
présente une main au monde qui souffre, et saisit de l’autre celle du monde qui
triomphe. L’éternité seule nous dira ces mystères du salut des âmes, et les
siècles sans fin ne seront pas trop longs pour admirer l’action que les âmes
exercent les unes sur les autres, au moyen de la communion des saints.
C’est surtout à l’heure de la mort, à cette heure où la
lutte est la plus acharnée, parc que l’issue en est décisive que les âmes du
purgatoire viennent au secours de leurs bienfaiteurs. J’ai rapporté ailleurs un
trait que cite Baronius à ce sujet. En voici un second encore plus frappant à
cause des circonstances extérieures qui l’entourent, et que j’emprunte à
Ségala. (Triumphus animarum, II° partie, chap. XXII n°1)
La scène se passe en Bretagne. Un bon chrétien qui joignait
à ses autres vertus une grande charité envers les pauvres défunts, était à
l’extrémité. On appela le Recteur pour lui donner le saint Viatique, mais
celui-ci se trouvant fatigué envoya le vicaire à sa place.
Après lui avoir administré tous les secours que la sainte
Eglise, cette bonne mère, réserve à ses enfants pour la dernière heure, le
prêtre s’en revenait à la maison , mais
243
En arrivant au cimetière situé près de la cure, autour de l’église, il se sent
arrêté par une force invisible qui l’empêche de faire un pas. Effrayé, il
regarde, la vision d’Ezéchiel était sous ses yeux. L’église qu’il avait fermée
soigneusement était grande ouverte, les cierges brillaient au fond du
sanctuaire, et il entendit une voix, partie de l’autel qui disait : "
ossements arides, écoutez la parole du Seigneur, morts levez-vous et venez
prier pour votre bienfaiteur qui vient de mourir ". En même temps, il se
fit un grand fracas; les ossements s’agitaient au fond des tombes, se
choquaient les uns contre les autres avec un bruit lugubre. Bientôt, la vision
du prophète s’accomplit à la lettre : les morts sortirent des tombeaux, se
rangèrent processionnellement dans le chœur, et, s’étant assis dans les
stalles, commencèrent à chanter d’une voix triste l’office des défunts. Quand
tout fut fini, les morts retournèrent dans leurs tombes, les cierges de l’autel
s’éteignirent, et tout rentra dans le silence.
Le vicaire, encore tout épouvanté, rentre à sa maison, et
raconte à son curé ce qu’il avait vu. Celui-ci refusait d’y croire, attribuant
le tout à l’effet d’une imagination frappée. " Au moins, disait-il, il
faudrait s’assurer d’abord que votre homme est mort, ce qui n’est pas probable
". Comme il achevait ces mots, on vint lui apporter la nouvelle du décès.
Le vicaire fut si frappé de cette vision qu’il entra au monastère
de Saint-Martin de Tours, dont plus tard, il fut élu prieur. C’est lui-même qui
fit connaître les détails de cette prodigieuse histoire.
On lit dans la vie de plusieurs saints, que les âmes du
purgatoire, délivrées par eux, sont venus les chercher sur leur lit de mort
pour les conduire au Ciel.
C’est ce que j’ai rapporté déjà de saint Philippe de Néri.
244
La pieuse sainte Marguerite de Cortone jouit du même
privilège , comme on peut le voir dans les Bollandistes (Bolland, acta sanct,
au 22 février).
Mais, dans l’impossibilité où nous sommes trop souvent de
scruter ces mystères du monde surnaturel, et de connaître les assistances
invisibles que les âmes du purgatoire prêtent à leurs bienfaiteurs, je demande
la permission de faire appel, en terminant, à mon expérience professionnelle.
J’ai bien eu souvent recours aux saintes âmes du
purgatoire, soit pour moi, soit surtout pour les âmes dont j’ai la charge
devant Dieu.
Je dois à la vérité de déclarer que presque toujours j’ai
été exaucé au-delà de mes espérances. Quand j’ai un pécheur désespéré, une
grâce difficile à obtenir, je célèbre la messe aux intentions de la sainte
Vierge pour la délivrance de l’âme qu’il lui plaira de choisir; avec le secours
réuni de la bonne Vierge et de mes chers défunts, j’obtiens ainsi bien des
grâces que Dieu aurait refusées à la tiédeur de ma prière.
O chères âmes, continuez à me protéger comme vous l’avez
fait jusqu’ici; je fais bien peu de choses pour vous, et ce peu, je le fais
bien mal; mais ayez égard à mes misères spirituelles. Dieu m’est témoin que je
voudrais avoir la ferveur des saints pour vous secourir plus efficacement.
Obtenez moi donc les grâces qui me sont nécessaires pour sortir de ma misérable
tiédeur. Et puis aidez-moi à sauver les âmes, ces chères âmes que Dieu m’a
confiées, et qui périssent par ma faute, parce que je ne sais pas prier, parce
que je n’attire pas sur elles les bénédictions d’En-Haut. O saintes âmes du
purgatoire, pensez à ces pauvres âmes, priez pour elles, aidez moi à éclairer
les païens, à convertir les pécheurs, à échauffer les tièdes, à
245:
sanctifier les justes et quand viendra pour moi l'heure terrible ou il me sera
demandé compte de mon administration obtenez-moi la grâce d'une sainte mort
fléchissez en ma faveur la colère du juge et faites que j'ai une petite part à
la bénédiction de la pécheresse : Que beaucoup de péchés me soient pardonnés
parce que je vous ai beaucoup aimées.
fin p.245.
Chapitre 14 Le soulagement des âmes du purgatoire,
oeuvre de Justice p.246 - 262
De l'exécution des legs pieux.- Comment Dieu punit ceux qui
y manquent. -
De l'obligation spéciale que nous avons de soulager nos parents défunts. -
Nos pères spirituels - Ceux qui sont en Purgatoire à cause de nous. - De
l'ordre à garder dans la répartition de nos suffrages.
246:
Nous avons vu ce que les âmes du Purgatoire font pour nous ; il faut dire
maintenant ce que nous devons faire pour elles il y a là ( comme je le dirai
plus loin) une obligation générale de charité mais quelquefois il y a plus à
l'égard de certaines âmes il y a obligation rigoureuse de justice et c'est
ce que je vais établir ici ce n'est pas en vain que l'auteur de l'Imitation
nous avertit de faire des oeuvres satisfactoires pendant notre vie et de ne
pas trop compter sur nos héritiers toujours pressés d'entrer en possession
des biens que nous laissons mais qui trop souvent négligent d'acquitter les
pieuses fondations que nous avions faites pour le soulagement de notre
pauvre âme c'est un fait d'expérience journalière une famille qui vient
d'être mise en possession d'une fortune quelquefois considérable marchandera
à un malheureux défunt les quelques suffrages qu'il s'était réservés et si
les subtilités de la loi civile s'y prê^trent on n'aura pas la honte de
faire casser un testament sous prétexte de captation afin de se débarrasser
de l'obligation d'acquitter les legs pieux qui y sont réclamés.
247:
Eh bien ! il faut que les familles le sachent c'est là une cruauté
abominable voler un pauvre dit le IVe concile de Carthage c'est se faire
son meurtrier que dire de celui qui ne rougit pas de dépouiller un
malheureux défunt ! (Egentium necatores ! ) Aussi ceux qui se rendent
coupables de ce vol sacrilège sont ordinairement punis de Dieu et d'une
manière très sévère on s'étonne quelquefois de voir se fondre entre les
mains d'héritiers avides une belle fortune une sorte de malédiction semble
planer sur certains héritages au jour de la manifestation des consciences on
verra souvent que la cause de ces ruines était dans l'avarice et la dureté
de coeur des héritiers qui avaient négligé d'acquitter les legs dont leur
héritage était chargé a Milan raconte Rossignoli ( Merveilles du
Purgatoire, XXe merveille) une magnifique propriété avait été ravagée par la
grêle alors que les voisins n'avaient rien éprouvé de fâcheux on ne savait à
quoi attribuer cet accident lorsque l'apparition d'une âme du Purgatoire fit
connaitre que c'était le juste châtiment dont Dieu avait puni des enfants
ingrats et sans coeur les histoires sont pleines de récits ou l'on parle de
maisons hantées rendues inhabitables au grand détriment de leurs
propriétaires quand on va au fond de tout cela on trouve toujours une âme
oubliée des siens et qui réclame l'acquittement des suffrages qui lui sont
dus faisons aussi large que vous le voudrez la part de l'imagination de
l'illusion de la fourberie même il restera toujours assez de faits
parfaitement prouvés pour apprendre aux héritiers sans entrailles comment
Dieu punit même dès cette vie ces vols sacrilèges mais c'est surtout dans
l'autre vie que la justice divine trouve à s'exerçer sur ces coupables
détenteurs du bien des morts
248:
Le Saint-Esprit l'a dit par la bouche de Saint Jacques : Un jugement sans
miséricorde à qui
s'est
montré sans miséricorde.- JUDICIM SINE MISERICORDIA, ILLI QUI NON FECIT
MISERICORDIAM. (Saint Jacq.11-13).Si cela est vrai, à quelle rigueur de
jugement ne doit
pas
s'attendre celui dont l'abominable avarice a laissé, pendant des mois, des années,
des siècles
peut-etre, l'ame d'un parent, d'un bienfaiteur, au milieu de ces effroyables
supplices du
Purgatoire que
j'ai décrits au commenement de ce traité.Au temps de l'empereur Charlemagne, un
brave
soldat, qui
avait guerroyé sur tous les champs de bataille de l'Europe, se voyant sur son
lit de mort, fit
venir un
sien neveu, son unique héritier, et lui dit :"beau fils, je t'ai pour tout
bien que mon cheval et
mes armes ;
inutile de faire un testament.Les armes seront pour toi ; quant au cheval,
lorsque je ne serai
plus, je te
recommande instamment de vendre cet animal, et d'en distribuer le prix aux
pauvres et aux
pretres, pour que les uns offrent à mon intention le divin sacrifice, et
que les autres me secourent
dans la prieres." Le neveu promet tout en pleurant.Le défunt une fois en
terre, il prend le cheval et
l'emmene pour le vendre.La bete était belle et d'un prix bien supérieur à celui
des armes.Il commença
par trouver que rien ne pressait de s'en défaire de suite, que peut-etre, en
attendant un peu, il trouverait un meilleur prix, ce qui serait à l'avantage du
défunt ; puis il s'en servit pour quelques petits voyages, car à quoi bon
laisser cette bete à l'écurie ?. Les jours se passèrent, puis les semaines,
puis les mois ; le neveu ne pensait plus à s'acquitter de sa promesse, mais
Dieu sut bien la lui rappeler.
Un matin, il y avait six mois que le défunt était mort,
249:
il apparut à son héritier infidèle."Malheureux, lui
dit-il, tu n'as pas eu pitié de l'ame de ton oncle ; ou est la promesse que tu
m'as faite, à mon
lit de mort ; coeur plus dur que la pierre ; à cause de ton manque de foi, j'ai
souffert des supplices
inexprimables dans le Purgatoire : mais Dieu a eu pitié de moi, aujourd'hui
j'entre dans la félicité des
saints ; mais toi, tu vas mourrir à ton tour, et, par un juste jugement, tu
souffriras tout le temps qu'il me restait à expier, et cela, sans préjudice du
temps réservé à tes propres fautes." Quelques jours après le neveu tomba
malade ; il fit appeler un pretre, lui raconta la vision qu'il avait eue ;puis
il mourut, et sans doute il alla subir la seconde partie de la peine qui lui
avait été annonçée en punition de son injustice.--
Avis aux héritiers infidèles.(Catimpré, Apum, liv.II,chap.LIII.) Je trouve, dans
la vie de Raban Maur,
par Trithème, un récit encore plus émouvant des justices du Seigneur sur ces
voleurs sacrilèges.(Trithème,
vie de Raban Maur,liv.II.)Raban Maur, premier abbé du célèbre monastère de
Fulda, et plus
tard archeveque de Mayence, était plein de charité pour les défunts. Selon les
constitutions de
l'ordre de Saint-Benoit, lorsqu'un frère vient à mourir, on doit donner pendant
trente jours, sa ration
aux pauvres, afin que l'ame du défunt soit soulagée par cette aumone, qui est
faite en son nom. Or, il
arriva, en l'an 830, qu'une sorte de peste enleva coup sur coup, un grand
nombre de religieux, et parmi eux, un des
supérieurs. Raban Maur fit appeler le père Procureur, nommé Edelard, et lui
recommanda de faire
distribuer aux pauvres les rations accoutumées, ajoutant que s'il y manquait,
Dieu le chatirait
sévèrement.
250:
Hélas ! l'avarice se glisse jusque dans le cloitre, Edelard promit tout
et n'en fit rien. A quoi bon,
pensait-il, nourir tant de mendiants ? mieux vaut réserver ce que nous avons,
pour les Pères
qui ont survécu au fléau." Un soir, accablé d'affaires, il avait veillé au
delà du temps marqué par la
règle, et il s'en allait se reposer à son tour. Comme il traversait la salle du
Chapitre, un flambeau à la
main, il voit l'abbé entouré de ses moines, qui tenaient conseil. Que
peuvent-ils faire à cette heure ? il
regarde tout surpris ; O terreur ! ce n'est pas l'abbé ; c'est le Supérieur
défunt, entouré des autres moines défunts.
L'épouvante le retenait sur place, quand deux moines se détachant de leur
stalle, viennent à
lui, le dépouillent de ses habits, et sur l'ordre du Supérieur, lui
administrent une forte discipline.
En meme temps le Supérieur lui disait : " Reçois, malheureux, le chatiment
de ton avarice ; mais ce
n'est rien encore, un chatiment plus terrible t'attend dans la tombe, ou tu
descendras dans trois
jours.Alors tous les suffrages qui te sont réservés seront appliqués à ceux que
ton abominable avarice a privés des leurs." En descendant au choeur, à
minuit, pour chanter matines, la communauté le trouva étendu, sanglant et tout
couvert de plaies. On s'empresse autour de lui, on le transporte à l'infirmerie
; mais lui,
d'une voix mourante : "Hatez-vous, dit-il, d'appeler le Père abbé. J'ai
plus besoin des remedes spirituels que d'aucun autre, car ces membres ne
doivent pas guérir." Dès que l'abbé fut là, il raconta
en présence de ses frères la terrible vision qu'il avait eue, et dont ses
blessures attestaient assez
la vérité,
puis il reçut les sacrements avec de vifs sentiments de contrition, et
s'éteignit 251: doucement, au
bout des trois jours qui lui avaient été marqués.
- On chanta aussitot la messe des défunts, on célébra pour lui les trente
messes de regle,
et, pendant un mois on distribua fidèlement sa ration aux pauvres ; au bout de
ce mois, le
défunt apparut à Raban Maur, pale et défiguré par d'atroces souffrances.
"Cher frere, que pouvons-nous encore faire pour vous ?." -"Je
vous remercie, O Père très miséricordieux, des suffrages que vous m'avez déjà
accordés, mais ils n'ont pas pu me délivrer de mes peines ; la justice de Dieu
les ayant appliqués à ceux de mes freres que j'avais frustrés des leurs. Je
vous prie donc, O Père très bon, de redoubler de prières et d'aumones, car je
ne puis sortir d'ici avant la délivrance de mes frères, il faut donc travailler
à nous délivrer tous, eux d'abord, moi ensuite ; ainsi le veut la justice
divine." On continua à prier et à faire des aumones ; au bout d'un second
mois, l'ame d'Adélard apparut de nouveau, il était vétu de blanc, le visage
joyeux, son expiation et celle de ses freres était achevée. Mais il ne suffit
pas d'acquitter fidèlement les legs pieux auxquels les défunts ont droit, il
faut encore le faire sans retard.Quelques théologiens ont prétendu, il est
vrai, que la négligence à cet égard ne saurait préjudicier au défunt, qui
bénéficie immédiatement des suffrages qu'il s'est réservés, et la
raison qu'ils en donnent, c'est que le défunt ayant fait de sa part tout ce
qu'il fallait pour s'assurer ces
suffrages, il ne serait pas juste qu'il en fut privée par la négligence
d'autrui : mais cette raison ne me
parait rien moins que convaincante. N'oublions pas que nous sommes ici sous le
régime de la justice
stricte.
Des fautes ont été commises, l'expiation doit suivre nécessairement, à moins
252:
que
l'on n'offre à Dieu des oeuvres satisfactoires ; or, ces oeuvres n'existent pas
encore ; la justice de Dieu peut donc les regarder comme non avenues, et, de
fait, toutes les apparitions des ames, qui viennent se plaindre de la
négligence qu'on met à les secourir, montrent bien que Dieu ne leur applique
ces suffrages qu'au moment précis ou ils lui sont offerts. Mais, dira-t'on, il
dépend donc de nous de prolonger le Purgatoire d'un malheureux défunt, sans
qu'il y ait en rien de sa faute ? Oui, répondrai-je, et c'est en cela
précisément que consiste le crime de ces héritiers avides, qui diffèrent sans
fin d'acquitter les legs pieux d'une succession ; cela me parait d'autant plus
certain que bien souvent ces suffrages que le défunt avait demandés pour son
ame, ne sont, au fond, que des restitutions déguisées. C'est là ce que les
familles ignorent trop souvent. On trouve très commode de parler de captations
et d'avidité cléricale ; on fait casser un testament sous ces beaux prétextes ;
et, bien souvent, le plus souvent peut-etre, il s'agissait d'une restitution
nécessaire.Le pretre n'était que l'intermédiaire, obligé au secret le plus
absolu, par la confession dont il est le dépositaire.Un mourant a commis des
injustices, cela arrive plus souvent que l'on ne le pense, meme à de très
honnetes gens selon le monde ; au moment de paraitre devant Dieu, ce malheureux
se confesse ; il veut réparer, mais le temps lui manque, il ne veut pas révéler
à ses enfants ce triste secret. Que fait-il ? il couvre sa restitution sous le
voile d'un legs pieux. Si ces legs ne sont pas acquittés, que va t-il advenir ?
l'infortuné sera t-il retenu dans le Purgatoire indéfiniment ? ce serait bien
dur. Cependant ne nous rassurons pas trop vite ; des apparitions fort
nombreuses témoignent en ce sens.
- Nous ne pouvons etre admis au séjour de la béa-
253:
titude tant que la justice reste
lésée.Voilà ce
quelles déclarent toutes ; d'ailleurs ces ames sont coupables, en un certain sens,
de ce long
retard
apporté aux droits de leurs créanciers si, comme elles le devaient, elles
n'avaient pas attendu
au
dernier moment pour régler leurs affaires temporelles, le prochain n'aurait pas
à attendre,
indéfiniment
peut-etre, le payement de ce qui lui est du. Elles souffrent cruellement,
dit-on ; mais le
pauvre prochain
qu'elles ont lésé, est ce qu'il ne souffre pas lui aussi ? Reslamas
Domino ; tant que la
restitution ne sera pas faite, ce cri de la justice lésée se fera entendre contre
ces ames. Il faut donc, je le crois, s'en tenir à l'axiome des théologiens :
pas de restitution, pas de Paradis. Que si, par la mauvaise foi des héritiers,
la restitution ne doit jamais se faire, il est clair que cette ame ne saurait
rester indéfiniment en Purgatoire ; mais dans ce cas, un long retard à son
entrée dans le ciel me parait une compensation très équitable d'une injustice
que cette ame infortunée a retractée dans le Ciel me parait une compensation
très équitable d'une injustice que cette ame infortunée a rétractée, il est
vrai, mais dont elle avait posé la cause toujours subsistante et toujours
efficace. Et maintenant, songeons-y, quelle effroyable dureté de coeur ne
faut-il pas pour laisser s'écouler les jours, les semaines, les mois, les années
quelquefois avant d'acquitter une dette aussi sacrée. Oh ! que notre foi est
faible ! si un animal domestique, si un chien tombait dans le feu, est-ce que
nous attendrions pour l'en retirer ?
Mais ce sont nos parents, nos bienfaiteurs nos amis, qui se tordent dans les
flammes du Purgatoire ; rien ne presse. Ils passeront après tous les autres
créanciers, après nos commodités et les exigences de notre luxe. Ne faut-il pas
liquider la succession, nous mettre en possession de l'héritage, nous habituer
à notre nouvelle position ? Il sera toujours temps d'acquitter cette dette, et
les ames du Pur-
254:
-gatoire sont des créancieres commodes ;
- On ne risque pas, au moins d'ordinaire, de les rencontrer sur son chemin pour
réclamer ce qui leur est du. Oh ! l'effroyable dureté de coeur ! oh ! la
cruelle injustice ! Il n'y a pas que les legs pieux laissés par les défunts qui
créent une obligation de justice à leur égard. Nous avons des parents, des
bienfaiteurs, des amis ; est-ce que nous ne leur devons rien ? hélas ! c'est
bien souvent à cause de nous qu'ils sont punis.Cette mère a été trop faible
pour ces enfants ; ce père a commis des injustices pour arrondir leur fortune.
Leur dirons-nous la froide parole des pretres déicides à Judas.
Cela ne vous regarde pas ; c'est votre affaire. N'entendez-vous pas, fils
dénaturés, ces voix plaintives qui montent de l'abime ! - Miseremini mei,
miseremini mei, saltem vos, amici mei, pitié, pitié, O vous du moins qui futes
nos amis.Ne reconnaissez-vous pas ces accents ? c'est la voix d'un père qui se
plaint d'avoir été oublié par son frère. Ah ! Seigneur ! au moment de la mort,
ceux qui restaient sur la terre promettaient, en pleurant, de ne nous oublier
jamais ; on nous fit de pompeuses funérailles ; la vanité trouvait à s'y
signaler. Mais depuis, plus une prière, plus un souvenir, plus rien.
L'oubli a recouvert notre tombe, et aucune brise d'ici-bas ne vient rafraichir
nos ames dévorées par d'intolérables ardeurs. Sainte Elisabeth de Hongrie fut
plus charitables à l'égard de sa mère Gerdrude.
Lorsque celle-ci mourut, elle fit des aumones pour le soulagement de cette
chère ame. Une nuit, la défunte lui apparut, le visage triste et défait ; elle
se mit à genoux, auprès de son lit et lui dit en pleurant : "Ma fille,
vous voyez à vos pieds votre mère accablée de
255:
douleur - -Je viens vous supplier de multiplier vos suffrages, afin que
la divine miséricorde me délivre des tourments épouvantables que j'endure, Oh !
que ceux-là sont à plaindre qui exercent l'autorité sur les autres ! j'expie
maintenant les fautes que j'ai commises sur le trone. Au nom des angoisses au
milieu desquelles je vous ai mise au monde, au nom des fatigues et des veilles
que m'a coutées votre éducation, je vous conjure de tout faire pour me retirer des
supplices que j'endure." A cette voix chérie, Sainte Elisabeth se leve
aussitot, elle prie, elle pleure, elle se donne une sanglante discipline.
Le sommeil la surprend, au milieu de cet acte de charité ; alors sa mère
Gertrude lui apparait de nouveau vetue de blanc, le visage rayonnant
d'allégresse. Les prières de sa fille l'avaient délivrée et lui avaient ouvert
les portes du Ciel. ( vide apud Surium. 19 Nov. Vie de Sainte Elisabeth.)
Sainte Marguerite de Cortone ne fut pas moins secourable à
son père et à sa mère ; après leur mort, elle offrit pour eux un grand nombre
de prières, de mortifications, de communications, Dieu lui fit connaitre dans
l'oraison que, par ce moyen, elle avait considérablement abrégé le temps qu'ils
devaient passer en Purgatoire.
La meme Sainte eut aussi un pieux souvenir d'une simple servante nommée Gillia,
qui était restée de longues années auprès d'elle, Dieu lui fit connaitre
combien cette charité lui était agréable, en lui révélant qu'à sa
considération, Gillia n'aurait qu'un mois de Purgatoire à faire, et que le jour
de purification, elle serait conduite au Ciel par quatre anges ( vid. apud
Bolland? 22 Fébr.)
Quand le père de
macérations de toutes sortes, jeunes, cilices, disciplines ; à la fin de
256:
cette octave, elle fit célébrer un service
funèbre, suivi d'un grand nombre de messes ; alors elle fut ravie en extase et
le divin
Sauveur, en compagnie de Sainte Catherine de Sienne, la conduisit en Purgatoire
! là, elle entendit la
voix lamentable de son père, qui, du milieu des flammes, la conjurait d'avoir
pitié de lui, et
d'achever l'oeuvre de sa délivrance ; à ces cris de douleur, la sainte fut
saisie d'une angoisse indicible. Se tournant vers Notre Seigneur, elle le
supplia de faire miséricorde, et conjura en meme temps Sainte Catherine
d'intercéder pour lui faire obtenir l'effet de sa prière. Mais il lui fut
répondu que la justice devait suivre son cours. Alors, dans son corps, ce qui
restait à expier à son père. Le Sauveur l'exauça, les flammes s'écartèrent,
l'ame de son père monta au Ciel, en bénissant sa fille, mais à partir de cette
heure, sa vie ne fut plus qu'un long martyre. ( V.diaro Dominico, 16 oct.) Il
arrive souvent, que nous voudrions connaitre le sort qui est réservé à ceux que
nous avons aimés sur la terre. C'est là une curiosité qui déplait à Dieu, et
qui ne sert de rien à ces pauvres ames. Il est bien plus expédient de prier
pour elles, afin que Dieu les soulage, si elles sont encore dans le lieu des
expiations. C'est ce que nous apprend l'exemple du V. Denys le chartreux. (V.
apud Bolland, 2 mart.) Quand il perdit son père, au lieu de prier pour lui, il
se laissa aller à ce désir immodéré de connaitre son sort éternel ; c'était là
sa préoccupation constante, et il en oubliait de soulager cette ame, qui
pourtant lui était si chère. Il fut repris de Dieu. Un soir qu'après vepres,
retiré dans son oratoire, il sup-
257:
pliait Dieu de ne pas lui refuser cette consolation il entendit une voix qui
lui disait : -"Pourquoi te laisser tenter de cette vaine curiosité ? ne
vaudrait-il pas mieux employer le mérite de tes oraisons à délivrer ton père
des flammes du Purgatoire qu'à savoir en quel état il se trouve ? ces oraisons
lui seraient utiles et à toi aussi au lieuque celles que tu fais en ce moment
ne servent de rien à personne". Il se mit donc à prier pour le soulagement
de l'âme de son père la nuit suivante il vit en songe cette âme que deux démons
plongeaient dans une fournaise ardente et qui lui criait d'une voix déchirante
: -Ah ! mon fils ! mon cher fils, pourquoi m'as-tu oublié ? Pitié, pitié pour
ton malheureux père ; que tes prières me viennent en aide ; accomplis pour moi
des pénitences, des bonnes oeuvres ; hâte-toi !
c'est le devoir de la piété filiale". Le pauvre religieux tout confus de
sa négligence se hâta de la réparer et il continua de prier jusqu'à ce qu'il
sût par révélation que son père était délivré de ses tourments s'il y a une
obligation de justice stricte de prier pour nos parents défunts il y a une
obligation de droit naturel pour les parents de ne pas oublier ceux de leurs
enfants qui les ont précédés dans l'éternité eh quoi vous leur deviez la
nourriture le vêtement l'education vous étiez chargés de pouvoir à tous leurs
besoins spirituels et temporels est-ce que cette obligation de droit
naturel a cessé parce que ces besoins sont devenus plus pressants ? Une mère
sera inconsolable de la mort de son fils elle voudra entendre à rien elle négligera
son mari et ses autres enfants comme Rachel elle rejettera toutes consolations
parce que celui qu'elle aimait n'est plus là eh pauvre mère à
quoi servent à votre enfant bien-aimé toutes ces larmes ? elles n'éteindront
pas les flammes qui
258:
le dévorent. Priez, et faites prier pour lui : ce sera le meilleur moyen de lui
témoigner votre amour.
Sainte Elisabeth de Portugal s'était montrée bien plus
véritablement affectionnée à sa fille Constance.
Cette jeune princesse venait d'être mariée au roi de
Castille, quand une mort inopinée l'enleva à l'affection des siens.
La reine Elisabeth avait appris ce malheur, et elle se
rendait avec son mari à Santarem, quand un ermite se mit à courir après le
cortège royal, disant qu'il avait à parler à la reine. Les courtisans le
repoussaient avec mépris, mais la sainte reine l'ayant aperçu, se le fit
amener. Il lui raconta alors que la reine Constance lui était apparue plusieurs
fois, quelle était condamnée à un long et rigoureux Purgatoire, mais qu'elle
avait l'assurance d'être délivrée au bout d'un an, si on célébrait chaque jour
pour elle, la sainte Messe. Les courtisans qui entouraient le cortège royal, ne
se gênaient pas pour rire de l'ermite et de sa communication : - C'est un
fou", disaient les uns. - "C'est un intrigant", répétaient les
autres. Mais la reine avait pris la chose au sérieux ; elle demanda au roi son
mari ce qu'il en pensait : - "Je crois, dit celui-ci, qu'il est sage de
faire ce qui vous est marqué par cette voie extraordinaire. Après tout, quel
risque y a-t-il ? Faire dire des messes pour notre chère défunte n'a rien que
de très paternel et de très chrétien". Il fut donc résolu que l'on s'en
tiendrait à l'avis de l'ermite et l'on chargea un saint prêtre, nommé Mendez,
d'acquitter ces messes.
Au bout de l'année, Constance apparut à sainte Elisabeth,
vêtue de blanc et rayonnante de gloire. - "Aujourd'hui mère, grâce à vos
prières, je suis délivrée de mes tourments et je monte au Ciel". La
sainte, toute
259:
joyeuse, se rendit alors à l'église, pour y remercier Dieu ; elle y trouva le
prêtre Mendez qui lui déclara que la veille il avait fini ses trois cent
soixante-cinq intentions. Elle comprit alors que Dieu avait tenu la promesse
qu'il lui avait fait faire par le pieu ermite, et elle lui en rendit de
solennelles actions de grâces (Vie de sainte Elisabeth).
Nous avons encore une grave obligation de prier pour
nos pères spirituels, pour eux qui ont pris soin de notre âme et qui ont
répondu de nous devant Dieu. Pauvres prêtres ! Leur fardeau est bien lourd
(Onus Angelicis humeris tremendum !) et qui songe à prier pour eux après leur
mort ? Ils ont passé, seuls dans le monde, ils n'ont point laissé de famille ;
à peine quelques parents éloignés, qui ne pensent guère à eux ; et leur
postérité spirituelle, leur vraie famille presque toujours, elle se montre
oublieuse et ingrate. Et cependant, comme la vie de l'âme l'emporte, et de
beaucoup, sur la vie du corps, l'obligation où nous sommes de prier pour nos
pères selon l'esprit, est plus stricte encore que celle de prier pour nos pères
selon la chair ; hélas ! bien souvent, les fautes qu'ils ont à expier, c'est
pour vous, c'est à l'occasion du ministère apostolique, qu'ils les ont commises
: comme saint Paul, ils se sont dépensés, corps et âme, à votre service ; ils
sont presque devenus anathèmes, pour vous sauver ; et vous, pour qui ils ont
ainsi contracté des dettes nombreuses, vous les oublieriez dans les flammes !
J'ai parlé, ailleurs, des rigueurs de la justice de
Dieu sur ses prêtres ; appuyé sur les révélations des saints, j'ai prouvé
qu'ils restent d'ordinaire en Purgatoire bien plus longtemps que les simples
fidèles ; mais, indépendamment des raisons qui se tirent de leur éminente
dignité, et des obligations si nombreuses et si graves qui leur sont imposées,
ne pourrait-on pas dire que, si les prêtres restent si
260:
longtemps en Purgatoire, c'est que presque personne ne songe à prier pour eux.
Je livre cette réflexion à la méditation des pieux fidèles ; puisse-t-elle leur
apprendre à prier davantage pour leurs prêtres.
Enfin, la justice nous fait encore une obligation
rigoureuse de prier pour ceux qui sont retenus en Purgatoire, à cause de nous ;
nous n'y songeons pas assez. Hélas ! Combien il est rare qu'un péché reste
solitaire, et n'entraîne avec lui, par la contagion du mauvais exemple, une
multitude d'autres fautes ! Presque toujours, une faute exerce son action sur
ceux qui en sont les témoins, et quelquefois les complices ; il est tel acte
qui aura son action pendant des années, des siècles quelquefois. Le scandale ;
quelle effroyable responsabilité ce mot ne rappelle-t-il pas à des cœurs
chrétiens ! Il n'y a personne qui y échappe entièrement dans le cours de sa vie
; au jour de la grande manifestation des consciences, on verra avec horreur
qu'il y a peu de prédestinés qui n'aient contribué à pousser quelque âme en
Purgatoire. Quel est celui d'entre nous qui peut se rendre ce témoignage, qu'il
n'a jamais fait un acte, dit une parole, omis un devoir, donné un exemple qui
ait été pour quelqu'un de ses frères une occasion de chute, au moins légère ?
Or, cette faute, dont il a été l'occasion, elle a dû s'expier en ce monde, par
la pénitence, ou, en l'autre, par le feu.
Il est donc à peu près certain qu'à cette heure où
nous sommes bien tranquilles, dans nos maisons, jouissant de toutes les
commodités de la vie, il y a là-bas des âmes qui pleurent, et qui souffrent à
cause de nous. Et nous les oublions ! Quelle injustice révoltante !
- Mais, ces âmes que nous avons scandalisées, nous ne
les connaissons pas, dites-vous ; - qu'importe ? Dieu les connaît, cela suffit.
Ayons donc chaque jour un souvenir
261:
spécial pour les pauvres âmes du Purgatoire qui nous doivent leur malheur ; la
justice la plus stricte, le bon sens et l'honneur nous en font un devoir.
Ceci m'amène à dire un mot, en terminant, de l'ordre
que nous devons garder dans la répartition de nos suffrages, en faveur des âmes
du Purgatoire, si nous voulons rendre à chacun ce qui lui est dû.
En premier lieu, en vertu de cet axiome que personne
n'a le droit de se montrer libéral, s'il n'a commencé par se libérer de ses
dettes (nemo liberalis, nisi liberatus) il faut commencer par ceux envers qui
nous sommes tenus par une obligation spéciale de justice ; Prêtres, ceux pour qui
nous avons reçu des honoraires de messes, Héritiers, ceux qui nous ont laissé
quelques legs pieux à acquitter pour eux.
Ce premier devoir rempli, il faut prier pour les
pasteurs de nos âmes ; pour les souverains pontifes qui ont porté le poids de
l'Eglise tout entière, et qui ont été les canaux par où toutes les grâces qui
sont dans l'Eglise nous sont parvenues ; pour Monseigneur notre Evêque, qui a
pris soin de former, et de nous envoyer des prêtres ; qui a veillé sur eux, et
sur nous, afin que nous ayons toujours en abondance tous les secours spirituels
qui nous sont nécessaires pour faire notre salut ; enfin, pour nos pasteurs
immédiats, pour ceux qui ont eu la charge directe de nos âmes : le prêtre qui
nous a baptisé, celui qui nous a fait faire notre première communion, celui qui
a été l'instrument de notre conversion, celui qui a été l'instrument de notre
conversion, celui qui a possédé, de longues années peut-être tous les secrets
de notre âme, qui nous a pardonné tant de fois au nom de Dieu, qui nous a
dirigé dans les sentiers du bien.
En troisième lieu, il faut prier pour nos parents, le
père, la mère qui ont élevé notre enfance, au prix de
262:
quelles peines, nous ne le saurons jamais ! Ce frère, cette sœur, qui ont
partagé nos premières joies et nos premières peines, (et époux, cette épouse,
qui était le guide, la consolation de notre vie, ces enfants bien-aimés, à qui
nous avions donné la vie du corps, et qui maintenant nous demandent en
gémissant de les mettre en pleine possession de la vie de l'âme) ; et,
proportion gardée, tous nos autres parents.
En quatrième lieu, la justice demande que nous nous
souvenions de nos bienfaiteurs, de nos amis, de tous ceux qui, à un titre
quelconque, nous ont fait du bien. Là, encore, le champ de la reconnaissance
est vaste : les maîtres qui nous ont élevés, les magistrats qui ont veillé à
notre sécurité, ces pauvres et fidèles domestiques qui nous ont servis,
quelquefois pendant tout le cours d'une longue vie. Oh ! que le nombre de nos
bienfaiteurs est considérable, si nous voulons y réfléchir un peu.
Enfin, il faut toujours avoir une intention générale
pour tous ceux qui sont en Purgatoire, à cause de nous, c'est, je le répète,
non pas une affaire de dévotion plus ou moins libre, mais une obligation de
justice ; mais cela même n'est pas peu de chose, au milieu d'un monde oublieux
et ingrat, ainsi nous pourrions attendre, avec confiance, sinon sans crainte,
les arrêts de la divine justice sur nous-mêmes, car il est écrit : qu'il nous
sera fait à nous-mêmes comme nous aurons fait à nos frères, (Eadem mensura,
remetietur vobis)
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des matières du Purgatoire d'après les Révélations de Saints
Chapitre 15 Le soulagement des âmes du Purgatoire
considéré comme œuvre de charité.
p.263-276
Il y a une obligation de charité de soulager les âmes du
Purgatoire. - Motif d'où se tire cette obligation de charité. - La prière pour
les morts méritoire entre toutes les œuvres pies. - S'il vaut mieux prier pour
les défunts ou pour la conversion des pécheurs. - Opinion de saint Thomas et
exemple à ce sujet. - Comment Dieu punit le manque de charité à l'égard des âmes
du Purgatoire. - Quelles sont, parmi toutes les âmes du Purgatoire, celles pour
qui la charité nous oblige davantage de prier ?
263:
Jusqu'ici, je me suis placé au point de vue de la justice stricte, mais,
entre nous et les âmes du Purgatoire, il y a quelque chose de plus ; il y a le
lien de la charité fraternelle qui qu'aucune de ces saintes âmes ne nous est
étrangère, et ne peut nous rester indifférente ; en vertu de la communion des
saints, elles font partie comme nous de la grande famille du Christ ; leurs
intérêts sont les nôtres, leurs peines et leurs épreuves sont les nôtres ; dans
une famille bien réglée, est-ce qu'un membre peut souffrir sans que tous les
autres souffrent avec lui ? La compassion, la souffrance partage, voilà la
règle évangélique de nos rapports avec nos frères ; les âmes du Purgatoire ne
sauraient demeurer en dehors de ces rapports, car elles n'ont pas cessé d'être
nos sœurs. N'eussions-nous donc aucune obligation de justice à l'égard d'aucune
de ces âmes ce qui est bien difficile à croire, si l'on se rappelle ce que j'ai
dit plus haut, la charité ne nous ferait pas moins une
264:
obligation de nous intéresser à elles. Tout ce que j'ai dit précédemment nous
montre la gravité de ce devoir, mais puisque mon sujet m'y ramène, je veux
résumer ici les principaux motifs qui doivent exciter notre charité en faveur
de ces pauvres âmes.
C'est d'abord la grandeur et la durée de leurs
souffrances. On comprend en effet que, plus le besoin est grand, plus stricte
aussi est l'obligation que la charité nous fait de courir au secours de nos
frères. Or, ici, les maux qu'il s'agit de soulager sont extrêmes, et sans
aucune proportion avec les douleurs qui se recommandent à nous en ce monde. Un
pauvre meurt de faim à notre porte : nous pouvons le soulager, nous refusons de
le faire, par égoïsme et par dureté de cœur, nous sommes ses meurtriers, disent
les saints Pères. (Non pavisti, occidisti).
Mais ici, il s'agit d'une faim surnaturelle ; ces
âmes ont faim et soif de Dieu, et qui dira la grandeur de ce tourment ! Or, il
se trouve qu'avec une légère prière, nous pouvons les soulager, les rassasier
peut-être ; et nous refuserions de le faire ! Quelle cruauté ! Un malheureux
est torturé par la douleur physique : chacun s'empresse autour de lui ; c'est à
qui le soulagera ; c'est un inconnu que nous avons rencontré au bord du chemin
: n'importe, il souffre, c'en est assez, nos entrailles s'émeuvent, le cri de
sa douleur nous remue au plus intime de notre être ; ses souffrances nous font
mal, et cela est si vrai, que, si nous ne pouvons absolument rien pour lui,
nous ferons comme Agard au désert, nous nous éloignerons pour ne pas le voir
souffrir. Hélas ! qu'avons-nous fait de notre foi ? Parce que nous ne voyons
pas des yeux de notre chair les tortures de ces pauvres âmes en sont-elles
moins atroces pour cela ? Parce que nous n'entendons pas leurs cris, en
sont-ils moins déchirants ? qu'un malheureux, dans un incendie,
265:
tombe au milieu des flammes : aussitôt, vingt hommes de cœur s'y précipitent
pour l'en arracher au péril de leur vie. - C'est bien, c'est beau, c'est
sublime ! mais encore une fois croyons-nous à la parole de Dieu ? Nos frères,
des hommes comme nous, se tordent au milieu de ces flammes surnaturelles, dont
l'activité vengeresse dépasse la violence des plus grands incendies ; nous
pouvons les secourir, les tirer de là ; nous le savons, et nous demeurons
insensibles. O effroyable dureté de cœur ! qui donc sera capable de nous
émouvoir, si de pareilles souffrances nous laissent indifférents.
Sur la terre, les plus vives souffrances ont peu de
durée ; plus elles sont vives, plus elles sont courtes ; le corps succombe bien
vite sous l'étreinte de la douleur ; et l'âme du martyr échappe par la mort à
la cruauté des tyrans ; mais ici, il s'agit de supplices qui durent des années,
des siècles quelquefois, et nous ne faisons rien pour abréger ces tortures !
Et ces âmes malheureuses, que notre paresse refuse de
soulager, ce sont des âmes saintes, des prédestinées, l'élite de l'humanité,
les futurs compagnons de notre gloire, si nous avons le bonheur d'aller au ciel
un jour ; et elles ne peuvent rien sans nous ; nous seuls, entendons-le bien,
pouvons les secourir dans leur malheur, les soulager d'une manière efficace. Et
cela nous est si facile ; il ne s'agit pas de dépenser notre fortune en
aumônes, en fondations pieuses, de nous exposer à la mort pour secourir un
malheureux, de nous jeter dans les flammes pour en retirer ceux qui y sont
tombés ; une légère prière, une bonne œuvre faite en état de grâce, une messe
que nous faisons célébrer, une communion fervente, une indulgence plénière, que
nous appliquons à ces âmes ; en voilà assez : les cachots embrasés
s'entrouvrent, la rosée du ciel y descend,
266:
quelquefois, il n'en faut pas davantage pour délivrer une âme, lui ouvrir le
ciel, la mettre en possession de Dieu ; ici nous travaillons à coup sûr ; quand
nous soulageons un pauvre, quand nous cherchons à adoucir une souffrance, nous
ne sommes pas sûrs que notre protégé ne retombera pas un jour dans le même état
; mais ici, le succès est infaillible ; jamais notre prière ne monte stérile
vers Dieu.
Si nous ne délivrons pas ces pauvres âmes, nous les
soulagerons au moins toujours. Quel encouragement !
Considérons maintenant les choses du côté de Dieu.
Les âmes du Purgatoire sont ses filles chéries ; sa justice lui lie les mains,
mais sa miséricorde demande qu'on les secoure. En avançant le temps de leur
entrée au Ciel, nous avançons le jour où elles y glorifieront Dieu. Avons-nous
pensé à cela ? Nous, les créatures de Dieu, à qui nous devons tout, nous
pouvons augmenter efficacement sa gloire, lui donner quelque chose qui lui
manque, qu'il attend de nous, dont il restera privé, si nous ne le faisons pas.
Nous obligeons Dieu, en quelque sorte, puisqu'il ne peut se passer de nous dans
cette œuvre de rédemption. Ah ! ce Dieu, notre grand, notre unique bienfaiteur,
comment lui témoigner notre reconnaissance ? Quid retribuam Domino ?
Ouvrons aux âmes du Purgatoire la porte du ciel :
nous aurons augmenté sa gloire extrinsèque, nous aurons consolé sa miséricorde,
qui souffre en voyant souffrir ces âmes chéries.
"Toutes les fois que vous délivrez une âme du
Purgatoire, dit Notre-Seigneur à sainte Gertrude, vous faites une œuvre aussi
agréable à Dieu que si vous le délivriez lui-même de la captivité". En
faut-il davantage pour exciter votre zèle et votre charité ?
267:
Voilà pourquoi, dans plusieurs des révélations que j'ai citées, nous
voyons Dieu descendre vis-à-vis de nous jusqu'à la prière, pour nous engager à
secourir ces pauvres âmes.
Souvent, dans ces communications intimes qu'il
réserve à ses saints, le Sauveur Jésus s'est plaint amèrement de notre
indifférence à cet égard. Voici ce qu'il dit un jour à sainte Marguerite de
Cortone : - "Va trouver mes frères Mineurs, tu leur commanderas, de ma
part, de se souvenir davantage des âmes du Purgatoire, qui sont en ce moment en
nombre incalculable, parce que personne presque ne prie pour elles".
Les saints avaient bien compris ces recommandations
sorties du cœur brûlant du Sauveur Jésus. Tous ont eu la compassion la plus
vive pour ces pauvres âmes, et quelques-uns ont poussé ce dévouement jusqu'à
l'héroïsme. Je me propose d'y revenir, en parlant des différentes œuvres par
lesquelles nous pouvons venir en aide aux défunts : je me contenterai ici de
citer l'exemple du père Nieremberg, de
Il avait parmi ses pénitentes, alors qu'il résidait à
Madrid une dame de qualité, très pieuse, mais tourmentée d'une crainte
excessive de la mort, à cause du Purgatoire qui devait la suivre.
Elle tomba dangereusement malade, et ses craintes
redoublèrent, au point qu'elle en perdait presque ses sentiments chrétiens, et
que, malgré les exhortations de son confesseur, elle se refusait obstinément à
recevoir les derniers sacrements. Pendant ces délais, elle perdit tout à coup
connaissance, et fut bientôt réduite à la dernière extrémité. Que faire ? Le
bon Père, justement alarmé du
268:
péril où se trouvait cette âme, offrit le saint Sacrifice pour lui obtenir le
temps de se reconnaître et de recevoir en pleine liberté d'esprit les secours
de la sainte Eglise. En même temps, poussé par une charité vraiment héroïque,
il s'offrit à la justice divine comme victime, pour souffrir lui-même, en cette
vie, les peines qui attendaient cette dame dans l'autre monde. Sa pieuse et
charitable prière fut accueillie de Dieu. Cette personne revient tout à coup à
elle, dans les meilleures dispositions ; elle demanda d'elle-même les derniers
sacrements, et son confesseur lui ayant dit qu'elle n'avait plus à craindre du
Purgatoire, elle expira, le sourire sur les lèvres, et dans les sentiments de
la parfaite résignation. Mais, à partir de cette heure, le bon Père fut accablé
de toutes sortes de peines dans son corps et dans son âme. Sa vie ne fut plus
qu'un long Purgatoire et ce martyre de la charité ne trouva de soulagement que dans
la mort, qui n'arriva qu'au bout de seize ans. (Vie du P. Joseph Nieremberg, de
Voilà ce qu'un saint a fait ; des multitudes de pieux
personnages ont montré le même héroïsme ; ils ont donné leur vie pour les âmes
du Purgatoire, et nous refusons de leur donner un souvenir, quelques prières !
C'est qu'ils aimaient Dieu, et qu'ils étaient passionnés pour les intérêts de
sa gloire, tandis que nous, pauvres pécheurs, nous ne comprenons rien à ces
mystères de l'éternité ; tout ce qui ne tombe pas sous nos sens, nous laisse
insensibles et froids, parce que nous ne savons pas contempler dans l'oraison
les réalités de l'invisible. Notre vie se gaspille à mille soins ridicules ou
coupables, et, suivant l'énergique expression de l'écriture, la fascination de
la niaiserie obscurcit en nous l'intelligence, (fascinatio nugacitatis obscurat
sensum).
On voit par là quel est devant Dieu le mérite de la
269:
Prière pour les morts. Il s'est élevé à ce sujet une controverse intéressante
entre les théologiens, pour savoir lequel est le plus avantageux à la gloire de
Dieu de prier pour la conversion des pécheurs, ou pour la délivrance des âmes
du Purgatoire. L'une et l'autre opinion ont trouvé d'éloquents défenseurs, mais
la victoire est restée aux avocats des défunts.
Voici à cet égard l'opinion de l'Ange de l'école :
"Les suffrages pour les morts sont plus agréables à Dieu que ceux qu'on
fait pour les vivants, parce que les premiers se trouvent dans un plus pressant
besoin, puisqu'ils ne peuvent se secourir eux-mêmes".
L'opinion de saint Thomas sur ce point a rallié,
comme d'ordinaire, le plus grand nombre de théologiens.
Voici maintenant un exemple à l'appui. Les chroniques
des Frères Prêcheurs racontent qu'une vive controverse s'éleva une fois à ce
sujet entre deux dominicains, frère Benoît et frère Bertrand ; frère Bertrand
était l'avocat des pauvres pécheurs, il célébrait souvent la sainte messe pour
leur conversion, priait beaucoup et s'imposait de rudes pénitences à cette
intention. - Les pécheurs, disait-il, sont exposés à l'Enfer ; ils sont dans la
voie de perdition, et s'avancent chaque jour vers des supplices épouvantables
et sans fin. Le Sauveur ne s'est pas incarné pour les âmes du Purgatoire ; il
est descendu en ce monde, il a souffert la mort pour sauver les pécheurs. Il
n'est donc pas d'œuvre plus digne de Dieu, puisqu'il n'en est pas qui ressemble
davantage à l'œuvre de la rédemption . aussi saint Denys nous assure que ce
qu'il y a de plus divin dans les œuvres divines, c'est de coopérer à l'œuvre
Rédemptrice du Christ. Laisser périr une âme, c'est laisser perdre le Sang du
Sauveur, or, les âmes du Purgatoire ne sont pas dans ce danger ; elles sont
sûres de leur salut éternel ; elles souffrent,
270:
il est vrai, elles sont plongées dans de rudes tourments, mais enfin elles
n'ont rien à craindre pour l'Enfer. Les dettes qu'elles ont contractées
s'acquittent chaque jour, bientôt elles jouiront de la liberté des enfants de
Dieu, tandis que les pécheurs sont les esclaves de Satan, malheur le plus
effroyable qui puisse arriver à une créature humaine.
Frère Benoît, de son côté, plaidait la cause des
défunts : - Si les pécheurs sont les esclaves de Satan, disait-il, c'est qu'ils
le veulent bien ; leurs chaînes sont volontaires, il dépend d'eux de les briser
; mais les pauvres âmes du Purgatoire ne peuvent que gémir et réclamer le
secours des vivants, il leur est impossible de briser ces fers qui les
retiennent enchaînées à ces brasiers dévorants.
Voici deux mendiants ; l'un est fort, capable de
travailler, pour gagner sa vie, l'autre est infirme, et ne peut pourvoir à ses
besoins, auquel des deux réserverez-vous votre compassion ? A celui qui, privé
de l'usage de ses membres, ne peut s'aider.
Notre cas est le même ; ces âmes souffrent un effroyable
martyre ; il leur est impossible de rien faire pour s'en délivrer. Il est vrai
qu'elles souffrent pour leurs fautes passées, mais ces fautes, elles les ont
pleurées et détestées ; elles sont rentrées en grâce avec Dieu, elles sont
redevenues ses amies, au lieu que les pécheurs sont des rebelles, des ennemis
de Dieu. La volonté de Dieu est donc qu'on s'attache à secourir ceux qu'il
aime, de préférence à ceux qui se révoltent contre lui.
Tels étaient les arguments de part et d'autre ; et comme il
arrive d'ordinaire, dans ces controverses, aucun des deux interlocuteurs
n'était convaincu par les raisons de son adversaire, et la question demeurait
en suspens. Une miraculeuse vision vint trancher cette controverse. La
271:
nuit suivante, frère Bertrand, se rendant au chœur pour les matines, vit venir
à lui une âme du Purgatoire qui paraissait écrasée sous un pesant fardeau.
L'apparition s'approcha de lui en gémissant, et lui mit ce poids épouvantable
sur les épaules.
Il comprit alors, par son expérience, quelle rude
chose sont les tourments du Purgatoire, et sans cesser de prier pour la
conversion des pécheurs, il se résolut à faire quelque chose aussi pour les
âmes du Purgatoire, et, dès le lendemain matin, il offrit pieusement le saint
Sacrifice pour leur délivrance.
Ce qui ressort de cela, ce n'est pas qu'il faille
s'abstenir de prier pour la conversion des pécheurs, mais seulement qu'au
jugement de Dieu, qui est le meilleur juge en ces matières, la charité pour les
morts l'emporte sur toutes les œuvres de charité corporelles et spirituelles.
Il ne faut donc pas s'étonner si la justice de Dieu
punit et très sévèrement la dureté de cœur de ceux qui ne prient pas pour les
morts. On se servira pour vous de la même mesure dont vous vous serez servi
pour les autres : (eadem mensura remetietur vobis).
Telle est la règle évangélique de nos rapports avec Dieu et
avec nos frères. A qui a été oublieux, l'oubli ; à qui s'est montré sans
entrailles, l'indifférence et l'abandon après la mort. Un grand nombre
d'apparitions nous montrent que telle est la punition ordinaire de ceux qui
n'ont pas eu pitié des défunts. J'ai déjà cité plusieurs exemples à ce sujet,
en voici d'autres.
Un religieux Carme apparaît après sa mort à un bon frère de
son ordre, pour demander des prières. Le père prieur, esprit un peu
rationaliste, traite ces apparitions de rêveries, et refuse de faire célébrer
les messes demandées ; il meurt à sont tour, et Dieu lui permet d'apparaître,
lui
272:
aussi, pour se recommander aux suffrages de ses frères, mais, par une juste
permission de Dieu, sa prière est rejetée ; le nouveau prieur traite tout cela
de rêverie d'une imagination frappée, et le malheureux, puni par où il avait
péché, apprend à ses dépens que, s'il ne faut pas croire légèrement à tout
esprit, la charité commande au moins de ne pas traiter sans façon de si graves
intérêts, et que, dans le doute, il vaut mieux hasarder une prière pour un
malheureux défunt que de s'exposer, par une trop grande prudence à le laisser
languir au milieu des flammes. (Chronique des pères Carmes déchaussés, tom. II,
liv. VII, chap. XLIV).
Une femme mondaine apparaît à une sainte âme, de
longues années après sa mort : elle se plaint que ses enfants l'ont oubliée, et
ne prient jamais pour elle. Jamais la moindre goutte de la rosée céleste ne
vient tempérer les ardeurs qui la dévorent. Interrogée sur les causes d'un
abandon si complet, elle avoue que c'est la punition ordinaire que Dieu inflige
à ceux qui, pendant les jours de vie mortelle, n'ont jamais ou presque jamais
prié pour les morts.
Mais voici quelque chose de plus étonnant encore. La
vénérable Archangèle Pinagarola, religieuse dominicaine, avait la plus vive
dévotion aux âmes du Purgatoire ; elle priait et faisait prier pour toutes ses
connaissances, et même pour les inconnus, qui ne lui étaient attachés par aucun
lien. Son père vient à mourir ; qui ne croirait que cette sainte fille va
redoubler de prières et de bonnes œuvres pour cette chère âme ? Mais, cet homme
était un de ces mondains qui ne s'occupent guère des âmes du Purgatoire. Par
une sorte de miracle psychologique, Dieu permet à sa fille l'oublie à peu près
complètement dans le Purgatoire. Enfin son père lui apparaît, et lui reproche
273:
en gémissant de l'abandonner ainsi, alors qu'elle avait la plus tendre
compassion pour ceux qui ne lui étaient rien. La sainte ne pouvait revenir de
son étonnement. - "Comment se fait-il, dit-elle à son ange gardien qui
l'assistait, que j'aie oublié si longtemps mon pauvre père ? Bien des fois pourtant
j'ai pris la résolution de prier pour lui, puis je pensais à d'autres âmes et
je n'en faisais rien. Je me rappelle même qu'un matin, comme je commençais à
prier pour lui, je fus ravie en esprit, et il me sembla que je lui offrais un
pain très blanc qu'il regardait d'un air dédaigneux, et refusait de prendre ;
ce qui me fit craindre qu'il ne fût damné. Le fait est que je ne m'occupais
plus guère à prier pour lui, tandis que j'y songeais pour tant d'autres
personnes qui ne m'étaient rien". - L'ange lui répondit : "Cet oubli
a été permis de Dieu, en punition du peu de zèle de votre père, quand il était
en vie. Il n'avait pas de mauvaises mœurs, il est vrai, mais il ne montrait
aucun empressement pour les œuvres pieuses que le ciel lui inspirait, et, quand
il en accomplissait quelqu'une, c'était sans l'attention ni l'intention
désirable. Dieu impose d'ordinaire cette peine à ceux qui ont ainsi passé leur
vie sans empressement pour le bien ; il permet qu'on se conduise envers eux
comme ils se sont conduits envers Dieu et envers leurs frères. Oubli pour oubli
!…(Vie de la sœur Archangèle, Iè part., chap. II).
Ces exemples sont bien capables de faire réfléchir ceux que
les motifs tirés de la charité fraternelle, qui doit unir tous les membres de
la grande famille des saints, laisseraient froids et indifférents à l'égard des
âmes du Purgatoire ; il nous sera fait comme nous aurons fait aux autres. Hélas
! nous aurons si grand besoin de prières après notre mort ! Voulons-nous nous
assurer en abondance ces pieux suffrages, prions beaucoup pour les âmes du Pur-
274:
gatoire, Dieu ne permettra pas qu'on nous oublie à notre tour.
A la fin du chapitre précédent, j'ai parlé de l'ordre
que la justice nous oblige à garder dans la répartition de nos suffrages. Ici,
il ne saurait être question de rien de semblable, puisqu'il s'agit simplement
d'une obligation de charité, qui nous lie également à toutes ces pauvres âmes.
Chacun peut donc laisser libre cours à sa dévotion, et à ses attraits
particuliers. Je me contenterai d'indiquer ici quelques-unes des intentions que
l'on peut se proposer, chacun restant libre de choisir celle qui lui convient
le mieux.
Un grand nombre de saints ont eu la dévotion de prier
pour les âmes les plus abandonnées, celles pour qui personne ne prie ; c'était
la pratique favorite de saint Vincent de Paul, ce grand bienfaiteur de tous les
abandonnés. C'est là une excellente pensée et bien pratique, à notre époque
surtout. Que de pauvres défunts appartiennent à des familles irréligieuses,
indifférentes ou sceptiques ; une fois la cérémonie des funérailles accomplie,
l'oubli le plus complet recouvre leur tombe, et plus une prière, plus un seul
suffrage ne vient leur apporter le soulagement dans leurs maux.
Une pensée toute différente, mais qui n'en est pas
moins touchante, porte d'autres âmes à prier pour ceux qui sont arrivées à la
fin de leur expiation, et à qui il ne manque plus qu'un dernier suffrage pour
entrer en possession de la gloire ; de la sorte on est sûr de se procurer
immédiatement un grand nombre de protecteurs au Ciel, de glorifier Dieu sans
retard, et de délivrer, sans grand'peine, beaucoup de ces pauvres âmes.
Notre-Seigneur révéla à
275:
nombre d'âmes, et particulièrement celles de cette catégorie.
D'autres ont la dévotion de s'intéresser plus
spécialement à telle ou telle classe de personnes. Il en est qui par suite de
la misère de leur famille, sont bien exposés à manquer de suffrages après leur
mort, comme ils ont manqué de pain pendant la vie. La sœur Marie Denize,
visitandine, qui dans le monde s'était appelée Mademoiselle de Martignat, et
qui appartenait aux premières familles de la noblesse, avait la dévotion
contraire. Elle priait surtout pour les riches et les grands de la terre, à
cause de l'effroyable accumulation de dettes spirituelles qu'ils sont exposés à
contracter dans une vie, où tout est ménagé pour flatter les sens et développer
la triple concupiscence. D'autres se sentent attirés à prier pour les prêtres,
pour les religieux et religieuses, pour ceux qui ont vécu dans le même état de
vie où ils se trouvent eux-mêmes.
Il en est qui réservent leurs suffrages pour les âmes
du Purgatoire qui ont pratiqué leurs dévotions particulières. Sainte Madeleine
de Pazzi priait particulièrement pour les dévots du très saint Sacrement. La
bienheureuse Marguerite-Marie pour les dévots du Sacré Cœur. Un grand nombre de
saintes âmes ont un attrait spécial vers les dévotes de
Enfin j'ai trouvé dans la vie d'un saint personnage une
276:
autre dévotion qui m'a paru très pratique pour notre propre amendement, c'est
de prier spécialement pour les âmes du Purgatoire qui souffrent en expiation
des fautes et des défauts qui sont les nôtres. Chacun peut examiner ici son
défaut dominant, l'orgueil, la paresse, la colère et prier pour la délivrance
des âmes qui sont punies pour avoir commis ces mêmes fautes. Rien ne me paraît
plus propre à produire en nous-mêmes un sérieux amendement.
Toutes ces dévotions sont bonnes, chacun peut choisir
celle qui répond le mieux à son attrait. L'essentiel est de faire quelque
chose, de ne pas s'engourdir dans la tiédeur et la négligence, de songer que
Dieu et sa gloire ont dans ce monde invisible de graves intérêts, et que si la
justice nous fait une loi stricte de nous intéresser à quelques âmes, la
charité fraternelle, les liens de la communion des saints qui nous réunissent
tous en une seule famille, nous font une obligation non moins sérieuse de ne
rester indifférents aux souffrances d'aucune de ces âmes. Puissions-nous ne
jamais l'oublier dans la pratique !
Chapitre 16 Des œuvres que l'on peut faire pour
soulager les âmes du Purgatoire
Des différentes manières de soulager les défunts.
De l'offrande des bonnes oeuvres en
général
p.277 - 287
Comment nous pouvons appliquer aux âmes du Purgatoire le
mérite de nos propres œuvres. - Que ce don ne nous appauvrit pas. - Des
conditions requises pour qu'une œuvre puisse être appliquée aux défunts. -
Exemples des saints. - Quelles sont les œuvres que l'on peut appliquer ainsi.
277:
Voyons maintenant ce que nous pouvons faire pour le soulagement des défunts ;
mais, avant d'entrer dans le détail des œuvres que l'on peut leur appliquer, il
ne sera pas inutile de traiter la question de l'offrande de ces œuvres en
général. Voyons donc avec la théologie, appuyée sur les exemples des saints,
dans quelles limites et à quelles conditions ce don de nos bonnes œuvres peut
être fait aux défunts.
Les théologiens remarquent trois propriétés qui se
rencontrent d'ordinaire dans chacune de nos bonnes œuvres.
1. Cette œuvre est méritoire, c'est-à-dire qu'elle nous
donne droit à un nouveau degré de gloire dans le Ciel.
2. Cette œuvre est impétratoire, c'est-à-dire qu'elle incline Dieu à nous
accorder quelque grâce particulière, soit pour nous soit pour les autres.
3. Cette œuvre est satisfactoire, c'est-à-dire qu'elle nous remet une partie
plus ou moins grande de la peine qui reste à subir en ce monde ou en l'autre
pour nos offenses passées.
278:
Prenons un exemple pour mieux être compris ; le jeûne ou bien je fais une
aumône pour obtenir le succès d'une affaire qui me tient au cœur ; par là, 1°
je mérite un accroissement de gloire dans le ciel ; 2° j'obtiens la grâce que
j'ai demandée, si toutefois elle est dans les desseins de Dieu ; 3° je
satisfais pour une partie de mes fautes.
Il faut maintenant établir solidement cette doctrine.
Que toute bonne œuvre, faite avec les conditions
requises, soit méritoire pour le ciel, c'est un point de foi que le concile de
Trente a tranché contre les protestants, qui plaçaient le mérite dans la foi
seule, séparée des œuvres. Les promesses évangéliques sont formelles à cet
égard ; c'est parce qu'il a été fidèle en de petites choses que le bon
serviteur est récompensé : (Quia super pauca fuisti fidelis). (Saint Matth.,
XVV).
Il nous est commandé de nous faire par nos oeuvres
des trésors dans le ciel (St Matth. VI, 20). Au jour du jugement, c'est pour
leurs œuvres de charité que les élus sont mis en possession de la gloire
éternelle. J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger. J'ai eu soif et vous
m'avez donné à boire. (Saint Matthieu, XVV). Et de peur qu'on ne s'imagine que
les œuvres d'importance sont seules récompensées : En vérité je vous dis : Si
vous donnez un verre d'eau à un pauvre, en mon nom, vous en recevrez la
récompense. (Saint Matth., X. 42). Rien de plus clair ; toute bonne œuvre, si
petite qu'elle soit, mérite une récompense éternelle.
Mais de plus cette œuvre peut être impétratoire,
c'est-à-dire qu'elle peut obtenir telle ou telle grâce de Dieu pour nous et
pour les autres. Nous voyons dans l'Ecriture Judith qui jeûne et distribue des
aumônes, pour obtenir le succès de sa grande entreprise. David en fait autant
pour demander la guérison du fils qu'il a eu de Bethsabée.
279:
Enfin N.-S. Lui-même nous exhorte à jeûner pour chasser certains démons qu'on
ne peut vaincre sans cela. Tous ces exemples, et beaucoup d'autres que j'aurais
pu citer, montrent clairement que nos bonnes œuvres sont, en même temps, si
nous le voulons, des prières, qui inclinent Dieu, notre bon maître, à nous
faire miséricorde.
J'ai dit, si nous le voulons ; en effet, notre œuvre
n'est pas nécessairement impétratoire ; cela dépend de notre intention.
Il est clair, en effet, que si en faisant une bonne
œuvre nous ne nous proposons rien autre chose, il n'y a pas de raisons pour que
Dieu nous accorde ce que nous ne lui demandons pas. Mais chaque fois qu'en accomplissant
une œuvre pie, nous nous proposons d'obtenir quelque grâce pour nous ou pour
les autres, cette œuvre, sans rien perdre d'ailleurs de son mérite, incline
Dieu, toujours libéral et miséricordieux, à nous accorder notre demande.
Enfin nos œuvres sont satisfactoires, c'est encore un
point de foi qui s'appuie sur les textes de l'Ecriture, où il est dit que
l'aumône couvre les péchés et empêche que l'âme ne tombe dans les ténèbres de
l'abîme ; les œuvres de piété les plus consolantes, la prière, la communion,
gardent ce caractère statisfactoire, car la corruption de notre nature est
telle, qu'il n'est pas de bonne œuvre, si facile et si consolante qu'elle soit,
qui ne coûte, et souvent beaucoup, à nos répugnances et à notre lâcheté, en
sorte qu'il n'en est aucune qui ne révèle un caractère pénitentiel et
expiatoire ; que si la ferveur de la charité ôte à nos œuvres ce caractère
pénitentiel, et nous les rend faciles, ces œuvres n'en restent pas moins
satisfactoires, dit saint Thomas ; au contraire, loin d'être diminuée, cette
vertu satisfactoire est accrue, à cause de la charité plus
280:
parfaite avec laquelle nous agissons alors. (In suppl.,III p.,q.xv,art. 2.)
Ceci posé, quelle est, dans nos bonnes oeuvres, la part que nous pouvons
appliquer aux âmes du Purgatoire ?
1.Nous ne pouvons leur céder notre mérite, c'est quelque chose
d'inaliénable, qui n'appartient qu'à nous, et que le péché seul peut nous faire
perdre.
2.Quant à l'impération, les téologiens sont partagés : les uns pensent
qu'on ne peut l'appliquer aux défunts, les autres n'y voient point de
difficultés. Je suis de ce dernier sentiment. Puisque nous pouvons, par nos
bonnes oeuvres, obtenir des grâces à nos frères encore vivants, pourquoi les
défunts feraient-ils exception ?
Je puis jeûner pour implorer la guérison d'un malade, pourquoi me
serait-il interdit de jeûner pour demander le soulagement et la délivrance
d'une âme qui m'est chère ? Néanmoins la chose était controversée, il sera plus
prudent de réserver notre interprétation pour obtenir de Dieu les grâces si
nombreuses dont nous avons besoin tous les jours.
3.Tout le monde est d'accord que nous pouvons céder aux âmes du
Purgatoire la partie satisfaction de nos oeuvres, et c'est en cela proprement
que consiste l'offrande en question. C'est un acte de charité très pure, car on
se prive par-là de satisfaire pour soi-même ; la raison dit, en effet, qu'il
est impossible avec la même somme de payer deux dettes à la fois.
Néanmoins, je veux établir maintenant qu'en réalité nous n'y
perdons rien, car:
1.Cet acte de charité très pure accroît très considérablement le mérite
de notre oeuvre, et par suite de la récompense. Or, le plus petit degré de
gloire dans le Ciel, devant durer éternellement, et sans proportion aucune avec
les souffrances du Purgatoire, si longues et si dûres qu'elles puissent être.
2.Il nous reste les indulgences de la sainte Eglise pour payer nos
propres dettes, et la disposition de charité où nous met ce don de nos oeuvres
aux défunts, est tout à fait propre à nous les faire gagner dans leur
intégrité.
3.Les âmes que nous aurons ainsi soulagées à nos dépens, nous
assisteront à la vie et à la mort ; peut-être devrons nous aux grâces de choix
qu'elles nous obtiendront par leurs prières, d'échapper à l'Enfer.
4.Notre charité pour les pauvres défunts nous méritera, comme je
l'ai dit au chapitre précédent, de nombreux suffrages après notre mort,
lesquels suppléeront largement aux satisfactions que nous ne nous serons pas
réservées pendant la vie.
5.Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, nous
récompensera de notre générosité, en nous accordant des grâces plus abondantes,
qui nous feront éviter beaucoup de péchés, ce qui diminuera d'autant notre
Purgatoire.
Tout ceci nous est confirmé dans une apparition de Notre-Seigneur à une
pieuse vierge nommée Gertrude. C'est Denys le Chartreux qui nous fait connaître
cette histoire.
Cette sainte fille offrait chaque matin toutes les bonnes oeuvres de
sa journée pour les âmes du Purgatoire ; quand elle fut elle-même près de
mourir, le démon l'assaillit d'une tentation de désespoir.
-"Que tu as été sotte et présomptueuse de te dépouiller ainsi pour les
autres ; maintenant il va falloir expier toutes tes fautes dans les plus
horribles supplices, et je rirai de tes tourments. Qu'avais-tu besoin de
prodiguer ainsi toutes satisfactions à des étrangers ? C'est l'orgueil qui t'a
aveuglée, mais tu vas le payer bien cher ! >>
En entendant ces cruelles paroles, cette bonne âme commença à gémir et à
se désoler. - << Oh! que je suis malheureuse! dans peu d'instants
je vais rendre compte de toutes mes actions, et parce que je n'ai rien gardé
pour moi de toutes mes bonnes oeuvres, j'ai en perspective un effroyable
Purgatoire, sans adoucissement et sans espérance de soulagement. >>
Mais notre doux Sauveur ne voulant pas laisser sa fidèle servante dans
cette angoisse, lui apparut plein de douceur et de majesté et lui dit :
- <<Ma fille, pourquoi pleures-tu ? >> - Vous le savez ,
Seigneur c'est parce que j'ai tout donné aux autres, et qu'il ne me reste plus
rien pour payer mes propres dettes.>>
- << Console-toi, lui répondit le Sauveur en souriant ; pour te montrer
combien cette charité m'a été agréable, je te remets dès maintenant toutes les
peines qui t'étaient réservées . De plus comme j'ai promis le centuple à ceux
qui s'oublient par amour pour moi, j'augmenterai d'autant ta récompense céleste
; sache aussi que, par mon ordre toutes les âmes que tu as secourues vont venir
à ta rencontre pour t'introduire dans la sainte Jérusalem. >> A cette
douce assurance, la pieuse vierge sentit sa tristesse se dissiper. Elle raconta
à ses sœurs ce qui venait de se passer, et, le sourire des prédestinés sur les
lèvres, elle alla recevoir la récompense de son héroïque charité.
Disons un mot maintenant des conditions requises pour que ces bonnes
oeuvres soient applicables aux âmes du Purgatoire.
1° Il faut que cette oeuvre soit faite d'une manière surnaturelle ; Dieu
ne récompensant que ces sortes d’œuvres.
2° Il faut qu'elle soit faite en état de grâce, car, dans l'état de
pêché mortel, on ne peut satisfaire ni pour soi ni pour les autres.
3°Il faut que nous ayons l'intention d'appliquer cette oeuvre aux âmes
du Purgatoire, soit à quelque âme en particulier, soit à une catégorie d'âmes,
selon que je l'ai indiqué à la fin du chapitre précédent. Rien n'empêche non
plus de remettre ces satisfactions aux mains de N.-S. ou de la très sainte
Vierge, pour être distribués à leur volonté.
Il reste maintenant à montrer comment les saints nous ont donné
l'exemple de se dépouiller du mérite de leurs bonnes oeuvres, en faveur des
défunts. Les exemples à citer seraient innombrables, car tous les saints ont
pratiqués plus ou moins cet héroïque dévouement ; je me bornerai à quelques
traits plus saillants.
Christine, surnommée l'Admirable à cause des merveilles de sa vie,
merveilles plus admirables en effet qu'imitables, avait consacré sa vie
pénitente tout entière au soulagement des âmes du Purgatoire. On frémit en lisant
le récit des pénitences qu'elle s'imposait pour les soulager. Les haires, les
disciplines sanglantes ne suffisant pas à l'ardeur de son zèle, elle passait
plusieurs jours de suite sans rien boire , ni manger; elle se roulait dans les
épines, d'où elle ne pouvait évidemment sortir que par miracle, puis, à peine
retirée du milieu des flammes, elle courait se jeter dans un étang glacé, où
elle demeurait de longues heures en prière.
Une fois, elle se fit entraîner sous la roue d'un moulin, qui lui broya
tous les membres ; si Dieu ne l'eût sauvée miraculeusement, elle serait morte
cent fois ; mais Dieu, qui lui inspirait tous ces actes extraordinaires, la
soutenait dans la pratique de cette rude pénitence; les âmes du Purgatoire,
qu'elle délivrait par milliers, lui apparaissaient en troupe pour la remercier
. Mais voici le trait le plus héroïque de toute sa vie.
Un jour, elle mourut, et fut présentée au tribunal de Dieu :
<<Christine, lui dit le Sauveur, te voici au séjour du bonheur éternel.
Je te laisse le choix, ou de vivre dès maintenant au milieu des élus, ou de
retourner sur la terre pendant plusieurs années, pour satisfaire en faveur des
âmes du Purgatoire. >>
La généreuse âme répondit aussitôt: << Seigneur, je demande à
retourner sur la terre pour souffrir et me sacrifier en faveur des défunts.
>>
Elle ressuscita donc en présence de ceux qui étaient venus l'ensevelir,
et redoubla ses mortifications et ses pénitences, au point que si les auteurs
les plus sérieux et témoins oculaires ne nous avaient certifié ces choses, je
me refuserais à les croire, tant elles dépassent ce que l'on peut attendre des
forces humaines.(Voyez, Vie de Christine l'Admirable. Surius 23 juin.)
L'humble et douce vierge Marie Villani, sans pratiquer des pénitences si
extraordinaires, n'en délivra pas moins un grand nombre d'âmes, que Dieu lui
fit voir un jour, dans une procession de personnages richement habillés, et
conduits par elle. Aussi elle offrait chaque jour à N.-S. tout le mérite de ses
oeuvres pour la délivrance de ces âmes, et elle poussa la charité jusqu'à
demander à éprouver dans sa chair leurs souffrances, en quoi elle fut exaucée
comme je l'ai dit ailleurs.
Un jour de la commémoration des morts, elle était occupée à copier un manuscrit
; et elle regrettait que ce devoir imposé par l'obéissance l'empêchât de
consacrer ce jour au soulagement des défunts . N.-S. lui apparut et lui promit
que chaque ligne qu'elle transcrirait ce jour-là, procurerait la délivrance à
une âme du Purgatoire. Par là on voit qu'il n'est pas d’œuvre petite, pour
Dieu, quand elles sont relevées par la charité. (V. Vie de Marie Villani).
Le P. Hippolyte de Scavo, capucin, offrait pour les âmes du Purgatoire
les premières de ses actions de la journée ; il se levait avant ses frères pour
réciter l'office des défunts, sans préjudice des mortifications qu'il faisait
pour elles, pendant le jour.
Il avait un attrait particulier à prêcher pour
elles, et leur obtenir ainsi les nombreux suffrages des fidèles que sa parole
brûlante avait convaincus de l'importance de cette oeuvre . Aussi Dieu, pour
les récompenser de sa charité, permit qu'il eut une vision miraculeuse, que
j'ai racontée ailleurs, une juste idée de la grandeur de ces tourments.(Annales
des Capucins, t. III, année 1618,n°xiii.)
Saint Philippe de Néri offrait une partie de ses
oeuvres pour les âmes du Purgatoire, et l'autre pour la conversion des pécheurs
. Il se croyait spécialement redevable envers ses anciens pénitents, et jamais,
dit l'historien de sa vie, il ne manqua à prier spécialement pour chacun d'eux
après leur mort . Ceux-ci apparaissaient souvent d'ailleurs, pour le remercier
et se recommander à ses prières, et à sa mort, les âmes qu'il avait ainsi
délivrées vinrent au-devant de lui pour lui faire cortège et le conduire dans
la gloire.(Vie de Saint Philippe de Néri.)
Saint Louis Bertrand faisait de même; il;partageait tous ses suffrages
en deux parts, la première pour la délivrance des âmes de Purgatoire, et le
seconde pour la conversion des pêcheurs ; il s'imposait, à cette double intention,
une infinité de prières, de jeûnes et d'autres mortifications . Si l'on juge de
son succès pour la délivrance des âmes des défunts par celui qu'il obtenait
dans la conversion des pêcheurs, c'est par milliers qu'il dut délivrer de ces
saintes âmes . (Vie de saint Bertrand ,dans le diario Dominicano, au 10
octobre.)
Toujours l'illustre Compagnie a montré un zèle particulier pour cette
dévotion. J'ai cité déjà l'exemple de beaucoup de Pères Jésuites; il m'en reste
beaucoup d'autres, parmi lesquels je veux nommer le P.Rem, du collège
d'Ingolstadt : il avait fait de la délivrance et du soulagement des âmes du
Purgatoire son oeuvre principale, jour et nuit il s'en occupait . Le jour, il
offrait pour elles, ses mortifications, ses prières, toutes ses actions . La
nuit, les âmes venaient le visiter, s'approchaient de son lit, et lui
demandaient de prier pour elles ; il se levait de suite, sans regretter son
sommeil interrompu et se mettait en oraison.
Un grand nombre de témoins ont déposé, après sa mort, avoir entendu bien
souvent sortir du cimetière voisins des cris plaintifs : <<Père, ayez
pitié de nous! nos souffrances sont horribles. Obtenez-en la fin au nom de la
charité. >> (Jacques Hautin. Patonicium defunct.chap. ii, art. 2.)
En voila assez ; je ne puis parcourir la vie de tous les saints, et il
faudrait le faire, si on voulait nommer tous ceux qui ont travaillé par leurs
oeuvres au soulagement des âmes du Purgatoire . Puisse ces exemples ne pas être
perdus pour nous . Nous pouvons offrir pour le soulagement des défunts toute
espèce d’œuvres, pourvu qu'elles soient surnaturelles et faites en état de
grâce. Pour plus de clarté, je rangerai toutes ces différentes oeuvres sous
trois ou quatre chefs, qui résument tout :L'aumône, la mortification , la
prière, la messe, l'application des indulgences.
Ce sera l'objet d'autant de chapitres.
fin 287.
Chapite 17
L'aumône
p.288 - 297
Combien l'aumône nous est recommandée dans les saintes
Ecritures. - Double mérite de cette oeuvre appliquée aux défunts. -
Exhortations des saints Pères. - Exemple des saints. - Que l'aumône préserve du
Purgatoire.
288:
Parmi toutes les oeuvres de la charité évangélique, il en est peu qui nous
soient recommandées avec plus d'instance que l'aumône. C'est elle, disait
l'Ange de Tobie, qui sauve l'homme de la mort, qui efface les péchés et qui
fait trouver grâce devant Dieu.(Tobie, xii. 9.) Dans le Nouveau Testament, les
élus ne semblent récompensés que pour avoir pratiqué cette vertu ; c'est parce
qu'ils ont secouru le Sauveur Jésus qui avait faim et soif, dans ses membres
souffrants, les pauvres ; c'est parce qu'ils ont habillé ceux qui étaient nus ;
parce qu'ils ont visité les malades et les prisonniers, qu'ils sont appelés aux
récompenses éternelles.
Enfin l'Ecclésiaste nous apprend que, de même que l'eau éteint le feu le
plus ardent, ainsi l'aumône efface le pêché . (Ecclés., ii,33.)
Faire l'aumône en vue d'en appliquer le mérite aux âmes du Purgatoire,
c'est donc verser de l'eau sur les flammes qui les dévorent . Il y a plus, cet
acte revêt alors pour celui qui le fait un double mérite, celui de la charité
exercée envers les pauvres ; et celui du soulagement des âmes du Purgatoire ;
par conséquent, celui qui fait l'aumône de cette façon, acquiert par un seul
acte un double degré de gloire de plus dans le Ciel.
289:
Cet acte contribue aussi en deux manières au soulagement des défunts ; d'abord
par la valeur satisfactoire qu'il a en lui-même ; puis par les prières que les
pauvres ainsi soulagés font pour leurs bienfaiteurs, prières que Dieu a promis
d'exaucer tout spécialement . (Deprecationem pauperum exaudivit Dominus)
Il y a quelque chose à dire encore : l'aumône est, à peu près, la seule
oeuvre que ceux qui sont dans le malheureux état du péché mortel, puissent
faire utilement pour les âmes du Purgatoire. Car ils sont alors incapables de
satisfaire, soit pour eux, soit pour les autres, parce que leur oeuvres sont
mortes : prières, mortifications, tout ce qu'ils feraient en cet état pour la
délivrance des défunts seraient stériles, tandis que l'aumône, si elle n'a pas
alors ; sa vertu satisfactoire, n'en garde pas moins une certaine efficacité,
car les prières des pauvres profitent et à celui qui fait l'aumône pour lui
obtenir des grâces de conversion, et à l'âme en vue de qui on fait pour adoucir
ses souffrances.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir les amis des âmes du Purgatoire
recourir à cet excellent moyen de les secourir . C'était l’œuvre de
prédilection du pape saint Grégoire le Grand, si dévoué aux âmes souffrantes .
Pour les soulager plus efficacement, il ne séparait jamais l'aumône de
l'oblation du divin sacrifice, et de nombreuses apparitions lui apprirent, et à
nous aussi, combien cette double charité est efficace . Ce pieux usage passa
donc en loi chez les Bénédictins et dans plusieurs familles religieuses . Comme
je l'ai dit ailleurs, d'après la règle de saint Benoît, quand un des frères
vient de mourir, on offre pendant trente jours le saint Sacrifice pour le repos
de son âme, et pendant tout ce temps, on distribue sa ration aux pauvres .
Rien de plu instructif et de plus encourageant que les
290:
exhortations des Saint Pères à ce sujet . Ecoutons saint Ambroise : <<
Vous avez perdu un fils chéri ; vous ne savez que faire pour témoigner votre
douleur; vous voudriez pouvoir lui être utile encore ; rien de plus simple .
Voulez-vous vraiment rendre service à celui qui devait être votre héritier ;
assistez son cohéritier . Donnez aux pauvres ce que vous vouliez donner à celui
que vous pleurez . Vous n'avez pas perdu l'héritier de vos biens, si vous
assistez son cohéritier qui est le plus pauvre . Au lieu de quelques misérables
biens temporels que vous comptiez lui laisser, vous le mettrez ainsi en
possession des biens éternels . Voilà comment vous pouvez encore secourir celui
que vous aimiez plus que tout autre chose au monde.>>(Saint Ambroise,
Sermo de fide resurrectionis.)
Comme la face de ce monde serait changée, si on suivait fidèlement ces
conseils du saint évêque ! Alors, les pauvres seraient abondamment soulagés ;
on ne verrait plus cette plaie effroyable du paupérisme, qui grandit chaque
jour parmi nous et dévore nos sociétés pourries ; on ne verrait plus cet
insolent gaspillage de la richesse, qui attire la malédiction de Dieu, et met
au cœur du pauvre la haine de ceux qui possèdent, et le désir insatiable
d'arracher aux heureux de ce monde une part de leurs jouissances . Il y aurait
peut-être moins de luxe; le commerce, pour parler comme nos économistes,
pourraient en souffrir, mais il n'y aurait pas de questions sociales, et l'on
ne verrait pas, tous les quinze ans, le peuple se ruer implacable à l'assaut
des prospérités qu'il envie . D'un autre côté, les âmes du Purgatoire seraient
efficacement soulagées ; elles auraient ainsi leur part dans ces biens qui
devaient leur appartenir ; avec cet or, cet argent, qui sert trop souvent à
nourrir la vanité des survivants, jusque
fin 290.
Page 291 :
Dans les vaines démonstrations de leur deuil, ces malheureux achèteraient le
Ciel. O Dieu, mettez donc au cœur des riches cette intelligence du pauvre qui
fait le bonheur. Beatus qui intelligit super egenum et pauperem.
Un pieux auteur nous donne un motif qui n’est pas moins
utile. Quand un pauvre se présente à votre porte, ou vous tend la main dans la
rue, figurez-vous, nous dit-il, que c’est une âme du Purgatoire, l’âme d’un de
vos proches peut-être, qui s’adresse à vous, et vous supplie humblement de ne
pas l’oublier.
Cette pensée, qui est fort belle et fort vraie, devrait
être profondément gravée dans notre esprit; les pauvres y gagneraient d’être
assistés; et les âmes du Purgatoire en retireraient de grands avantages.
Voyons maintenant comment les saints, nos modèles en toutes
choses, ont compris ces divines leçons.
Le père Magnanti, de l’Oratoire, bien que pratiquant pour
lui-même la plus stricte pauvreté, était saintement prodigue lorsqu’il
s’agissait de soulager les chères âmes du Purgatoire à qui il avait dévoué sa
vie.
Chaque année, il distribuait à cette intention des sommes
immenses, que de pieux fidèles, connaissant sa tendre charité, faisaient passer
par ses mains. Il se faisait mendiant, pour solliciter des aumônes en faveur
des défunts. Il avait dans sa chambre une bourse qu’il appelait le trésor des
âmes, crumena animarum. Cette bourse était toujours vide, bien qu’elle se
remplît chaque jour; et ce pauvre religieux, qui ne possédait au monde que sa
soutane et son bréviaire, distribua ainsi, dans le cours de sa longue vie, des
aumônes vraiment royales.
Il avait trouvé ainsi le moyen de secourir à la fois les
membres souffrants du Sauveur Jésus, en ce monde et en l’autre. (V.Hist. Congr.
Orator., liv.II, chap. XXIX.)
Page 292:
Cette bourse du P. Magnanti me rappelle que, dès le cinquième siècle, saint
Jean Chrysostome donnait le même conseil aux fidèles de Constantinople : "
Ayez, leur disait-il, une boîte au chevet de votre lit, et tous les soirs avant
de vous endormir, n’oubliez pas d’y mettre quelques pièces de monnaie, mais
gardez-vous de détourner jamais à votre usage ce que vous y aurez déposé; ce
serait une espèce de larcin et de sacrilège. Donnez-le aux pauvres en vue de
délivrer des flammes quelque âme souffrante. Vous vous amasserez ainsi des
trésors dans le ciel . "
Que si vous êtes pauvre vous-même, ne croyez pas être
dispensé pour cela de faire l’aumône, donnez dans la mesure de votre pauvreté,
et Dieu, qui a béni le denier de la veuve, préférablement aux fastueuses
offrandes du Pharisien, vous tiendra compte de votre bonne volonté; vous ne
pouvez absolument donner d’argent, dites-vous, vous n’êtes pas pour cela exclu
de l’honneur et du bénéfice de l’aumône; donnez votre temps, vos soins, vos
bons offices; donnez une parole de consolation à l’affligé; donnez un service
matériel, qui vous coûte peu, et qui réjouira le cœur de votre frère; donnez
votre âme, votre cœur, votre bonne volonté. Allez ! si pauvre que vous soyez,
vous avez bien des trésors à mettre au service du prochain; les plus pauvres sont
quelquefois ceux qui savent le mieux s’assister les uns les autres, parce
qu’ils ont été formés aux rudes leçons de la misère.
D’ailleurs la charité est bien ingénieuse, plus ingénieuse
que l’avarice et la soif du gain; quand la douce charité est entrée dans un
cœur, elle trouve toujours le moyen de se satisfaire. Écoutez plutôt cette
touchante histoire.
Il y avait un pauvre frère de
Page 293:
lagement des âmes du Purgatoire. S’il avait été prêtre, il aurait célébré la
sainte messe pour leur délivrance, mais que peut un pauvre frère sans
ressources et sans relations dans le monde ? Vous allez voir ! Il était portier
de la maison, et quand il voyait venir quelque grand personnage, il mendiait à
l’intention de ces pauvres âmes, une partie des aumônes qu’il recevait était
destinée à entretenir un certain nombre d’ecclésiastiques pour dire la sainte
messe à l’intention des défunts; l’autre était versée dans le sein des pauvres.
Pour accroître son trésor, cet humble frère cultivait, près de la porte, un
jardin rempli de belles fleurs, dont il faisait des bouquets qu’il offrait aux
visiteurs, en leur demandant, en échange, une aumône pour les chères âmes
souffrantes. Tant de zèle et de piété ouvraient les cœurs à la charité; les
bourses se déliaient largement, et le bon frère voyait avec joie grossir son
petit trésor. Quand il fut près de mourir, les âmes du Purgatoire, qu’il avait
secourues et délivrées en grand nombre vinrent l’assister sur son lit d’agonie,
et sans doute le conduisirent au Ciel recevoir la récompense de son ingénieuse
charité. (Heroes et victimoe societatis Jesu, anno 1656).
Le P. de Munford, dans son traité de la charité à exercer
envers les défunts, nous conseille de mettre chaque soir, après notre examen de
conscience, une petite aumône de côté, comme pénitence des fautes commises
pendant le jour, et à la fin de la semaine, de distribuer ces aumônes, à
l’intention des âmes du Purgatoire; sur quoi il ajoute : " Vous ne pouvez
mieux placer votre argent et le faire mieux fructifier; c’est là une sorte
d’usure spirituelle, qui n’est nullement défendue, et dont vous toucherez plus
tard les gros intérêts. " (Opere citato, ch. XII.)
" Voulez-vous, dit saint Augustin, apprendre à bien
Page 294 :
trafiquer et à tirer de gros intérêts de votre argent ? donnez ce que vous ne
pouvez conserver afin d’obtenir ce que vous ne pouvez perdre. "
En effet, l’aumône, qui est si utile pour soulager les
défunts, a une vertu très particulière pour empêcher de tomber en Purgatoire,
ou pour abréger l’épreuve de celui qui a été fidèle à la faire. Dieu ne se
laisse jamais vaincre en générosité par ses créatures, ne l’oublions pas.
Donnez et il vous sera donné, telle est la règle évangélique.
Les faits suivants montreront bien la vertu préservative de
l’aumône.
Saint Pierre Damien raconte une apparition qui se fit voir
à un prêtre, dans la basilique de Sainte-Cécile à Rome.
Ce prêtre aperçut, sur un trône magnifique placé au milieu
de l’église, la très sainte Vierge entourée de sainte Cécile, de sainte Agnès,
de sainte Agathe et d’une couronne d’anges et de bienheureux. Au milieu de
cette noble assemblée parut tout à coup une pauvre vieille, revêtue d’habits
sordides, mais ayant sur les épaules un manteau de riches fourrures; elle
s’approcha du trône, se mit à genoux et dit en pleurant : " Ô Mère des
miséricordes, au nom de votre bonté pour tous les malheureux, je vous conjure
d’avoir pitié de l’âme de Jean Patrizi, mon bienfaiteur, qui vient de mourir,
et qui souffre de cruels tourments dans le Purgatoire. " Cependant, la
très sainte Vierge gardait un visage sévère, et ne répondait rien, cette femme
répéta une seconde et une troisième fois la même prière; toujours pas de réponse.
Alors elle éleva la voix en pleurant : " Vous savez bien, ô reine très
miséricordieuse, que je suis cette mendiante, qui au cœur de l’hiver, vêtue de
misérables haillons, demandait l’aumône à la porte de votre grande basilique.
Oh! Comme je tremblais de froid !
Page 295 :
c’est alors que Jean, à qui je demandais l’aumône en votre nom, ôtant de ses
épaules cette riche fourrure me la donna pour me réchauffer. Une si grande
charité, faite en votre nom, mérite bien un peu d’indulgence. "
Alors
Patrizi parut alors, conduit par une troupe de démons qui
le tenaient enchaîné; il était pâle et défiguré, comme un homme qui souffre de violentes
douleurs.
Voici maintenant ce qui arriva au Père Mancinelli, de
Or, à quelque temps de là, l’archevêque mourut. Un jour que
le bon Père sortait pour visiter ses malades, revêtu du fameux manteau, il vit
venir à lui le défunt tout enveloppé de flammes, qui le supplia de lui prêter
un moment. Le Père le lui donna de suite. Le défunt s’en
Page 296 :
enveloppa, et soudain, ô merveille de la charité ! les flammes s’éteignirent.
Le défunt, ainsi rafraîchi, ne voulait plus rendre le
précieux vêtement. Le Père lui dit qu’il était envoyé quelque part, pour la
gloire de Dieu, et que la chose pressait, il lui rendit son manteau, mais
contre la promesse que, désormais, le bon Père prierait avec plus de zèle que
par le passé pour son bienfaiteur.
Cette scène a été reproduite sur un tableau que l’on
conserve au collège de Macerata; au bas du tableau on a inscrits quelques vers
italiens dont voici la traduction : O miraculeux vêtement, donné pour garantir
des rigueurs de l’hiver et qui, rendu ensuite un moment, a tempéré les flammes
de l’expiation. C’est ainsi que la charité réchauffe ou rafraîchit tour à tour,
selon les maux qu’elle doit adoucir. (Vie du P. Jules Mancinelli, par Celsius,
liv. III, ch.II.)
En terminant, je ferai une réflexion qui s’applique à tant
de saintes âmes, que l’on voit toujours prêtes à venir en aide à toutes les
bonnes œuvres : Denier de Saint-Pierre, œuvre de
Page 297 :
l’Église militante et l’Église souffrante. Je me rappelle à cette occasion un
trait bien touchant, et dont j’ai été moi-même le témoin.
Il s’agit d’un pauvre portier de séminaire, qui, dans sa
longue vie, avait amassé, sou par sou, la somme de huit cents francs.
N’ayant pas de famille, il destinait cet argent à faire
dire des messes après sa mort; mais que ne peut la charité dans un cœur embrasé
de ses saintes flammes ? Un de nos confrères se préparait à quitter le
séminaire pour entrer aux Missions étrangères. Ce pauvre vieillard, apprenant
cela, fut inspiré de lui donner son petit trésor, pour l’œuvre si belle de
À quelques mois de là, ce bon vieillard mourait; aucune
révélation n’est venue me dire ce qui lui arriva en l’autre monde, mais je n’en
ai pas besoin. Je connais assez le cœur de Jésus, mon maître pour être sûr que
celui qui s’était dévoué aux flammes du Purgatoire afin de faire connaître son
saint Nom aux nations infidèles, reçut la récompense de son héroïque charité,
et s’en alla au Ciel, sans retard, contempler dans les rayonnements de l’amour,
le Dieu qu’il avait tant aimé sur la terre.
Page 298 :
Chapitre 18 De
Son efficacité pour le soulagement des âmes du Purgatoire.
– Pratique de cette vertu. – Des exemples des saints. – De la mortification
intérieure et extérieure. – De l’acceptation des peines de chaque jour.
Le jeûne, telle est la seconde manière de secourir les
défunts, et sous ce nom générique on comprend tous les actes de mortification
intérieure et extérieure, tout ce qui contrarie la nature, et la fait souffrir.
Il n’est pas besoin d’insister pour montrer combien cette œuvre est efficace à
procurer le soulagement des défunts. Les autres œuvres, comme la prière et
l’aumône, ne revêtent que par accident un caractère pénitentiel et
satisfactoire, tandis que la mortification est l’œuvre satisfactoire par
essence. C’est la rançon des péchés commis.
Cette œuvre doit nous être d’autant plus à cœur que, dans
un certain degré, elle est indispensable au salut; c’est l’oracle de la sagesse
éternelle qui a prononcé que, si nous ne faisons pénitence, nous périrons tous.
Nisi poenitentiam egeritis, omnes similiter peribitis. Se mortifier à
l’intention des âmes du Purgatoire, c’est donc, d’un côté, assurer sa propre
sanctification, et, de l’autre, procurer efficacement le soulagement des
défunts. Du reste ce n’est pas d’aujourd’hui que la pratique de se mortifier, à
l’intention des défunts, ou au moins à leur occasion, est établie, puisque nous
lisons, au premier livre des Rois, que les habitants de Jabès en Galaad, ayant
appris la mort de Saül et de ses trois fils, se levèrent aussitôt, dit le texte
Page 299 :
sacré, en marchant toute la nuit, prirent les corps et les ayant ensevelis,
jeûnèrent pendant sept jours. (Reg., XXXI, 13.)
Je sais que ce mot de mortification répugne tout
particulièrement à la délicatesse de notre siècle. Il semble que ce soit un reste
du moyen âge, destiné à disparaître avec d’autres vieilleries. Les haires, les
disciplines, les cilices, sont aussi étrangers à la plupart des chrétiens de
nos jours, que les fusils à rouet et les vieilles arquebuses de nos pères le
sont à nos armées. Le jeûne et l’abstinence eux-mêmes sont tombés en désuétude.
On a fait tout ce que l’on a pu pour en atténuer les antiques rigueurs, et
malgré cela, devant les répugnances de ses enfants, l’Église, cette mère
toujours indulgente, a dû lâcher la corde, et donner dispense sur dispense. Le
carême n’est plus guère qu’un mot vide de sens; l’abstinence du samedi est
tombée à peu près dans tous les diocèses, et le peu qui reste d’obligatoire est
méprisé par le plus grand nombre des chrétiens.
Ce n’est plus dans nos mœurs, dit-on; j’en suis bien fâché
pour nos mœurs, mais l’évangile ne change pas avec nos caprices. Tant qu’il y
aura des pécheurs au monde, il y aura pour eux obligation de faire pénitence en
ce monde ou en l’autre; permis à chacun d’user des dispenses que la sainte
Église s’est vue forcée d’accorder à notre lâcheté, mais la loi de la pénitence
ne change pas, et si, en continuant de pécher, nous ne nous préoccupons pas de
payer nos dettes, nous aurons un terrible compte à solder en Purgatoire. Nous avons
les indulgences, dites-vous; d’accord, mais vous oubliez que l’Église ne les
accorde qu’aux vrais pénitents, vere poenitentibus.
Elle ne prétend pas encourager la tiédeur, mais venir en
aide à ceux qui font déjà tout ce qu’ils peuvent.
Page 300 :
Il faut donc en revenir à la pratique de la mortification si nous ne voulons
pas laisser s’accumuler ces effroyables arriérés, et nous préparer un terrible
Purgatoire. Après cela, il semble qu’ayant tant à payer pour nous-mêmes, il est
imprudent de nous exhorter à payer encore pour les autres, il n’en est rien
cependant.
Si nous avons la charité de payer les dettes de nos frères,
nous pouvons espérer, comme je l’ai dit en parlant de l’aumône, que nous
inclinerons Dieu, notre grand créancier, à user de miséricorde à notre
égard, et d’ailleurs nous garderons toujours le mérite de nos œuvres,
puisqu’il est inaliénable, et cette part l’emporte infiniment sur l’autre.
Imitons les Saints; ils nous ont donné à ce sujet
d’illustres exemples. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai dit ailleurs des
mortifications vraiment incroyables de la sainte vierge Christine, surnommée
l’Admirable. Mais voici d’autres exemples qui sont mieux à la portée de notre
faiblesse.
Le bienheureux François de Fabriano avait coutume d’offrir
pour le soulagement des âmes du Purgatoire, toutes les austérités imposées par
la règle (il était frère Mineur); il offrait en plus toutes les pénitences que
sa ferveur lui imposait de surérogation. Il ne se réservait absolument rien,
s’en remettant à la miséricordieuse bonté du Sauveur Jésus, pour le payement de
ses propres dettes. Pour rendre ses pénitences plus agréables à Dieu, il les
unissait aux souffrances de Jésus-Christ sur la croix.
Du reste, sa compassion pour les pauvres défunts était si
vive, qu’il ne pouvait arrêter sa pensée sur les tourments du Purgatoire sans
trembler de tous ses membres. De nombreuses apparitions d’âmes délivrées par
lui,
Page 301 :
vinrent lui apprendre combien sa charité était agréable à Dieu (Bagata, liv.
II, ch. I.)
La bienheureuse Catherine de Raconigi reçut de
Notre-Seigneur lui-même l’ordre de se mortifier à l’intention des âmes du
Purgatoire. Dans une de ses extases, il lui sembla voir le divin Sauveur lui
ouvrir le cœur, et en tirer du sang, dont une partie tombait sur la tête des
pécheurs, et l’autre part sur les âmes du Purgatoire. Elle comprit par là
qu’elle devait travailler par la pénitence à ces deux grandes œuvres : la
conversion des pécheurs et la délivrance des âmes du Purgatoire. Dieu bénit visiblement
ses austérités pur les premiers, quand aux secondes, de nombreuses visions lui
apprirent que ses mortifications ne produisaient pas moins de fruit dans le
Purgatoire que sur la terre (Voir Vie de la bienh. Diario Dominicano, 4 sept.)
Saint Nicolas de Tolentino jeûnait souvent au pain et à
l’eau pour les âmes du Purgatoire; il se donnait à cette intention de
sanglantes disciplines, et pour ne pas perdre le souvenir de ses chères âmes,
il s’était mis autour des reins une ceinture de fer étroitement serrée, dont
les pointes pénétraient profondément dans sa chair, et lui servaient de memento
jour et nuit; aussi, les âmes du Purgatoire lui apparaissaient très souvent,
comme je l’ai raconté ailleurs, pour se recommander à ses pieux suffrages, ou
pour le remercier de les avoir secourues (Surius, vie du Saint, 18 sept.)
Dans ces derniers temps, la vénérable Mère Françoise du
Saint-Sacrement ne montra pas une moins grande charité; elle jeûnait presque
toute l’année, au pain et à l’eau, à l’intention des défunts. Chaque jour elle
déchirait sa chair sous les coups de la discipline. Jamais elle ne quittait un
rude cilice qu’elle portait nuit et jour, en
Page 302 :
sorte que le peu de repos qu’elle était forcée de donner à la nature était
encore une mortification non petite. J’ai dit ailleurs comment des apparitions
continuelles et d’innombrables délivrances étaient la récompense de sa charité
vraiment héroïque (Vie de Françoise du Saint-Sacrement, liv. II.)
Tout cela est bien dur, dira-t-on : Durus est hic sermo !
J’en conviens; tout cela paraît bien extraordinaire à notre lâcheté; mais que
voulez-vous ? je ne puis, pour vous faire plaisir, refaire l’Évangile et la vie
des saints ! Du reste, que les personnes faibles de santé ou de courage se
rassurent; là, comme pour l’aumône, Dieu regarde moins à l’acte en lui-même,
qu’à la générosité du cœur; vous ne pouvez jeûner, porter le cilice, vous
donner la discipline, imiter en un mot les exemples héroïques des saints;
consolez-vous, il vous reste bien des moyens de vous mortifier, sans affaiblir
vos forces et sans détruire votre santé. S’abstenir, pour l’amour de Dieu, et
en esprit de pénitence, de quelque distraction permise, mais, où la charité ne
nous oblige pas à prendre part; se retrancher, dans les repas, quelque chose
qui serait à notre goût, mais qui n’est pas nécessaire à notre santé, qui
peut-être même lui est nuisible; donner un peu moins de liberté à nos yeux, à
notre langue, à nos oreilles; ne pas chercher à tout savoir, à tout voir, à
être au courant des mille futilités, qui se disent chaque jour dans le monde;
voilà des mortifications qui ne sont certainement pas bien terribles et bien
héroïques, mais la bonté de notre Dieu est si grande, qu’il veut bien les
accepter, en expiation de nos fautes, et en payement des fautes des défunts.
Qui donc serait assez lâche pour se refuser à ces légers
sacrifices, que nous avons l’occasion de pratiquer chaque jour, à chaque heure
du jour, pour ainsi dire ?
Page 303 :
Qu’on me permette de citer un exemple presque personnel : Une de mes parentes,
bonne religieuse, mais bien éloignée de l’héroïsme des saints, perdit une amie
qu’elle avait dans le monde; or, il arriva qu’un soir, à quelque temps de là,
elle se sentit pressée de soif, et son premier mouvement fut de se rafraîchir;
sa règle ne s’y opposait nullement, mais elle eut la bonne pensée de se refuser
ce petit soulagement, en faveur de son amie défunte; c’est bien peu de chose
que le sacrifice d’un verre d’eau, un homme du monde ne manquerait pas de
traiter cette mortification de puérilité. Dieu n’en jugea pas ainsi, paraît-il,
car la nuit suivante, cette pauvre âme apparut à la sœur, en la remerciant
vivement de ce qu’elle avait fait pour elle. Ces quelques gouttes d’eau, dont
la mortification avait fait le sacrifice, s’étaient changées en un bain
rafraîchissant, pour tempérer les ardeurs du Purgatoire.
Après cela, quel prétexte pourrions-nous invoquer pour ne
pas pratiquer la mortification en faveur des défunts ? est-il quelqu’un d’assez
faible pour ne pouvoir faire à l’occasion le sacrifice d’un verre d’eau ?
Pour la consolation de ceux qui vivent sous l’obéissance
religieuse, je veux ajouter ici qu’en faisant la volonté de leurs supérieurs,
ils sont plus agréables à Dieu, et secourent plus efficacement les âmes du
Purgatoire, que s’ils faisaient de grandes mortifications. L’exemple de la
bienheureuse Marguerite-Marie est bien instructif à cet égard. Comme la
générosité la poussait toujours à excéder la mesure de ses forces, ses
supérieures étaient forcées de surveiller ses pas dans le chemin de la
mortification. Chaque jour elle les tourmentaient pour s’infliger de nouvelles
rigueurs, et son déplaisir était grand quand on les lui refusait. Or, un jour,
qu’elle avait obtenu la permis-
Page 304 :
sion de se donner la discipline pour les âmes du Purgatoire, elle se laissa
emporter par son zèle, et dépassa les limites de la permission; mais aussitôt
les âmes du Purgatoire l’entourèrent en gémissant et se plaignant qu’elle
frappait sur elles, au lieu de les soulager. Notre-Seigneur voulut lui
apprendre ainsi que l’obéissance est la plus excellente mortification d’une
religieuse, et qu’il n’agrée pas ce que l’on fait en dehors. (Vie de
Du reste, s’ils sont bien fidèles à pratiquer tous les
points de leur règle, ceux qui vivent en communauté trouvent assez d’occasions
de se mortifier. " Ma plus grande pénitence, disait le frère Berchmans,
c’est la vie commune; " et un saint religieux comparaît la vie monastique,
quand elle est pratiquée sérieusement, à un martyre aussi méritoire et plus
pénible que le martyre sanglant, à cause de sa durée.
C’était aussi la pratique de saint Louis Bertrand. Étant
maître des novices, il était très sévère à exiger d’eux la parfaite observance
des règles, et punissait rigoureusement les moindres infractions à la
discipline monastique; tous les vendredis, après matines, il tenait au milieu
de la nuit, le chapitre des coulpes, et il se montrait impitoyable aux moindres
fautes. Il disait à ses chers enfants que la charité qu’il avait pour eux
l’obligeait à cette rigueur, car il leur était plus avantageux d’expier en ce
monde leurs manquements par quelques bons coups de discipline, que de réserver
à faire cette expiation dans le Purgatoire. Mais, comme tous les saints, il
avait la charité de prendre sur
Page 305 :
lui la plus grande part des satisfactions qu’il imposait, et une fois rentré
dans sa cellule, il se disciplinait vigoureusement lui-même pour suppléer à ce
que ses pauvres novices n’avaient pu faire; quand la mort lui enlevait
quelqu’un, il ne se donnait pas de relâche qu’à force de mortifications, il ne
l’eût délivré des flammes du Purgatoire. (Voir la vie du saint dans le diario
Dominicano, au 10 octobre.)
L’exemple suivant nous montrera combien l’obéissance
religieuse, unie à la mortification, a d’efficacité pour préserver du
Purgatoire.
Dans le couvent dont
Une sœur, nommée Cécile Avogadra, vint un jour lui demander
la permission de se rafraîchir, car elle était pressée de soif : " Faites
ce léger sacrifice par amour pour Dieu et en vue du Purgatoire, lui répondit
Page 306 :
à la mère Émilie. – O ma mère, combien je vous remercie, lui dit-elle;
figurez-vous que j’étais condamnée à un long Purgatoire pour avoir trop aimé ma
famille, et voilà qu’au bout de trois jours à peine, je vis arriver dans ma
prison mon ange gardien tenant à la main ce verre d’eau, dont vous m’avez fait
autrefois offrir, un peu malgré moi, je l’avoue, le sacrifice à mon divin
époux. A peine il avait répandu cette eau sur les flammes au milieu desquelles
j’étais plongée, elles se sont éteintes tout d’un coup, et voilà que je prends
mon essor vers le ciel, où ma reconnaissance ne vous oubliera pas. " (Vie
de la bienh. au diario Dominicano, 3 mars.)
Mais tout le monde n’est pas appelé à pratiquer
l’obéissance religieuse. Pour les nombreux chrétiens qui vivent dans le monde,
le moyen le plus pratique de faire pénitence, et de se préserver du Purgatoire,
ou de soulager ceux qui y sont prisonniers, c’est d’accepter avec résignation,
et sans murmurer, ces peines de chaque jour, que notre Père céleste nous
envoie, dans la pensée de nous mettre en état de payer nos dettes spirituelles.
Je crois fermement que celui qui serait fidèle à accepter simplement ces épreuves,
se trouverait à la mort et sans autre pratique de pénitence, avoir satisfait
pleinement à
Page 307 :
serait quitte envers Dieu, et le Purgatoire n’aurait plus de raison d’exister.
C’est ce que nous apprend l’histoire de ce bon religieux,
dont parle Rodriguez. Pendant sa vie, il n’avait rien fait d’extraordinaire, ni
pratiqué aucune vertu bien héroïque, mais il avait été fidèle particulièrement
à recevoir avec soumission les peines que Dieu lui avait envoyées. Après sa
mort, son Père Abbé apprit avec surprise, par révélation, qu’il avait été tout
droit au Ciel, sans passer par le Purgatoire, en récompense de son entière
résignation à la volonté de Dieu.
Mais, hélas ! comme ils sont rares ceux qui savent profiter
de la souffrance; verus patiens raro invenitur, rien de plus rare que de
trouver un homme patient, dit l’auteur de l’Imitation. Trop souvent, ces
souffrances miséricordieuses, que Dieu nous envoyait pour nous mettre en état
de nous acquitter, n’ont eu d’autre résultat que de grossir le chiffre de notre
dette. On ne trouve presque plus de chrétiens, à notre époque, qui comprennent
les mystères de miséricorde que Dieu a cachés sous l’épreuve.
- " Qu’ai-je fait à Dieu pour qu’il me frappe ainsi ?
" Ah ! pauvre âme affligée ! ce que vous avez fait à Dieu ! mais,
comptez-donc les fautes innombrables de votre vie, fautes encore inexpiées, et
remerciez la bonté de Celui qui vous éprouve maintenant, pour n’avoir pas à vous
punir plus tard.
Que si vous croyez sincèrement que l’épreuve où Dieu vous
met dépasse la mesure de vos fautes, je vous dirai : Chère âme, âme
privilégiée, regardez au-dessous de vous dans les abîmes du Purgatoire ces
amis, ces parents qui vous implorent. Vous êtes malade, la souffrance a brisé
vos forces; ou bien, vous êtes éprouvé dans votre fortune, dans votre
réputation, dans votre honneur; on vous mé-
Page 308 :
prise, on vous calomnie, vos amis vous abandonnent; vous éprouvez, dans toute
leur amertume, les injustices de l’envie et la bassesse des âmes subalternes,
votre pauvre cœur est brisé, et la parole de Gethsémani est sur vos lèvres :
Mon âme est triste jusqu’à la mort; ô trop heureuse prédestinée, offrez tout
cela pour le soulagement des âmes qui vous sont chères; souffrez pour vos
proches, pour vos amis, pour vos ennemis même, qui, du milieu des flammes, se
recommandent à vous.
En agissant ainsi, vous embellirez votre couronne, et vous
imiterez le Sauveur Jésus, qui a racheté le monde en souffrant pour lui sur
page 309
Chapitre 19
De la prière
Mérite de cette œuvre. – Que la plus petite prière est très
utile aux défunts. – Qualités que doit avoir cette prière pour être efficace :
persévérance, ferveur, état de grâce. – Exemples des saints. – Des différentes
prières que l’on peut appliquer utilement aux défunts. – De l’office des morts.
– Du chemin de la croix. – Du rosaire. – Des suffrages des troisième, septième
et trentième jours. – Des anniversaires. – Des neuvaines. – Du mois des âmes du
Purgatoire.
Le troisième moyen que nous avons de soulager efficacement
les âmes du Purgatoire, c’est la prière, cette œuvre est la plus facile, la
plus à la portée de tous; peut-être que la faiblesse de votre santé, ou votre
lâcheté naturelle, vous empêche de jeûner et de faire des mortifications, pour
le soulagement des défunts, mais quelle raison pouvez-vous apporter pour ne pas
prier ? direz-vous que le temps vous manque ? mais il n’est pas nécessaire,
pour soulager efficacement les défunts, de passer les jours et les nuits en oraison;
la plus courte prière, si elle est accompagnée des dispositions convenables,
suffit pour obtenir, sinon la délivrance, au moins le soulagement d’un
malheureux; une aspiration du cœur et des lèvres, c’en est assez : aussitôt le
rafraîchissement, la lumière et la paix descendent au milieu de ces tristes
cachots.
Un saint évêque vit un jour, en songe, un enfant qui, avec
un hameçon d’or, attaché à un fil d’argent, retirait une femme du fond d’un
puits. A son réveil, il regarde par la fenêtre, et voit dans le cimetière
voisin le même en-
Page 310 :
fant agenouillé sur une tombe encore fraîche. " Que fais-tu là, mon petit
ami ? " - " Monseigneur, répond l’enfant, je dis un Pater et un
Miserere pour l’âme de ma mère qui est enterrée ici. " Dieu fit connaître
à son serviteur que cette simple prière d’un petit enfant venait d’opérer la
délivrance de cette âme, et que l’hameçon d’or représentait le Pater, et le
Miserere le fil d’argent de cette ligne mystique. (Rossignoli, Merveilles du
Purgatoire, XXVIIe merveille.)
Le même auteur rapporte, d’après la chronique de Tritème,
qu’un bon religieux avait la coutume, chaque fois qu’il passait dans un
cimetière, de réciter un Requiem oeternam pour le soulagement des défunts.
C’est bien court, et à en juger humainement, on ne voit pas trop quelle grande
utilité peut sortir de là. Les âmes du Purgatoire ne sont pas, paraît-il, de
cet avis; un jour que ce bon moine, préoccupé d’autres choses, passait dans un
cimetière sans réciter sa prière accoutumée, plusieurs cadavres sortirent
visiblement de leur tombe, et le poursuivirent de ce verset du psalmiste; et
non dixerunt qui proeteribant : benedictio Domini super vos; ceux qui passaient
n’ont pas dit : que la bénédiction du Seigneur soit sur vous. A ces paroles le
religieux, tout confus de son oubli, répond par la fin du verset : Benedicimus
vobis in nomine Domini; nous vous bénissons au nom du Seigneur. A cette simple
invocation les morts se recouchent dans leur tombe, comme s’ils eussent été
suffisamment soulagés. (Même ouvrage, XCIIe merveille.)
Le trait suivant montre bien quel est, au regard de Dieu,
le prix de la plus légère prière, et combien sa valeur l’emporte sur toutes les
richesses de la terre.
Un jeune homme venait de perdre son père; désirant procurer
efficacement le soulagement de cette chère âme,
Page 311 :
il se rendit au couvent des Chartreux, situé près de là, et leur apporta une
grosse somme d’argent, en demandant leurs suffrages pour son cher défunt;
aussitôt on rassemble la communauté au chœur, et tous les moines entonnent le
Requiescant in pace. Le supérieur répond amen et les religieux rentrent dans
leur cellule.
C’est bien peu, pensait en lui-même ce bon jeune homme; eh
quoi ! pour une somme si importante un seul Requiescant in pace. Mon pauvre
père n’aura pas d’autres suffrages. Il s’approche alors modestement du prieur,
et lui expose respectueusement sa surprise.
Celui-ci était un homme de Dieu, versé dans la connaissance
des choses surnaturelles.
- " Vous croyez donc, mon cher enfant, avoir fait
davantage pour le monastère que nous n’avons fait pour l’âme recommandée à nos
prières; vous pensez sans doute que nous sommes encore vos débiteurs ? " -
" Oui, mon père, je l’avoue. "
- " Eh ! bien, attendez un instant, vous connaîtrez
bientôt votre erreur. "
Aussitôt, il commande à ses religieux d’écrire chacun leur
Requiescant in pace sur un bout de papier, puis il se fait apporter des
balances; dans un des plateaux il dépose la somme qui a été offerte, dans
l’autre tous les petit billets. O surprise, le plateau où est l’argent se
relève aussitôt, comme s’il était chargé d’une simple paille, et l’autre
plateau s’incline visiblement, sous le poids des billets sur lesquels est
inscrite la prière des religieux.
Le jeune homme, tout confus, demanda pardon au prieur de
son manque de foi; par son ordre, et pour perpétuer la mémoire du prodige, on
plaça sur la tombe de son père, une large dalle sur laquelle on grava ces
simples
312:
mots: Requiescant in pace. (Voir chronique des Chartreux, ch. VII.)
Un bon supérieur des Théatins, connaissant cette histoire,
s’en servit à son tour pour convaincre un incrédule, qui refusait de croire à
l’efficacité de la prière.
Un riche seigneur vénitien envoya au Père Montorfano,
prieur des Théatins, une somme considérable en or, afin qu’il fit célébrer un
service solennel pour les membres défunts de sa famille.
Le bon Père, habitué à la pauvreté du cloître, fit les
choses très convenablement, mais trop simplement, paraît-il, au gré de son
mondain bienfaiteur.
Celui-ci, fort mécontent, envoya un messager se plaindre de
la parcimonie des religieux.
Le souvenir du bon Père Chartreux revint alors en la
mémoire du Père Montorfano, et sans perdre le temps à discuter avec cet homme
charnel, pour lui démontrer le prix de la prière, il prit le messager par la
main et l’amena dans sa cellule.
Arrivé là, il écrit sur une feuille de papier le psaume De
profundis, puis commande à un frère de lui apporter une balance; dans un des
plateaux il mit la feuille de papier, et dans l’autre la somme reçue; Dieu
récompensa la foi de son serviteur, en renouvelant le miracle; ce fut le
plateau de l’or qui céda. On renouvela l’expérience, en changeant l’or et le
papier de plateau. Le résultat fut le même. Le mondain comprit alors la valeur
surnaturelle de la plus petite prière; il cessa de se plaindre, et en mémoire
de cet événement fit faire un tableau pour représenter toute la scène. (V.
Hist. de l’ordre des Théatins, liv. XV.)
Ces exemples montrent la valeur surnaturelle de la prière,
et son efficacité pour le soulagement des défunts;
313:
mais s’il s’agit de la délivrance entière d’une âme, on aurait tort de penser
en être quitte à si bon compte, au moins d’ordinaire.
Ce que j’ai dit ailleurs de la durée des peines du
Purgatoire, montre que Dieu met à plus haut prix la rançon d’une âme. A moins
d’une révélation spéciale, dit Bellarmin, on ne doit jamais cesser de prier
pour un défunt et croire à la légère qu’on l’a délivré.
La persévérance, telle est la première qualité que doit
avoir la prière pour les morts, si nous voulons vraiment atteindre notre but,
qui est de les délivrer.
C’est que l’on voit très bien par exemple de saint André
Avelino : il faisait beaucoup de prières pour les défunts qui lui étaient
recommandés et ne cessait ses suffrages que lorsque les âmes, en venant le
remercier, lui donnaient ainsi l’assurance de leur délivrance.
Du reste, les lumières surnaturelles ne lui manquaient pas
; il lui arrivait quelquefois en priant d’éprouver comme une résistance
intérieure, un sentiment d’invincible répugnance. Dans l’oblation du divin
Sacrifice en faveur des défunts, il sentait quelquefois, au sortir de la
sacristie, comme une main qui le retenait pour l’empêcher de monter à l’autel ;
avec son tact surnaturel, il comprenait aussitôt qu’il était inutile de prier
davantage pour cette âme ; d’autres fois au contraire, il éprouvait une ferveur
inaccoutumée, un attrait fort vif ; il en concluait en ce cas qu’il était
exaucé, et que sa prière ne restait pas inutile. (V. Vie du Saint.)
A cette persévérance dans la prière, il faut ajouter la
ferveur. Il s’agit en effet de faire violence à la justice de Dieu, et
d’obtenir pour ceux que l’on a en vue la plus grande grâce que Dieu puisse
accorder à une créature humaine, la vision béatifique ; on comprend que la
tiédeur
314:
et la négligence dans la prière ne peuvent obtenir un si grand résultat. Ici,
encore, nous avons pour nous encourager l’exemple des saints ; par l’ardeur et
la vivacité de leur demande, ils mettaient Dieu dans l’impossibilité de leur
rien refuser. Il n’en est pas de la prière, en effet, comme des sacrements, qui
opèrent ex opere operato, indépendamment des dispositions du Ministre ; ici au
contraire, tant vaut le suppliant, tant vaut la prière ; et voilà pourquoi nous
obtenons si peu de choses, tandis que les saints, comme d’autres Jacob, savent
lutter avec l’ange du Seigneur, se montrer forts contre Dieu, et lui arracher
ses bénédictions.
" Ma fille, disait un jour Notre-Seigneur à sainte
Lutgarde, je ne puis résister à vos prières ; soyez tranquille, l’âme pour qui
vous priez sera bientôt délivrée de ses souffrances. " (Vie de
Enfin, il est une troisième condition encore plus
indispensable, pour que la prière que nous adressons à Dieu, en faveur des
défunts, soit exaucée, c’est de la faire en état de grâce.
La chose parle d’elle-même ; celui qui, par le péché mortel
est l’ennemi de Dieu, comment pourrait-il être un intermédiaire agréé entre la
divine justice et les saintes âmes du Purgatoire ? (scimus qui peccatores Deus
non audit ;) nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs ; c’est l’oracle de
la sagesse éternelle et le témoignage du bon sens.
Quelles sont maintenant les prières que l’on peut faire le
plus utilement pour les défunt ? Je mets de côté la prière par excellence, le
saint sacrifice de la messes, et les prières auxquelles sont attachées des
indulgences ; ces deux matières demandent, à cause de leur importance, à être
traitées à part. Ceci posé, je vous dirai, avec un grand
315:
maître de la vie spirituelle, le père Faber, parmi toutes les formules
approuvées par l’Eglise, et qui se trouvent dans tous les manuels de piété,
choisissez celles qui reviennent le mieux à votre attrait spirituel ; il n’est
pas nécessaire du tout de faire de vos prières et pratiques de piété un acte de
mortification. C’est là une notion janséniste, absolument fausse et dangereuse.
Tout est facultatif en cela ; une pratique excellente pour une âme ne vaut
souvent rien pour une autre ; l’essentiel n’est pas de faire telle chose, mais
de faire quelque chose pour ces pauvres âmes. Voici les principales pratiques
de piété que l’on peut se proposer de faire en faveur des défunts ; chacun
choisira selon son goût.
Au premier rang, je mets la prière canonique, l’office des
défunts ; je sais que cette dévotion n’est plus guère dans les habitudes de
notre piété, mais, sans vouloir jeter le discrédit sur les autres formules, je
crois qu’il n’en est aucune qui vaille celle-là, parce que c’est la prière de
l’Eglise, c’est la supplication de notre Mère commune, en faveur de ses enfants
malheureux. On peut donc croire que cette prière faite ainsi au nom de
l’Eglise, a plus d’efficacité que tout autre pour toucher le cœur de Dieu.
Voici à cette occasion ce que Sainte Thérèse raconte dans
sa vie écrite par elle-même. " Un jour des morts, je me retirai le soir
dans un oratoire pour y réciter l’office des morts ; alors je vis paraître un
monstre horrible, qui se posa sur mon livre, de telle façon que je ne pouvais
ni lire, ni poursuivre ma prière. Je me défendis en faisant le signe de
316:
par trois fois ; mais à peine je me remettais en devoir de recommencer la
récitation des psaumes, qu’il revenait me déranger. Je ne pouvais parvenir à
l’éloigner, et je ne m’en délivrais qu’en aspergeant le livre d’eau bénite,
dont lui-même reçut quelques gouttes. Oh ! à ce moment là, il prit la fuite
avec précipitation, et me laissa achever ma prière ".
" J’avais à peine terminé, que je vis sortir du
Purgatoire un certain nombre d’âmes, qui n’attendaient que ce léger suffrage,
et c’est pour cela que le démon jaloux voulait l’empêcher. " (Vie de la
sainte, écrite par elle-même, sect. 31.) On voit par là combien la prière
canonique est utile pour les pauvres défunts, et comme le démon la redoute.
Dans le même ordre de suffrages, on peut ranger la
récitation du psautier, dévotion autrefois très commune parmi le peuple
chrétien, et qui est devenue bien rare de nos jours.
Néanmoins, on la retrouve encore dans plusieurs ordres
religieux restés gardiens fidèles des vielles traditions. Au moyen âge,
l’empereur Othon IV, insigne bienfaiteur des ordres religieux répandus en
Allemagne, apparut après sa mort, à une de ses tantes, pour lui faire connaître
que, malgré ses bonnes œuvres, et le renom de piété dans lequel il était mort,
il souffrait néanmoins cruellement en Purgatoire. Il lui demanda d’avertir les
monastères qui avaient participé à ses largesses, et de les prier de réciter
pour lui le psautier un grand nombre de fois, " car ajouta-t-il, c’est par
ce moyen que je dois être purifié ; la divine miséricorde voulant que je sois
délivré par les ordres religieux auxquels j’ai fait bien. "
Les différents monastères, avertis du désir de leur bienfaiteur,
s’empressèrent de répondre à sa demande, et quelques jours après, il se fit
voir de nouveau, mais cette
317:
fois tout brillant des clartés célestes. Son expiation était terminée, et la
récitation de nombreux psautiers avait été pour lui l’instrument de la
délivrance. (V. Catimpré, Apum, liv. II, ch. LI. n°19.)
Si la récitation du psautier vous effraye par sa longueur, il est une pratique
de dévotion plus courte, et dans le même ordre d’idées, c’est la récitation des
sept psaumes de la pénitence. Dieu s’est plu souvent à prouver par des
miracles, que cette dévotion lui est agréable.
Un saint évêque, nommé Bristano, avait la pieuse pratique de se lever la nuit,
pour aller dans le cimetière réciter les sept psaumes pénitentiaux, sur la
tombe des défunts. Or, l’histoire rapporte que, dans une des circonstances,
comme il achevait, selon l’usage, chacun des psaumes, par le verset Requiescant
in pace, une foule de voix, sorties du sein de la terre, répondirent
distinctement Amen. (V. Bagata, liv. II, ch. I.) Saint Bernard, étant encore
novice à Cîteaux, avait l’excellente pratique de réciter tous les soirs les
sept psaumes pénitentiaux pour le repos de l’âme de sa mère. Or un soir, soit
négligence, soit préoccupation d’esprit, il omit sa pieuse pratique. Mais son
abbé, saint Etienne, était un homme de Dieu ; il connut par révélation,
l’omission dont son cher disciple s’était rendu coupable, et le faisant venir
le lendemain matin : Mon frère, lui dit-il, où avez-vous laissé hier la
récitation de vos psaumes pénitentiaux, ou qui avez-vous chargé de ce soin ?
Saint Bernard n’avait parlé à personne de sa pieuse pratique ; il fut surpris
de voir que son abbé en eut connaissance, ainsi que de son omission, et se
jetant à ses pieds, il lui promit d’y être fidèle désormais. Il connut par là
combien cette prière est agréable à Dieu (Vie du saint, Bolland., 20 août)
Enfin, toujours dans le même ordre d’idées, je trouve
318:
dans la vie du P. Jean Corneille, de
Un autre suffrage d’un très grand prix pour les défunts, c’est le Chemin de
Voici ce qu’on lit au sujet de cette précieuse dévotion dans la vie de
319:
un visage sévère : -- " Ma fille, lui dit-il, je suis très fâché de ta
négligence. Il faut que tu saches que les stations du Chemin de
On peut aussi, et très utilement, réciter le Rosaire ou le chapelet pour le
soulagement des défunts. Les pauvres âmes du Purgatoire connaissent bien son
efficacité. On lit dans la vie de
Un autre dévot aux âmes du Purgatoire, Joseph Nieremberg, dont j’ai déjà
plusieurs fois parlé, avait aussi la coutume de réciter chaque jour le chapelet
à la même intention. Il avait pour cela un chapelet enrichi de nombreuses
indulgences. Il vint à le perdre, ce qui le chagrina beaucoup, à cause de ces
pauvres âmes ; or, un soir que,
320:
faute de mieux, il offrait à Notre-Seigneur sa bonne volonté, il entend au
plafond de sa chambre un bruit singulier, il regarde, et voit tomber à ses
pieds, son chapelet avec toutes les médailles qui y étaient attachées. Il ne
douta pas que ce ne fussent les âmes du Purgatoire qui le lui renvoyaient, pour
l’encourager à persévérer dans une pratique qui leur était utile. (Loco
citato.).
J’ai parlé ailleurs de cette jeune fille morte dans l’état de péché mortel, et
ressuscitée par saint Dominique, mais je remarquerai à propos de la dévotion du
Rosaire que ce furent les prières des associés, qui lui obtinrent d’être
délivrée du Purgatoire, au bout de quinze jours. Elle avait été condamnée pour
ses crimes à sept cents ans de Purgatoire ; on voit ici l’étonnante efficacité
de cette pratique. Aussi cette âme bienheureuse, en apparaissant au saint pour
le remercier, ajouta qu’elle venait comme ambassadrice au nom des âmes du
Purgatoire, le conjurant de prêcher partout, et de faire connaître à tout le
monde la dévotion du saint Rosaire ; que les confrères dit-elle, appliquent à
ces pauvres âmes les indulgences et les autres faveurs spirituelles dont ils
possèdent dans cette dévotion un trésor si abondant. Ils n’y perdront rien, car
les âmes ainsi délivrées, à leur tour, prieront pour leurs bienfaiteurs, quand
ils seront en possession de la couronne. Les anges se réjouissent de cette
dévotion, et
On voit qu’il ne se peut trouver rien de plus encourageant pour exciter les
fidèles à réciter le rosaire ou au moins le chapelet en mémoire des défunts.
C’est pour cela que, dans beaucoup de communautés religieuses, et en
particulier dans tous les séminaires de Saint-Sulpice, l’usage s’est établi
d’ajouter une sixième
321:
dizaine à la récitation quotidienne du chapelet. Cette sixième dizaine est à
l’intention des défunts, et l’on ajoute en terminant le De profundis, afin d’en
appliquer le fruit spirituel aux âmes du Purgatoire.
Bien que tous les jours soient égaux devant l’éternité de Dieu, néanmoins, pour
des raisons mystérieuses, qui restent cachées à la raison de l’homme, l’Eglise,
interprète autorisé des volontés divines, a réservé certains jours plus
particulièrement aux suffrages à faire en faveur des défunts, ces jours sont,
après celui de la mort, le troisième, le septième, le trentième et
l’anniversaire. Ces jours-là, la rubrique accorde des oraisons spéciales, une
plus grande latitude est donnée de célébrer la messe de requiem, ce qui est une
invitation à prier plus particulièrement ces jours-là pour ceux que nous avons
perdus.
Nous avons vu aussi que, chez les Bénédictions, et dans plusieurs familles
religieuses, les trente jours qui suivent la mort sont consacrés à offrir des
suffrages et à distribuer des aumônes à l’intention du défunt. C’est une
tradition qui remonte à saint Grégoire le Grand, et qui s’appuie sur une
révélation dont je parlerai plus loin.
C’est encore une excellente pratique, tout à fait approuvée par l’Eglise, de
faire des neuvaines de prières pour les âmes du Purgatoire. On sait que le
synode janséniste de Pistoie rangeait tous ces pieux usages de nos pères parmi
les superstitions dont il prétendait purger l’Eglise. Le Pape Pie VI, en
condamnant formellement ce synode, nous a donné la vraie pensée de l’Eglise ;
sans doute, tous les jours sont bons pour la prière, et il faut se garder des
vaines observances ; mais il faut se garder avec encore plus de soin de
condamner ce que l’Eglise approuve, sous le beau prétexte que notre petit
jugement n’en comprend pas les raisons ; ne soyons pas plus sages que notre
Mère.
322
Dans plusieurs endroits, les personnes pieuses ont coutume de consacrer un des
jours de la semaine, le lundi ou le vendredi ordinairement, à prier pour les
défunts ; le matin, on assiste au saint sacrifice à cette intention, et le soir
on récite le rosaire ou l’on fait le chemin de croix pour eux.
Enfin, dans ces derniers temps, la dévotion des fidèles
leur a suggéré de faire, pour le soulagement des âmes du Purgatoire, ce qui se
pratique partout en l’honneur de la très sainte Vierge, de prendre un mois tout
entier, le mois de novembre, pour secourir les défunts. Le P. Faber recommande
beaucoup cette dévotion, et je l’ai vue avec grande édification pratiquée, avec
beaucoup de zèle et assiduité dans plusieurs églises.
Voilà un &abrégé des souffrances que l’on peut offrir à
Dieu en faveur des âmes souffrantes ; toutes ces pratiques sont excellentes,
et, en même temps, toutes sont parfaitement facultatives. Ce qui ne l’est pas,
comme je l’ai surabondamment démontré ailleurs, et c’est le principe même de la
prière pour les morts. Il y a là une véritable obligation, obligation de
justice, à l’égard de quelques-uns, obligation de charité envers tous.
Chapitre 20 Le
saint sacrifice de la messe
et la communion pour les défunts p.323 - 340
323:
" Valeur infinie du saint sacrifice de la messe -
Efficacité limitée au bon plaisir de Dieu - Que cette oeuvre l'emporte sur
toutes les autres - Exemples des saints - Cette oeuvre opère par elle-même
indépendamment des dispositions de celui qui célèbre ou de celui qui fait
célébrer - Fruit accidentel de la ferveur - De la messe pour les défunts - Des
trente messes de saint Grégoire - Des autels privilégiés - De la communion pour
les défunts."
Nous voici arrivés à l'oeuvre par excellence l'oblation du
divin Sacrifice c'est encore une prière si l'on veut c'est la plus sainte des
prières puisque c'est la prière du Christ c'est aussi la plus efficace car le
divin Sauveur nous apprend dans l'Evangile qu'il est toujours exaucé de son
Père mais c'est bien plus qu'une prière c'est un sacrifice c'est-à-dire un don
que notre pauvreté fait à Dieu et quel don Ah il ne s'agit plus comme aux jours
de Judas Machabée de quelques taureaux immolés dans le temple pour l'expiation
des fautes de ceux qui sont tombés dans le combat c'est le sang du Christ le
sang du Calvaire qui coule sur l'autel c'est
324:
fois chaque jour dans une de ses extases notre doux Sauveur
lui fait voir un grand nombre de pécheurs convertis d'âmes du Purgatoire
délivrées par cette pratique et il ajouta " Toutes les fois qu'une
créature offre à mon Père ce sang par lequel elle a été rachetée elle offre un
don d'un prix infini et que rien ne saurait compenser." Si telle est
l'éfficacité d'une simple commémoration de
quotidienne ? Ce n'est plus un particulier si saint qu'on le suppose c'est
l'Eglise elle-même qui offre à Dieu dans sa terrible réalité tout le sang du
Calvaire car il est là dans le calice de l'autel ce n'est pas une figure comme
le veulent les protestants c'est une réalité si quelqu'un dit que sous les
apparences du pain et du vin n'est pas contenu vraiment réellement et
substantiellement le corps le sang l'âme et la divinité du Christ qu'il soit
Anathème (Concill. Trident., sess. XIII., c.I.) Pas moyen de douter après cela
si l'on veut rester catholique l'Eglise a donc là entre ses mains maternelles
le sang qui coula autrefois pour
325:
messe soit le renouvellement du sacrifice de la croix
? Est-ce vrai que l'Eglise soit en possession du sang divin et qu'elle puisse
le distribuer à droite et à gauche comme il lui plaît ? Oui c'est vrai c'est la
foi écoutez encore l'Oracle du Concile de Trente si quelqu'un dit que la messe
n'est pas un véritable sacrifice qu'il soit Anathème ¨Si quelqu'un dit que ce
sacrifice ne peut être offert pour les vivants et pour les morts qu'il soit
Anathème ! (Concill. Trident., sess. XXII, ch. I et III.) O splendeur de
l'amour ce n'était donc pas assez de s'immoler une fois sur la croix chaque
jour à chaque heure du jour depuis les régions du levant jusqu'à celles du
couchant le sang rédempteur coule de nouveau pour la rançon des âmes et c'est
nous Prêtres qui en sommes les distributeurs un jour à une heure bénie entre
toutes les heures de notre vie nous étions agenouillés aux pieds du Pontife on
approcha de nos doigts encore humides de l'huile sainte la coupe du sacrifice
et l'Evêque nous dit : recevez le pouvoir d'offrir à Dieu le sacrifice tant
pour les vivants que pour les morts nous nous relevâmes prêtres ministres et
distributeurs du sang et des mérites de Jésus-Christ désormais nous pouvions
descendre dans l'arène où s'agitent les grand intérêts des âmes nous étions
forts contre tous les obstacles forts contre Dieu lui-même nous avions en mains
les clefs de l'abîme et chaque matin nous pouvions en appeler les âmes pour les
faire remonter à la lumière et au bonheur " Quand le prêtre célèbre dit le
pieux auteur de l'Imitation il honore Dieu il réjouit les anges il édifie
l'Eglise il aide les vivants il procure le repos aux morts et pour lui-même il
entre en participation de tous les biens." ( Liv. IV, ch. v.) Les saints
l'avaient bien compris habitués par la mé-
326:
ditation à sonder les richesses du monde surnaturel ils
savaient ce qu'il y a dans une seule messe de trésors cachés Saint Nicolas de
Tolentino avait reculé longtemps devant la sublimité du sacerdoce ce qui le
décida à se
laisser imposer les mains ce fut la pensée qu'en célébrant chaque jour il
pourrait assister plus efficacement ses chères âmes délivrées par lui
pourraient seules dire avec quelle ferveur il s'acquittait de ce ministère
d'intercesseur Saint Vincent de Paul célébrait très souvent la sainte messe et
la faisait célébrer à ses prêtres à l'intention des pauvres âmes
abandonnées pour qui personne ne prie c'était là sa portion choisie dans
cette grande famille des âmes souffrantes et l'on ne s'en étonnera pas si l'on
se rappelle que son attrait de prédilection le portait toujours à secourir les
plus délaissés parmi les malheureux le P. Fabricius de
de fois par semaine ou par mois le P. Corneille jésuite s'était ainsi imposé
par voeu de célébrer quatre fois par semaine à l'intention des âmes souffrantes
les âmes du Purgatoire apprécient encore mieux que les saints
encore sur la terre la valeur du divin sacrifice un moine de Clairvaux qui
avait été délivré du Purgatoire par les prières de saint Bernard et de
ses frères apparut à un religieux de
particulièrement à lui et lui montrant l'autel où l'on célébrait en ce moment :
" Voilà dit-il les armes
327:
qui ont le mieux contribué à ma délivrance voilà le prix de
ma rançon c'est l'hostie sainte qui efface les péchés du monde à de telles
armes à un tel trésor à une telle vertu il n'est rien qui résiste rien sinon le
coeur
endurci qui s'est enfonçé dans l'abîme de l'éternelle perversion." Le
Bienheureux Suzo étudiant encore à l'Université de Cologne s'était lié d'amitié
avec un jeune homme de son âge que les mêmes études le même genre
de vie et le même attrait pour la sainteté avaient rapproché de lui quand ils
eurent terminé leurs études et qu'arriva le moment de se séparer pour retourner
chacun dans son couvent ils se promirent mutuellement que celui
des deux qui mourrait le premier serait secouru par l'autre pendant tout une
année de deux messes chaque semaine le lundi une messe de requiem et le
vendredi une messe votive de
- "Ah ! mon frère cet oubli est bien involontaire de ma part mais si le
souvenir des messes convenues entre nous m'a échappé je ne vous ai pas oublié
pour cela voyez combien de prières,j'ai adressées à Dieu pour le
328:
repos de votre âme que de mortifications je me suis
imposées pour hâter votre délivrance votre salut m'est aussi précieux que le
mien et tous les jours encore j'offre à Dieu quelques bonnes oeuvres pour vous
est-ce que
cela ne vous suffit pas ?" - " Oh ! non non mon frère cela ne me
suffit pas c'est le sang de Jésus-Christ qu'il faut pour éteindre les flammes
qui me brûlent c'est l'auguste sacrifice qui seul me rachètera de ces tourments
épouvantables je vous en conjure donc tenez votre parole ne me refusez pas ô
mon frère ce que vous me devez en justice." Le Bienheureux tout confus
s'empressa de répondre à cet infortuné qu'il allait s'acquitter au plus tôt
et que pour réparer sa faute il dirait encore plus de messes qu'il n'en avait
promis en effet dès le lendemain matin plusieurs prêtres à la prière de Suzo
montaient à l'autel à cette intention et pendant plusieurs jours ils
continuèrent de célébrer la messe pour le défunt alors celui-ci apparut de
nouveau à notre Bienheureux la joie sur le visage et l'auréole des saints
autour de la tête - "Oh ! merci mon fidèle ami me voici grâce au
sang du
Sauveur délivré des flammes expiatrices je monte au ciel et je ne vous y
oublierai pas." ( V. Ferdinand de Castille, hist. de saint Dominique, II
p., liv. II, ch. I.) Une valeur infinie telle est le prix d'une seule messe
mais on aurait tort d'en conclure qu'il en est de même de l'efficacité celle-ci
est limitée par la volonté de Dieu s'il en était autrement la valeur du
sacrifice étant infinie il suffirait d'une seule messe pour ouvrir le
Purgatoire et vider entièrement ses prisons ce qui répugne également au
bon sens et à la pratique de l'Eglise les théologiens divisent ordinairement
les fruits du divin sacrifice en trois
329:
parts une partie tombe dans le trésor de l'Eglise et par la
communion des saints profite à tous ses membres la seconde part est pour le
prêtre c'est son héritage la part incommunicable de son droit d'aînesse
quelques
malheureux poussés par une déplorable avarice ayant eu la pensée de se
dépouiller de ce trésor surnaturel en touchant un second honoraire la sainte
Eglise a condamné comme simoniaque une pratique si détestable enfin la
troisième part profite à celui qui est applicable aux défunts dans quelle
mesure c'est le secret de Dieu c'est pourquoi il ne faut pas se contenter de
célébrer une seule messe pour chaque défunt mais il faut autant que possible
multiplier l'oblation du saint sacrifice car s'il est certain que chaque messe
apporte quelque soulagement à l'âme pour qui l'on prie on ne peut savoir
dans quelle mesure et à moins d'une révélations spéciale on ne peut jamais être
sûr que la justice de Dieu est pleinement satisfaite on sait qu'au bout de
vingt ans saint Augustin faisait encore à l'autel mémoire de sa sainte mère
Monique cet exemple est bien propre à nous empêcher de nous rassurer trop tôt
sur le sort de ceux que nous pleurons voilà pourquoi dans les siècles de foi
les familles s'épuisaient en de saintes prodigalités pour soulager leurs chers
défunts en faisant offrir pour eux le saint sacrifice un grand nombre de
fois il est rapporté dans la vie de Marguerite d'Autriche femme de Philippe III
qu'en un seul jour qui fut celui de ses obsèques on célébra dans la ville de Madrid
près de onze cents messes pour le repos de son âme cette princesse avait
demandé mille messes dans son testament mais le roi en fit ajouter vingt mille
quand l'archiduc Albert mourut sa veuve la princesse Isabelle fit dire
330:
pour lui quarante mille messes et pendant un mois tout
entier elle en entendit dix par jour avec une grande dévotion ( P. Munford,
opere citato, ch. XI.) Voilà des munificences vraiment royales et cela était
plus utile
aux pauvres défunts que les riches mausolées et les dépenses extravagantes par
lesquelles on les a remplacées néanmoins pour la consolation des pauvres qui ne
peuvent accorder à ceux qu'ils pleurent de si abondants sufrages je dirai que
je suis encore plus touché de ce que fit saint Pierre Damien encore enfant son père
s'étant remarié il avait été élevé très durement par une marâtre qui avait fini
par s'en débarrasser en le donnant comme
domestique à son frère aîné pour garder les pourceaux c'était dans cette dure
situation que le futur cardinal de la sainte Eglise celui qui devait étonner
son siècle par l'étendue de ses lumières faisait l'apprentissage de
la sainteté a peine couvert de haillons l'histoire dit qu'il n'avait pas même
toujours de quoi rassasier sa faim Or il arriva sur ces entrefaites que son
père mourut et le jeune saint oubliant la dureté dont il avait usé à son
égard le pleura comme doit faire un bon fils un jour il trouva par hasard un
petit écu c'était toute une fortune pour le pauvre enfant mais au lieu de s'en
servir pour adoucir sa propre misère sa première pensée fut de le
porter à un prêtre en le priant de célébrer la messe pour le repos de l'âme de
son père la sainte Eglise a trouvé ce trait si beau qu'elle l'a inséré tout au
long dans la légende bréviaire qui se lit le jour de sa fête qu'on
me permette d'ajouter ici un souvenir personnel une pauvre petite fille
annamite baptisée depuis peu vint à perdre sa mère à quatorze ans elle se
trouvait chargée de pourvoir avec son faible gain tiên par jour envi -
331:
ron 8 sous de France à sa nourriture et à celle de ses deux
petits frères quelle fut ma surprise de la voir venir à la fin de la semaine
m'apporter le gain de deux journées pour que je dise la messe à l'intention de
sa mère ces
pauvres petits avaient jeûné littéralement une partie de la semaine pour
procurer à leur mère défunte cet humble suffrage O sainte aumône du pauvre et
de l'orphelin ce que je vais dire est presque un blasphème mais si je
juge du coeur de mon maître par ce qui se passa alors dans mon coeur de prêtre
ah vous dûtes être bien puissante pour attirer les bénédictions de Dieu sur
cette mère et sur ses enfants ce qui assure singulièrement
du sacrifice de la messe pour les défunts c'est que cette oeuvre est la seule
qui opère indépendamment des dispositions de celui qui le fait offrir voilà un
malheureux dans l'état du péché mortel il ne peut rien faire pour
lui-même rien pour le soulagement de ceux qu'il a perdus ses prières sont
sans valeur ses bonnes oeuvres sont stériles pour le mérite et pour l'expiation
mais il lui reste le sang de Jésus-Christ ce sang d'un Dieu en coulant sur
l'autel crie vers le ciel comme le sang d'Abel mais il demande pardon et non
pas vengeance il y a plus l'efficacité du divin sacrifice ne dépend pas des
dispositions du prêtre car ici le prêtre disparaît sous la personne du pontife
suprême : Ceci est mon corps ceci est mon sang O prêtre que dis-tu ? Ce n'est
pas ton sang qui coule dans le calice mais ne voyez-vous pas hommes
charnels qu'il n'y a pas d'autre prêtre ici que le Sauveur Jésus dont je
suis seulement l'instrument Pierre consacre c'est Jésus qui consacre
Judas consacre c'est Jésus qui consacre le prêtre n'est rien ici c'est Jésus -
332:
Christ qui fait tout et c'est ce qui vous explique ce
prodige incroyable un homme un prêtre est l'esclave de Satan et le malheureux
il a les clefs de l'abîme pour ouvrir aux âmes souffrantes les portes de la
patrie néanmoins
n'exagérons pas la doctrine si le fruit du sacrifice reste essentiellement le
même quelle que puisse être l'indignité du ministre il est certain néanmoins
qu'il y a un fruit accidentel qui dépend du plus ou moins de ferveur de celui
qui célèbre c'est ce qui nous explique pourquoi les saints en montant à l'autel
obtenaient de Dieu bien des grâces signalées que sa justice refuse hélas à
notre tiédeur j'en ai cité bien des exemples j'en veux rapporter ici deux
encore on lit dans la vie de saint Malachie archevêque d'Armagh en Irlande que
dès sa tendre jeunesse il avait montré la plus vive dévotion à soulager les
pauvres âmes du Purgatoire il aimait à assister aux funérailles des pauvres qui
sont d'ordinaire si négligés après leur mort afin de prier pour eux souvent
même il les ensevelissait de ses propres mains mais dit saint Bernard qui
rapporte ces choses il avait une soeur toute remplie de l'esprit du monde et
qui voyait avec peine son frère s'abaisser à de si vils offices - " Beau
métier que tu fais là, vieux fou ! est-ce l'occupation d'un homme de ton rang ?
laisse les morts ensevelir les ; c'est le Seigneur qui l'a dit." - "
O pauvre fille répondait le saint tu sais les mots du texte mais tu n'en
pénètres guère le sens." Et il continuait sans se troubler l'exercice de
son humble charité cette femme jeune et le saint qui n'avait pas eu à s'en
louer se vengea à la anière des saints en priant pour elle il y avait bien
longtemps qu'elle avait paru devant Dieu et le saint occupé de ses bonnes
oeuvres
333:
oubliait un peu celle-là une nuit elle lui apparut dans la
cour de l'église triste vêtue de noir et implorant sa compassion parce qu'il y
avait trente jours qu'elle n'avait mangé le saint se réveille en sursaut et se
rappelle
que depuis trente jours il n'a pas célébré pour sa soeur dès le lendemain il
monte à l'autel et les jours suivants continue le même suffrage alors la
défunte lui apparut à la porte de l'église et gémissant de n'y pouvoir
entrer il continua d'offrir le saint sacrifice pour elle tous les jours il la
vit alors au milieu de l'église mais ne pouvant encore avancer jusqu'à l'autel
il continua de célébrer pour elle et enfin il la vit près de l'autel toute
rayonnante de joie et délivrée de ses peines sur quoi saint Bernard ajoute
" on voit par là l'éfficacité de ce sacrifice pour consumer les péchés
combattre les puissances adverses et amener au ciel les âmes qui ont quitté la
terre." ( Opéra sancti Berbardi.) Le P. Jules Mancinelli de
334:
instituant des messes votives que l'on peut dire à cette attention. Les
théologiens se sont demandés si ces messes avaient une efficacité spéciale.
Il est certain que le fruit essentiel du sacrifice reste le même, quelque soit
la messe qu'on célèbre, mais on admet généralement qu'il y a, dans les prières
de la messe de requiem, quand la rubrique ne s'y oppose pas, c'est-à-dire
chaque fois qu'il n'y a pas une fête double ou une férie privilégiée. Les
autres jours, on pêcherait en célébrant en noir quand la rubrique le défend. Il
est vrai que les saints, éclairés d'une lumière spéciale, ont quelque fois
passé par-dessus la prescription liturgique, mais ces exemples ne sont pas à
imiter par nous, qui ne pouvons nous autoriser d'une dispense d'en haut, pour
manquer aux lois de l'Eglise.
On lit dans la vie du pape Saint Célestin, qu'un jour de fête double de
première classe (je crois me rappeler que c'était la fête de Saint Jean-Baptiste),
ayant connu par révélation la mort d'un prince qui avait été son ami, il
célébra pour lui la messe de requiem, au grand étonnements des assistants.
La même chose arriva, dit-on, au P.Anchieta, de
335
la résidence de Lorette en Italie. - "Eh bien ! mon Père, ajouta le
supérieur, savez-vous au moins si ce sacrifice a profité à son âme ?" -
Oui, reprit avec sa modestie ordinaire le P. Anchieta, immédiatement après le
mémento des morts, N.-S. ma fait voir cette chère âme délivrée de toutes ses
peines et montant au ciel où l'attendait sa couronne. (voir Jacques
Hautin.Patricinium defuncti).
Encore une fois, disons que les saints ont leurs raisons d'en agir ainsi, mais
pour nous, ce serait présomption de les imiter en cela.
Je veux dire quelque chose ici d'une dévotion assez peu connue en France, mais
très répandue en Italie, et qui est encore d'usage dans plusieurs ordres
religieux, particulièrement dans la grande famille Bénédictine, où cette
dévotion a pris naissance, voici à quelle occasion :
Saint Grégoire le Grand rapporte, dans ses dialogues (liv. IV, chap. XL), qu'un
moine de son monastère, nommé Juste, exerçait la médecine, avec la permission
de ses supérieurs; il en avait profité pour recevoir, en cachette de son abbé;
trois écus d'or. C'était une faute grave contre la pauvreté religieuse et
monastique; mais touché des remontrances de son frère Copiosus, à qui il avait
avoué sa faute, humilié par la peine salutaire de l'excommunication, qui avait
été prononcée contre lui, il mourut dans de vrais sentiments de repentir.
Cependant Saint Grégoire voulant inspirer à tous les frères une juste horreur
du crime de propriété dans un religieux, ne leva pas pour cela
l'excommunication; il fut donc enterré à l'écart, dans l'endroit où l'on
déposait les immondices, et les trois écus d'or furent jetés dans la fosse,
pendant que les religieux répétaient la parole de Saint Pierre à Simon le
Magicien : pereat pecunia tua tecum; que ton argent périsse avec toi. Mais
quelques temps après, le Saint abbé se sentant
336
touché de compassion, fit appeler l'économe Pretiosus, et lui dit avec
tristesse : "il y a longtemps que notre frère défunt est torturé dans les
flammes du Purgatoire; nous devons, par charité, nous efforcer de l'en
délivrer. Allez donc, et à partir d'aujourd'hui offrez pour lui le saint
Sacrifice, pendant trente jours; n'en laissez passer aucun sans que l'hostie de
propitiation soit immolée pour sa délivrance."
L'économe se mit aussitôt en devoir d'obéir, mais occupé à mille autres soins,
il ne songeait pas, non plus que l'abbé, à compter les jours. Une nuit, le
défunt apparut à son frère Copiosus : - "Eh! Quoi, c'est vous ! comment
vous trouvez-vous à cette heure ? " - "Jusqu'à présent, j'étais très
mal, répondit l'apparition, mais à présent, je suis bien, car aujourd'hui même
je suis admis dans la société des saints." On compta les jours qui
s'étaient écoulés depuis que l'on avait commencé d'offrir pour lui le divin
Sacrifice, et l'on reconnut que ce jour était précisément le trentième.
C'est depuis lors que s'établit le pieux usage de faire célébrer des trentains
de messes pour les défunts. Cet usage commença naturellement par les monastères
de Bénédictins où il est encore religieusement observé. Lorsqu'un religieux
Bénédictin vient à mourir, on célèbre pendant trente jours le saint Sacrifice
pour le repos de son âme. Pendant tout ce temps, on lui sert sa portion au
réfectoire, comme s'il était encore au nombre des vivants; seulement un grand
crucifix de bois est posé à sa place, et l'on donne chaque jour cette part aux
pauvres. Dieu s'est plu à témoigner, par plusieurs révélations, qu'il avait
pour très agréable ce double suffrage de l'aumône et du saint Sacrifice. On
croit généralement qu'une indulgence plénière, en forme de Jubilé, a été
accordée par les souverains
337
Pontifes à cette pratique, en sorte que si la justice de Dieu n'y met pas
d'ailleurs obstacles, on est sûr d'obtenir ainsi la délivrance de l'âme à qui
on applique ce trentain.
Il faut observer ici quelques règles; ces trente messes dites de Saint
Grégoire, doivent être célébrées de suite, sans aucune interruption, même les
jours de grandes fêtes. Benoît XIV a déclaré que, si dans le cours de ce
trentain, se rencontrent les trois derniers jours de la semaine sainte, où il
n'est pas permis de célébrer des messes privées, il faut continuer après ces
trois jours, en tenant compte, des messes omises. Du reste, il n'est nullement
nécessaire, il est même absolument défendu de célébrer ces messes en noir, les
jours où la rubrique le défend; les jours de fêtes doubles et fêtes
privilégiées, on satisfait en disant la messe en noir.
Un mot sur les autels privilégiés. C'est une faveur que le Souverain Pontife
attache à un autel, en vertu de laquelle faveur, toutes les messes que
l'on célèbre à cet autel jouissent d'une indulgence plénière, applicable au
défunt pour qui l'on célèbre; d'autre fois le privilège est personnel,
c'est-à-dire qu'au lieu d'être attaché à la pierre sacrée, il appartient à la
personne du prêtre qui le porte avec lui, en quelques lieux qu'il célèbre; ce
privilège emporte en soi la délivrance de l'âme pour qui l'on célèbre.
Néanmoins, l'Eglise n'ayant plus juridiction sur les âmes du Purgatoire, ne
peut leur appliquer cette indulgence, comme elle fait aux vivants, par mode
d'absolution mais par mode d'impétration seulement; par conséquent, on n'est
jamais sûr que Dieu accepte cette indulgence intégralement, et l'on ne peut
s'appuyer là-dessus pour ne célébrer qu'une seule messe en faveur de ce défunt;
ce serait exposer cette pauvre âme à de tristes mécomptes.
On trouvera dans tous les rubricistes les règles qui
338
concernent ces sortes de messes. Je dirai seulement que, pour éviter toute
espèce de simonie, la sainte Eglise défend très sagement de recevoir un
honoraire plus élevé pour ces sortes de messes.
En terminant, je veux parler de la communion pour les défunts, à cause de la
connexité des matières.
Après l'oblation du saint Sacrifice, la communion faite en faveur d'un défunt
est le suffrage le plus utile qu'on puisse lui appliquer. La raison en est
évidente; dans la communion, Jésus se donne à nous tout entier, il est donc
bien facile de l'offrir à Dieu le Père, pour être la rançon de ces pauvres
âmes.
C'était la dévotion favorite de sainte Madeleine de Pazzi. On voit dans sa vie
que son frère lui apparut après sa mort délivré, de cent sept communions, ce
que la sainte accomplit fidèlement le plus tôt qu'il fut possible.
Sur quoi je ferai remarquer qu'il ne faut pas se contenter de communier une
fois ou deux à l'intention des âmes que l'on veut soulager. Le frère de sainte
Madeleine de Pazzi était un bon chrétien qui avait vécu très honnêtement dans
le siècle; d'un autre côté, nous ne pouvons douter que la sainte n'apportât à
ces communions libératrices toute la faveur possible; avec tout cela, il ne lui
fallut pas moins de cent sept communions pour obtenir la délivrance de son
frère? Jugeons par là de ce que nous devons faire, nous, dont les dispositions
sont loin d'être si parfaites. (V. Vie de
Le vénérable Louis de Blois, dans son Miroir spirituel, ch. VI, rapporte qu'un
grand serviteur de Dieu reçut la visite d'une âme du Purgatoire, qui endurait
de cruels tourments pour sa négligence à se préparer à recevoir dignement la
sainte Eucharistie, pendant les jours de son
339
pèlerinage. Cette âme ne pouvait être délivrée que par une communion fervente,
qui compensait sa tiédeur passée. Son ami s'empressa de la satisfaire, et alors
elle lui apparut brillante d'un incomparable éclat et montant au ciel.
La bienheureuse Jeanne de
On voit par ces exemples que saint Bonaventure avait raison de dire dans
son traité de De proeparatione missoe; "que la charité nous porte à
communier en faveur des défunts, car il ne se peut rien faire de plus efficace
pour leur délivrance".
Après cela nous serions vraiment bien inexcusables, si, avec de pareils trésors
en main, nous laissions languir les pauvres âmes dans le Purgatoire. Eh ! quoi,
Jésus-Christ nous remet son sang; le sang du Calvaire, pour la rédemption des
âmes, et nous ne savons qu'en faire ! au jour des justices nous serons
stupéfaits d'avoir gaspillé de pareils trésors; mais hélas ! il sera trop tard.
Ah ! plutôt, mettons en pratique ce conseil de Tobie : panem tuum super
sepulturam justi constitue. Posez votre pain sur sépulcre du juste ; ce pain, c'est
la divine Eucharistie, c'est le pain vivant descendu du Ciel, qui seul peut
rassasier la faim surnaturelle de ces âmes; et bientôt délivrées de l'épreuve,
elles s'en iront au Ciel, contempler, dans le ravissement éternel des saints,
celui que, pendant les jours de leur vie mortelle, elles ont adoré sous les
voiles eucharistiques, et dont le sang précieux,
340
découlant de dessus l'autel jusque dans les abîmes du Purgatoire, les a
purifiées des restes de leurs souillures.
Jesu, quem velatum nunc aspicio,
Oro, fiat illud quod tam sitio !
Ut te revelata cernens facie
Visu sim beatus tuae gloriae
Chapitre 21 Des
Indulgences
p.341 - 358
Théologie de l’indulgence – Comment elle est applicable aux
défunts. – Valeur et efficacité de cette œuvre. – Exemples des saints. –
Conditions requises pour gagner les indulgences et les appliquer aux morts. –
Des principales indulgences que l’on peut appliquer ainsi. – De la bulle
Sabbatine.
341 :
La seconde manière d’appliquer aux âmes souffrantes les mérites du sang
rédempteur, c’est de gagner pour elles les indulgences de la sainte Eglise ;
mais ici, il convient d’entrer dans le détail et d’étudier en théologien la
notion de l’indulgence. L’indulgence est la rémission de la peine temporelle qui
reste à subir au pécheur, après que la coulpe lui a été remise par l’absolution
; ainsi, l’indulgence, par elle-même, ne remet aucun péché, mais seulement la
peine temporelle que Dieu attache à chacune de nos fautes, et qu’il faut
nécessairement subir en ce monde ou en l’autre. L’Eglise a-t-elle le pouvoir de
remettre ainsi la peine du péché ? non, disent les protestants ; oui, répond
l’Eglise avec tout la tradition ; le Christ, mon époux, m’a donné tout pouvoir
de lier et de délier ; il m’a confié les clefs du royaume du Ciel, et par
conséquent, il m’a donné le pouvoir d’écarter les obstacles qui peuvent arrêter
les âmes à la porte. D’ailleurs, quand j’accorde des indulgences, j’offre à
Dieu quelque chose qui vaut bien la peine temporelle que le pécheur devait
subir. Les satisfactions surabondantes de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et
des saints en vertu de la communion de mérites qui unit tous…
fin 341
342 :
mes fils, tombent entre mes mains et forment un trésor de satisfactions, que
tous les péchés du monde ne sauraient épuiser. Quel meilleur emploi puis-je
faire de ces richesses, qu’en les partageant aux âmes de bonne volonté qui font
tout ce qu’elles peuvent pour se délivrer elles-mêmes, mais qui restent
écrasées sous le poids de leurs dettes accumulées. Il n’y a rien à répondre à
ces paroles de la sainte Eglise. Tout le monde convient que notre doux Sauveur
a satisfait bien au-delà de ce que la justice de Dieu pouvait exiger. Pourquoi
ce trésor de satisfactions surabondantes resterait-il à jamais inutile ? qui
peut en avoir la libre disposition, sinon l’Eglise qu’il a faite dépositaire de
tous ses mérites ? d’autre part, l’Eglise, qui a les paroles de la vie
éternelle, nous affirme qu’il en est ainsi. Comment nous refuserions-nous de le
croire, puisque nous voyons, dans l’Evangile, que Jésus-Christ a promis de
l’assister, dans son enseignement infaillible, jusqu’à la fin des siècles ? La
plupart des objections que l’on fait contre les indulgences viennent de ce que
l’on fait trop attention à quelques abus qui ne prouvent rien contre la vérité
du principe lui-même. Il est certain que les pasteurs de l’Eglise ne
peuvent distribuer les mérites du Christ à leur fantaisie, et sans une raison
proportionnées ; s’ils el font, ils pèchent gravement, et l’indulgence qu’ils
publient n’est pas ratifiée dans le Ciel. Mais nous, prêtre ou fidèles, nous
n’avons pas à nous inquiéter de cela ; c’est l’affaire des pasteurs suprêmes ;
pour nous, en suivant la direction de la sainte Eglise, nous sommes sûrs de ne
rien faire contre la volonté de Dieu ; cela doit suffire. Que Léon X, pour
prendre un exemple trop célèbre, ait…
fin 342
343 :
excédé le pouvoir des clefs, en accordant l’indulgence plénière à ceux qui
contribuaient, par leurs aumônes, à l’édification de la basilique de
Saint-Pierre, c’est possible, à la rigueur, bien que ce ne soit nullement
prouvé. Dans ce cas, il en rendra compte à celui dont il est vicaire ; mais
vous, Luther, qui vous a donné le droit de juger les raisons du Pontife ?
Laissez les fidèles à l’obéissance due à leurs légitimes pasteurs ; après tout,
s’il y a eu abus, le mal n’est pas grand ; si Dieu n’a pas ratifié l’indulgence
accordée par son vicaire, les fidèles ne le gagneront pas, mais ils auront
toujours fait une bonne œuvre ; ne voyez-vous pas que vous allez déchirer
l’Eglise, lui enlever des millions d’enfants et jeter dans le monde chrétien
une perturbation qui ne sera pas apaisée au bout de trois siècles et demi ;
comme tout s’enchaîne dans le dogme, en attaquant les indulgences, vous allez
être forcé de sacrifier la notion même du Purgatoire, la messe, la tradition,
tout ce que vous avez cru, tout ce que vous avez aimé jusqu’à ce jour . Mais
qu’importe à Luther ? il a dévoilé les friponneries de Babylone ; c’est assez
pour sa gloire. D’autres ont dit que l’indulgence détruisait la pénitence
puisqu’il suffit d’une légère aumône ou de quelque bonne œuvre du même genre,
pour obtenir le pardon de ses fautes. On a même dressé des catalogues, des
tarifs, pour la rémission des péchés dans l’Eglise romaine, tant pour
l’adultère, tant pour le vol, tant pour l’homicide, etc. Ce sont-là de graves
erreurs, ou de grosses calomnies. L’indulgence ne remet aucun péché, si léger
qu’il soit, elle remet seulement la peine du péché, et encore aux vrais pénitents.
Vere poenitentibus, c’est-à-dire à ceux qui font déjà tout ce qu’ils peuvent
pour s’acquitter eux-mêmes. C’est un secours donné à notre faiblesse, ce n’est
pas un encouragement à notre lâcheté. Que peut-on trouver à redire à ce…
fin 343
344 :
que l’Eglise applique les satisfactions surabondantes de Jésus-Christ et des
saints, à ceux qui font déjà tout ce qu’ils peuvent pour s’acquitter de leurs
dettes ? Venons maintenant à l’indulgence considérée dans son application aux
défunts. Il est de foi que l’Eglise a le pouvoir d’appliquer des indulgences
aux défunts ; mais ici elle ne procède pas de la même manière que pour les
vivants ; en voici la raison : Quand l’Eglise accorde une indulgence à ceux de
ses fils qui sont encore sur la terre, elle use de son pouvoir judiciaire, et
leur applique l’indulgence par mode d’absolution, elle ne peut plus lier ni
délier dans le Purgatoire ; elle leur applique donc les indulgences par mode de
suffrage, c’est-à-dire qu’elle prie Dieu de transférer au défunt qu’elle a en
vue l’indulgence déjà gagnée par un de ses enfants. Dieu accepte-t-il,
toujours, au moins intégralement, ce suffrage ? Quelques théologiens
l’affirment, d’autres le nient. Au fond, c’est la question que j’ai traitée
ailleurs, à propos de l’acceptation générale des suffrages et bonnes œuvres que
l’on fait pour les défunts. Je crois volontiers que Dieu s’est réservé sa
liberté à cet égard. Un bon nombre de révélations que j’ai citées nous montrent
que, tantôt Dieu accepte intégralement ce que nous lui offrons pour un défunt,
tantôt il l’accepte en partie seulement, et d’autres fois, pour des raisons
connues de sa justice, il rejette entièrement, ou applique à un autre défunt
les suffrages qu’on lui offre. Il en résulte qu’il ne faut jamais se reposer en
disant : J’ai appliqué une indulgence plénière à tel défunt ; il est maintenant
hors de peine. On sait que l’on divise les indulgences, en indulgence plénière,
qui remet toute la peine due aux péchés, et indulgence…
fin 344
345 :
partielle, qui n’en remet seulement qu’une partie. A l’égard de cette dernière
indulgence, il faut se tenir en garde contre une erreur grossière qui consiste
à croire qu’une indulgence de trois ans, par exemple, répond à une diminution
de trois ans de Purgatoire. Nous ne connaissons pas assez le rapport du temps à
l’éternité pour raisonner ainsi. Dans la pensée de l’Eglise, une indulgence de
trois ans, répond simplement à trois années de la pénitence canonique qu’elle
imposait dans les siècles de ferveur aux pécheurs repentants ; une indulgence
de sept ans et de sept quarantaines répond à sert ans et sept carêmes de
pénitence canonique, et ainsi des autres. On voit maintenant la valeur et
l’efficacité des indulgences. Leur valeur est infinie puisque c’est
l’application des mérites de N.-S. Jésus-Christ ; c’est pourquoi les saints ont
toujours montré la plus vive émulation à gagner les indulgences, soit pour eux,
soit pour les appliquer aux défunts. C’était une des pratiques de
fin 345
346 :
la visite d’un grand nombre d’âmes, qui la suppliaient de leur accorder les
onze indulgences plénières, qui restaient à sa disposition. Elle eut bien voulu
les soulager toutes, mais forcée de se limiter, elle fit son choix sous l’inspiration
de Dieu, et délivra encore onze âmes de leurs supplices. (Voir vie de
fin 346
347 :
ouvrages de sainte Thérèse, dont le titre m’échappe en ce moment, qu’une
religieuse d’une vertu très commune, étant venue à mourir, la sainte la vit, à
sa grande surprise, monter au ciel, presque aussitôt après sa mort, en sorte
qu’elle n’eut pas, pour ainsi dire, de Purgatoire à faire. Et comme la sainte
en exprimait son étonnement à N.-S., celui-ci lui fit connaître que cette bonne
religieuse avait toujours eu le plus grand respect pour les indulgences de la
sainte Eglise, et qu’elle s’était efforcée d’en gagner le plus possible pendant
sa vie ; c’est à cela qu’elle devait d’avoir presque entièrement acquitté ses
dettes très nombreuses, quand elle arriva au tribunal de Dieu. On lit dans la
chronique des frères Mineurs (2ème part., liv. 2, ch. 30,) que le B. Berthold,
célèbre prédicateur franciscain avait obtenu du souverain pontife dix jours
d’indulgences, pour chacun de ceux qui assisteraient à ses sermons. Un jour
qu’il avait admirablement prêché sur l’aumône, une dame de condition, que des
malheurs de famille avait réduite à la plus profonde misère, se présente à lui
à la sacristie ; elle lui expose sa triste situation, et le conjure de lui venir
en aide. Le bon Père, lui fit la réponse de l’Apôtre : je n’ai ni or, ni
argent, mais ce que j’ai, je vous le donne de bon cœur. Pour le bien des âmes
que je suis appelé à évangéliser, le Saint-Père m’a donné le privilège
d’accorder dix jours d’indulgence à chacun de mes auditeurs ; allez donc chez
tel banquier, plus soucieux jusqu’ici des biens matériels que des trésors de
l’esprit ; offrez-lui en retour de l’aumône qu’il vous fera, de lui céder, pour
ses propres péchés, les dix jours d’indulgence que vous avez gagnés ce matin ;
Dieu me fait connaître qu’il vous recevra favorablement. Heureusement, les
banquiers de cette époque ne ressemblaient pas encore à ceux de nos jours ;
qu’on imagine…
fin 347
348 :
avec quel éclat de rire serait accueillie une pareille proposition, par un de
nos princes de la finance. Celui-ci accueillit avec bonté cette pauvre femme.
" Combien demandez-vous en échange de vos dix jours d’indulgence ? "
- " Autant, répondit-elle avec foi, qu’ils pèsent dans la balance. "
On apporte une paire de balance ; elle écrit sur un bout de papier ces dix
jours d’indulgences, le dépose dans un des plateaux, et le banquier met dans
l’autre un réal (petite monnaie d’Espagne valant 27 cent.) Le plateau des
indulgences s’abaisse ; le banquier ajoute un second réal, puis dix, trente,
cinquante ; les deux plateaux ne s’équilibrèrent que lorsqu’on fut arrivé à une
somme assez élevée, dont cette personne avait besoin pour se tirer d’embarras.
L’histoire dit que la leçon profita au banquier, et qu’à partir de cette heure,
il apprit à faire plus de cas des richesses spirituelles. Ceci rappelle une
vision dont fut favorisée
fin 348
349 :
y eût de sa faute, que l’on omît une partie notable de ce qui est prescrit, on
ne pourrait gagner l’indulgence ; car c’est un axiome de droit que l’indulgence
vaut dans les termes de l’œuvre prescrite, une prière, contre une autre, même
plus importante. Il faut faire ici quelques observations. Pour l’indulgence
plénière, il est ordinairement requis de se confesser et de communier, mais les
personnes qui ont l’habitude de se confesser chaque semaine, peuvent, avec
cette seule confession, gagner toutes les indulgences qui se rencontrent
pendant la semaine. Il n’y a d’exception que pour l’indulgence du Jubilé qui
requiert une confession spéciale. De même, on peut, par une seule communion,
gagner le même jour plusieurs indulgences plénières, accordées pour diverses
fins, pourvu que l’on fasse toutes les autres œuvres prescrites. Ordinairement
il faut, pour gagner l’indulgence plénière, réciter quelques prières aux
intentions du souverain pontife. Ces prières sont laissées au choix des fidèles
; cinq Pater et cinq Ave, une dizaine de chapelet, ou d’autres prières
équivalentes, sont regardées par les théologiens comme suffisantes. Observons
encore que l’on ne satisferait pas en appliquant à cette intention des prières
d’obligation comme la pénitence sacramentelle, par exemple. 2°) Il faut être en
état de grâce, au moins au moment où l’on faut la dernière œuvre, et avoir une
vraie volonté de satisfaire pour soi-même, autant que l’on peut. La raison en
est que, pour pouvoir appliquer une indulgence à un défunt, il faut commencer
par la gagner soi-même ; or dans l’état de péché mortel il est impossible de
gagner la moindre indulgence.
fin 349
350 :
Il faut que la coulpe du péché ait été remise par l’absolution, alors seulement
si l’on est vraiment pénitent, et décidé à faire tout ce que l’on peut pour
s’acquitter, notre bonne mère l’Eglise vient à notre secours, en nous remettant
tout ou partie de notre peine. Le péché véniel n’empêche pas de gagner une
indulgence, mais il empêche de la gagner plénière, puisque, tant qu’il n’est
pas pardonné quand à la coulpe, il est impossible d’obtenir la remise de la
peine qui est attachée à ce péché. 3°) Il faut que cette indulgence soit
applicable aux défunts, et qu’on ait l’intention de la leur appliquer. Toutes
les indulgences ne sont pas, en effet, applicables aux défunts, et pour celles
qui leur sont applicables, il faut que nous ayons l’intention positive de leur
en céder le fruit, autrement Dieu le réserve pour nous. On voit par là qu’il
n’est pas si facile que l’on croit de gagner une indulgence plénière
intégralement ; il faut pour cela l’exemption de tout péché véniel si léger
qu’il soit, l’exemption de toute affection au péché véniel, une grande ferveur
de charité, une contrition universelle et un véritable esprit de pénitence. Il
est bien possible que nous ne soyons jamais dans une disposition d’âme assez
parfaite pour gagner, pendant toute notre vie, une seule indulgence plénière ;
mais nous la gagnerons toujours en partie, dans la mesure de notre pureté de
cœur et de notre ferveur ; or, plusieurs indulgences partielles peuvent
équivaloir comme résultat à une indulgence plénière, lorsqu’elles arrivent à
compenser le chiffre de notre dette.
Du côté des défunts, à qui l’on applique l’indulgence, il faut en outre : 1°)
Qu’ils soient réellement en Purgatoire. Sainte Françoise Romaine nous apprend,
dans ses révélations, que…
fin 350
351 :
les indulgences que l’on applique à un défunt qui a le malheur d’être en Enfer,
retournent à celui qui avait l’intention de l’appliquer, et qu’elle ne profite
qu’à lui ; si le défunt est au ciel, cette indulgence, en vertu de la communion
des saints, profite aux autres âmes du Purgatoire. 2°) Il faut que Dieu accepte
cette indulgence, j’ai dit plus haut qu’il est plus probable qu’il s’est
réservé sa liberté à cet égard. Saint Thomas pense aussi que le degré de
ferveur dans lequel est mort le défunt est la mesure dont la justice divine se
sert pour lui appliquer l’indulgence, et les autres suffrages que l’on faut
pour lui. Cette opinion est tout à fait d’accord avec plusieurs révélations que
j’ai citées, où l’on voit les âmes tièdes et négligentes pendant leur vie,
moins efficacement secourues que les autres, surtout si elles se sont montrées
égoïstes, comme cela arrive d’ordinaire, et se elles ont négligé de prier pour
les pauvres défunts. Disons un mot des principales indulgences que nous pouvons
gagner pour les défunts. Mon dessein n’est pas ici de donner un catalogue
complet, il y faudrait tout un livre, mais, d’indiquer seulement aux âmes de
bonne volonté, parmi les pratiques qui reviennent le plus ordinairement dans
leurs prières chaque jour, celles qui sont enrichies du privilège de
l’indulgence. 1°) Le chapelet ; tout bon chrétien dit son chapelet chaque jour,
or il y a un grand nombre d’indulgences, soit plénières, soit partielles,
attachées à la récitation du chapelet, pourvu qu’il ait été indulgencié par un
prêtre qui en ait le pouvoir. Observons que, dans ce cas, ce chapelet ainsi
indulgencié, ne peut se prêter ne si transmettre à une autre personne, à
l’intention de lui faire gagner les indulgences.
fin351.
352:
2°) Le chemin de croix ; il y a plusieurs indulgences plénières, et un grand
nombre de partielles, pour ceux qui font pieusement les XIV stations du chemin
de croix. Ces indulgences ne requièrent pas la confession et la communion, il
faut faire ces XIV stations de suite, en allant de l’une à l’autre, si l’on est
seul ; si on les fait en commun, il suffit de se relever entre chaque station,
aucune prière n’est prescrite en particulier ; l’essentiel c’est de méditer
quelques instants devant chaque station sur le mystère qu’elle représente.
3°) Les actes de foi, d’espérance et de charité ; sept ans et sept quarantaines
chaque fois qu’on les récite ; indulgence plénière une fois le mois, si on les
a récités tous les jours ; pour cette indulgence il faut se confesser,
communier et prier aux intentions du souverain pontife ; aucune formule n’est
prescrite, il suffit que les motifs de chacune de ces vertus soient exprimés.
N’oublions pas qu’il y a une obligation grave de formuler, au moins de temps en
temps, des actes de foi, d’espérance et de charité.
4°) Les litanies du saint nom de Jésus ; trois cents jours chaque fois.
5°) Les litanies de la sainte Vierge ; trois cent jours chaque fois ; et une
indulgence plénière, les jours de l’Immaculée Conception, de
6°) L’Angelus ; cent jours chaque fois au son de la cloche, et si on la récite
au moins une fois chaque jour, indulgence plénière une fois le mois.
7°) Après la sainte communion, la prière O bone et dulcissime Jesu ; O bon et
très doux Jésus, en priant aux intentions ordinaires, on gagne une indulgence
plénière chaque fois.
353 :
8°) Faire le mois de Maris chaque jour, trois cents jours, et une indulgence
plénière à la fin du mois, aux conditions ordinaires. Il en est de même pour le
mois du Sacré-Cœur. Je pourrais indiquer bien d’autres indulgences qui sont
attachées à beaucoup de pieuses prières, confréries, etc. Ce n’est pas mon
intention. J’ai indiqué celles-ci parce qu’elles sont attachées à des œuvres
que tout personnes chrétienne doit pratiquer. On voit par là combien il serait
facile de s’enrichir et de secourir les pauvres âmes du Purgatoire, si notre
apathie ne nous faisait malheureusement gaspiller ces trésors. Je ferai une
exception cependant, pour la célèbre bulle Sabbatine, qui revient trop bien à
mon sujet, pour que je la passe sous silence. On sait que la très sainte Vierge
donna le scapulaire à saint Simon Stok, comme une marque à quoi l’on
reconnaîtrait ses dévots serviteurs. Mais ce que l’on ne sait pas assez ; c’est
que les plus précieux privilèges sont attachés à cette dévotion. Je ne parle
pas ici des indulgences nombreuses, soit plénières, soit partielles, que les
souverains pontifes ont accordées aux confrères, indulgences qui sont plus ou
moins communes à toutes les confréries ; je veux parler de deux privilèges
spéciaux qui ne regardent que les confrères du saint scapulaire. Le premier est
l’exemption des peines de l’Enfer, pour tous ceux qui ont porté pieusement le
saint habit jusqu’à la mort ; il y a là quelque chose qui paraît exorbitant au
premier abord, mais en y réfléchissant, on voit facilement que ce privilège n’a
rien d’incompatible avec la sainte doctrine. Il est évident que la très sainte
Vierge n’a pas pu promettre que ceux qui meurent dans l’état du péché mortel,…
354 :
même revêtus du saint scapulaire, seront exempts des peines de l’Enfer ; mais
rien n’empêche de croire que sa miséricordieuse tendresse disposera les choses
de manière que tous ceux qui meurent revêtus de son saint habit, auront la
grâce efficace pour se confesser dignement et pleurer leurs fautes, ou que,
s’ils sont surpris par la mort subite, ils auront le temps et la volonté de
faire leur acte de contrition parfaite. Cela ne dépasse nullement le pourvoir
de notre bonne Mère, et puisqu’elle a solennellement promis au B. Simon qu’il
en serait ainsi, in hoc moriens, oeternum non patietur incendium, nous devons
la croire sur parole. D’ailleurs, on ferait un volume des faits miraculeux qui
témoignent de l’accomplissement de cette promesse. J’en citerai un seul, bien
propre à faire réfléchir les pécheurs endurcis, qui voudraient abuser des
miséricordieuses paroles de Marie. J’ai lu, dans un pieux auteur, qu’un homme
qui vivait dans l’habitude du péché mortel, avait pris le saint scapulaire, et
le portait constamment ; à ceux qui le pressaient de se convertir, il répondait
en ricanant, qu’il n’avait pas besoin de s’en préoccuper, puisque avec son
scapulaire, il était bien sûr d’échapper aux flammes éternelles. Arriva la
dernière maladie ; son curé fit tous ses efforts pour toucher ce malheureux et
l’amener à une sincère conversion. Peine perdue. – " A quoi bon me
confesser, disait-il, j’ai un passeport pour le Ciel qui vaut mieux que les
absolutions du curé " ; ses parents, ses amis, rangés autour de son lit
d’agonie étaient consternés d’une pareille impiété. Cependant, la mort
approchait, tout à coup l’agonisant se soulève à demi sur sa couche ; ses yeux
sont hagards, ses gestes convulsés. – " Le démon ! le démon ! ne
voyez-vous pas le démon qui vient me saisir ! " Alors prenant le scapulaire
qu’il portait sur lui,
355:
356:
357:
Jourd'hui samedi, grâce aux privilèges accordés aux confrères du saint
Scapulaire, votre mère est montée au ciel. Réjouissez-vous donc, car si vous
avez perdu une mère ici-bas, vous avez retrouvé là-haut une puissante protectrice".
(Voir les miracles du Carmel, année 1613).
Tels sont les deux privilèges du saint Scapulaire, ils parurent si grands au
souverain pontife Jean XXII, qu'il refusa d'abord de les ratifier; mais la très
sainte Vierge lui étant apparue, la nuit suivante, et lui ayant renouvelé les
promesses faites au B. Simon Stok, il des confirma dans la bulle appelée
Sabbatine, à cause du privilège du samedi, dont elle fait mention
Je sais que cette bulle ayant été perdue, dans la suite des temps, ne se trouve
plus au bullaire, mais son authenticité reste prouvée par une tradition
constante. Aussi, bien que plusieurs aient élevé des doutes sur son existence,
le grand pape Benoît XIV, dont la science éminente et la modération doctrinale
sont connues, se prononce en sa faveur.
D'ailleurs, l'Eglise fait mention de ces privilèges au bréviaire romain, 16
juillet; il serait donc au moins téméraire de les mettre en doute.
Ne soyons pas plus difficiles que la sainte Eglise. S'il est bon d'éprouver
tout esprit, et de ne pas se livrer à la première révélation venue, il faut
éviter avec plus de soin encore cet esprit pointilleux qui se scandalise de
tout, et trouve des difficultés partout. Cet esprit-là, c'est l'esprit
janséniste et protestant. L'esprit du schisme et de l'hérésie; il a encore un
autre nom, il s'appelle l'esprit d'orgueil. L'esprit catholique est tout autre
: comme il connaît les miséricordieuses tendresses du sauveur Jésus pour les
siens, il n'est pas facile à s'étonner, il sait que nous ne pourrons jamais aller
jusqu'au fond des merveilleuses
358:
inventions de la tendresse divine? Les privilèges du Carmel lui paraissent tout
naturels; les chapelets, les indulgences sont pour lui des instruments de
salut, tout simples, dont il use de son mieux pour lui et pour les autres. Ô
Dieu, donnez-nous à tous cette heureuse simplicité de l'enfant à qui vous avez
promis autrefois le royaume des cieux !
nisi efficiamini sicut parvuli, non intrabilis in regnum caelorum !
Chapitre
22
Du vœu héroïque
p.359 - 375
Nature et excellence de ce vœu. - Exemples des saints. -
Réponse aux objections des théologiens. - Que ce vœu ne nous appauvrit pas,
mais qu'au contraire, il augmente nos richesses. - Privilèges accordés par les
Souverains Pontifes à ceux qui le font.
359:
Jusqu'ici, nous avons vu les différentes œuvres que nous pouvons offrir à Dieu,
pour le soulagement des défunts; l'aumône, la mortification, la prière, le
saint Sacrifice, la communion et les indulgences; mais il y a quelque chose de
plus excellant que chacune de ces œuvres prises en particulier, c'est de les
offrir toutes ses satisfactions, sans s'en réserver aucune; c'est en un mot, de
faire, en faveur des âmes souffrantes, ce que l'on a très justement appelé le vœu
héroïque; héroïque, il l'est en effet, ce don universel de tous nos mérites
satisfactoires, c'est l'acte du dépouillement le plus complet qu'il soit donné
à une créature humaine de faire, puisqu'il embrasse toutes les richesses
spirituelles avec quoi nous devions payer nos propres dettes, sans rien
réserver pour nous-mêmes. J'espère néanmoins prouver que, pour faire ce don
universel, il n'est pas absolument besoin d'être un héros dans la sainteté; il
suffit d'aimer de tout son cœur Dieu et les âmes, et de bien comprendre ses
véritables intérêts.
Mais il faut commencer par bien faire comprendre la nature de cet acte. C'est
une donation toute volontaire que l'on fait, pour
360:
les appliquer aux âmes du Purgatoire, des satisfactions qui sont attachées, comme
je l'ai prouvé ailleurs, à chacune de nos œuvres. On dépose ordinairement ces
satisfactions entre les mains de la très sainte Vierge pour qu'ell les
distribue, à sa volonté, aux âmes souffrantes.
Par ce que j'ai dit ailleurs en traitant en général de l'offrande
de nos bonnes œuvres aux défunts, on voit qu'il ne s'agit pas de céder le
mérite proprement dit de nos œuvres, c'est-à-dire le droit qu'elles nous
donnent à un nouveau degré de gloire dans le ciel : il ne s'agit pas non plus
de céder la part impétratoire, par conséquent cette offrande ne nous empêche
nullement d'offrir nos œuvres à Dieu pour obtenir quelque grâce à nous ou aux
autres; mais il s'agit de céder entièrement la part satisfactoire, en sorte
qu'en faisant ce don universel, nous nous ôtons absolument la faculté de nous
réserver aucune satisfaction pour nos propres fautes. C'est en cela que
consiste l'héroïsme de cet acte.
Bien que l'on lui donne ordinairement le nom de vœu, il
faut observer que cet acte est toujours révocable, et qu'il n'oblige aucunement
sous peine de péché. Nos satisfactions nous appartiennent; nous pouvons les
céder ou les retenir à volonté. Il n'est pas nécessaire non plus de prononcer
aucune formule pour faire cette offrande; un acte sérieux de la volonté, c'en
est assez.
On voit par là quelle est la valeur d'un pareil acte; il
fait, de chacun de ceux qui le formulent, une victime de propitiation pour les
âmes souffrantes. Toutes les satisfactions, les aumônes, les jeûnes, les
indulgences que cet homme que gagner, tombent ainsi dans le trésor commun de la
sainte Eglise, pour être partagés entre les plus nécessiteux de ses enfants.
361:
Il ne faut donc pas nous étonner de voir, là encore, les saints nous donner
l'exemple.
On ne saurait compter les pieux personnages qui ont fait cette donation
universelle; je citerai seulement parmi les plus connus : au moyen âge, sainte
Lidwine, Christine l'Admirable, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne; et
dans des temps plus rapprochés de nous, sainte Thérèse,
Cette dévotion n'est donc pas nouvelle, comme quelques auteurs l'ont pensé;
cependant, il faut bien avouer qu'elle tend à se répandre davantage à notre
époque; comme si la miséricordieuse providence de Dieu avait réservé à nos
derniers temps ce secours spirituel, pour suppléer à la négligence de tant de
mauvais chrétiens, qui oublient leurs pauvres défunts, et préparer l'avènement
de ce dernier jour, où toutes les expiations, devant finir avec le temps, le
purgatoire sera fermé, et il ne restera plus aux âmes que deux séjours
possibles pour l'éternité, le ciel ou l'enfer.
C'est le Père Olinden, religieux Théatin, à quoi l'on doit plus spécialement la
divulgation de cette dévotion; il en fut, toute sa vie, le défenseur convaincu;
il obtint du pape Benoît XIII, mort en odeur de sainteté, de nombreuses
indulgences et de précieux privilèges en faveur de ceux qui s'y abonnent; le
Saint-Père fut même si touché de ses arguments, qu'un jour, prêchant à Rome à
ce sujet, il fut sur le point, c'est lui-même qui nous l'apprend, de faire
publiquement, en chaire, cette donation de ses propres mérites; mais si
l'humilité l'empêcha de découvrir ainsi à tous les secrets de sa belle âme, on
362:
peut penser qu'en son particulier il fut moins réservé, et qu'il fit, lui
aussi, cette donation de tous ses mérites.
On a vu des ordres religieux entiers faire cet abandon charitable.
On cite particulièrement : le Père Ribadeneira, l'auteur si pieux de la vie des
saints pour tous les jours de l'année, le Père Fabricius, de la résidence de
Munster en Westphalie, le Père Nieremberg de Madrid, le Père de Munfort, dont
j'ai souvent cité l'ouvrage : De la charité à exercer envers les défunts; le
Père de Montroy, qui trouva le moyen de faire encore plus; étant sur son lit de
mort, non seulement il donna aux âmes du Purgatoire tous les mérites
satisfactoires qu'il avait pu acquérir en cette vie; mais, sa charité trouvant
encore à s'étendre au delà de cette vie mortelle, il fit un testament sublime,
et dont je ne sais pas, dit le Père Faber, si on trouverait un second
exemple dans la vie des saints. Il céda, sans exception, aux âmes du
Purgatoire, tous les mérites, prières, messes, indulgences que
363:
-gatoire qui, de leur nature, ne sont susceptibles d'aucun mérite."
Dans ces derniers temps, le zèle de l'illustre Compagnie ne s'est pas ralenti;
si la modestie de ses enfants nous dérobe le mystère de leurs généreux
sacrifices, nous avons vu se former, à Paris, sous leur direction, une nouvelle
famille religieuse appelée les auxiliatrices du Purgatoire, dont les membres,
sans exception, font le vœu héroïque d'offrir toutes leurs satisfactions, tous
les mérites de leur vie humble et dévouée, de prier, de travailler et de
souffrir pour le soulagement des âmes du Purgatoire. Et déjà ce petit grain de
sénevé, jeté en terre il y a vingt ans, a poussé ses rejetons jusqu'en Chine.
Puisse la rosée du ciel tomber sur lui, et faire grandir et fructifier au
centuple !
Ces illustres exemples, et les indulgences accordées par les souverains
pontifes Benoît XIII, Pie VI et Pie IX montrent suffisamment que cet acte de
donation est légitime; néanmoins, comme nombre de théologiens, il faut répondre
aux objections que l'on a proposées à l'encontre, et qui peuvent se résumer à
trois.
1° Cet acte est contraire à la charité que l'on se doit à
soi-même;
2° Cet acte est contraire à la charité que l'on doit à ses proches et à ses
amis;
3° Cet acte est contraire aux obligations de justice que nous pouvons avoir à
l'égard de certaines âmes.
Examinons chacune de ses objections en détail.
On prétend donc d'abord que cette donation universelle de tous nos mérites, en
faveur des âmes du Purgatoire, est contraire à la charité que l'on doit à
soi-même.
C'est un axiome de la théologie et du bon sens, que cha-
364:
-rité bien ordonnée commence par soi-même !
Or ici, l'ordre de la charité est complètement renversé; on oublie totalement
ses propres intérêts pour ne songer qu'aux intérêts des défunts; et si cela est
quelque fois permis dans l'ordre des bien spirituel; tout le monde convient
qu'on ne peut préférer le salut des autres au sien propre; il est vrai qu'il ne
s'agit pas ici du salut, mais du retard plus ou moins prolongé apporté à
la vision béatifique, or, c'est là un bien tellement considérable qu'on ne peut
charitablement en faire le sacrifice en faveur d'autrui; si quelques saints
l'ont fait, ils ont agit d'après une inspiration spéciale; il en est de cet
acte comme de beaucoup que nous lisons dans la vie des saints, et dont les
théologiens nous apprennent qu'ils sont plus admirables qu'imitables; vouloir
marcher en cela sur leurs traces, sans être assistés comme eux, d'une grâce
toute particulière de Dieu, ce serait présomption et orgueil.
Voilà l'objection dans toute sa force; il ne me sera pas difficile d'y
répondre. En donnant toutes ses satisfactions aux âmes du Purgatoire, je
prétends que, non seulement on n'oublie pas la charité qu'on doit avoir pour
soi-même, mais encore que l'on ne saurait rien faire qui soit plus
véritablement profitable.
A quoi s'expose-t-on, en effet ? A prolonger de quelques années son séjour dans
le Purgatoire; mais songez donc à quel immense accroissement de gloire
éternelle répond le mérite d'une pareille œuvre; or, le plus petit degré de
gloire de plus, est, comme je l'ai dit, sans proportion aucune avec les
souffrances du Purgatoire; ce ne serait pas l'acheter trop cher, au sentiment
des saints, que de le payer au prix du Purgatoire prolongé jusqu'à la fin du
monde; on fait donc un échange dont le profit est inap-
365:
-préciable.
Comment dire après cela que l'on manque à la charité qu'on se doit à soi-même ?
Il y a plus : je suis persuadé, avec le Père de Munford, qu'il se trouvera au
jour du jugement des âmes qui devront à cet acte généreux d'avoir évité
l'Enfer. Peut-on douter, en effet, que Dieu, toujours si libéral envers ceux
qui sont larges avec lui, ne nous accorde de nombreuses grâces en récompense de
cet acte héroïque, et ce seront peut-être ces grâces de choix qui nous feront
triompher enfin de cette déplorable tiédeur, dont la continuité nous eût menés
un jour au pêché mortel et à l'impénitence finale, comme elle l'a fait pour
autant d'autres, hélas ! En sorte que vous vous trouverez, de fait, avoir
échangé l'enfer contre un Purgatoire plus ou moins prolongé ! Dira-t-on encore
qu'en agissant ainsi, vous avez manqué de charité envers vous-même ?
Il faut tenir compte aussi des nombreux protecteurs que nous nous attirerons
ainsi; j'ai dit ailleurs la reconnaissance des âmes du Purgatoire pour leurs
bienfaiteurs; pensez-vous qu'elles puissent jamais oublier, pendant sa vie et
après sa mort, celui qui le premier se sera oublié lui-même entièrement pour
elles ? Que de grâces ne devrons-nous pas aux ferventes intercessions de ces
âmes bienheureuses ! Car en leur abandonnant tous nos mérites, sans rien nous
réserver, il est impossible que nous ne délivrions pas un certain nombre d'âmes
pendant notre vie; autant de protecteurs et d'amis que nous nous serons faits
dans le ciel, et qui, selon la promesse du Maître, nous recevront dans les
tabernacles éternels, quand l'heure terrible de la reddition des comptes aura
sonné pour nous.
Je ne dirai qu'un mot de l'accusation de présomption et l'orgueil que l'on a
voulu voir dans cet acte : ce n'est pas ainsi que l'orgueil et la présomption
ont coutume
366:
d'agir; ces défauts, de leur nature, sont égoïstes, et ne portent point à
s'oublier au profit des autres; que si quelqu'un était assez malheureux pour
faire un acte aussi sublime avec de mauvais motifs, ce serait un malheur pour
lui, mais cela ne prouverait absolument rien contre l'acte en lui-même.
On dit en second lieu : cet acte est contraire à la charité qui nous oblige de
prier pour certaines âmes en particulier, nos parents, nos proches, nos amis,
nos bienfaiteurs. Il a été prouvé plus haut que cette obligation existe à
l'égard de ces âmes; or, comment pourrons-nous nous acquitter de ce devoir, si
nous commençons par mettre nos mérites en commun ? Nous serons donc ainsi
privés de la consolation de secourir en particulier un père, une mère chérie ?
Nous ne pourrons rien faire pour l'âme d'un bienfaiteur, d'un ami, du prêtre à
qui nous devons tout ? Est-il raisonnable de se lier ainsi les mains, et
n'est-ce pas se préparer dans l'occasion bien des regrets ? S'il y a une
obligation particulière de prier pour ces sortes de personnes, comme tout le
monde l'avoue, n'est-ce pas sacrifier l'essentiel à l'accessoire, le devoir
strict à une dévotion mal entendue, que de ne réserver aucun moyen de les
soulager ?
Je réponds à cela, d'abord, qu'en donnant toutes nos satisfactions aux âmes du
Purgatoire, nous ne nous dépouillons pas de la partie impétratoire de nos
œuvres; rien ne nous empêche donc de prier pour les âmes qui nous sont si
chères à différents titres, et cette prière garde toute sa valeur et toute son
efficacité, en tant que prière : nous pouvons aussi célébrer, ou faire célébrer
le saint sacrifice à leur intention; nous ne sommes pas aussi dépourvus de
moyens de secourir ces chères âmes que l'objection le prétend. Mais l'on
insiste, et l'on dit : soit, il vous reste la
367:
prière, mais il ne vous reste que cela; vous vous êtes dépouillés au profit
général de toutes vos satisfactions; par conséquent, vous ne pouvez plus offrir
utilement pour ces âmes, ni aumônes, ni mortifications; ce qui est plus grave,
vous ne pouvez plus leur appliquer aucune indulgence. Cela est vrai; mais en
mettant toutes nos satisfactions entre les mains de Notre-Seigneur ou de
Enfin, et c'est l'objection la plus grave, on a prétendu que cet acte est
contraire à la justice. Il est certain, comme je l'ai prouvé, qu'il y a pour
nous une obligation stricte de justice de prier pour certaines âmes, soit à
l'occasion de legs reçus, d'honoraires de messes acceptés, ou à quelqu'un des
titres que j'ai exposés. Or, comment pouv-
368:
-vons-nous acquitter de cette obligation de justice, si nous sommes dépouillés
de tout ?
L'objection serait très sérieuse, en effet, si elle était
fondée ; mais, jamais les souverains pontifes
n'auraient approuvé, jamais les saints n'auraient mis en pratique un acte
opposé à la justice ; nous
pouvons donc en conclure à priori, que l'objection n'est pas fondée. En effet,
elle s'appuie sur un faux
supposé ; en les souverains pontifes, en approuvant cette dévotion, ont
formellement exclu tout ce qui pourrait léser nos obligations de justice envers
autrui ; ainsi Benoît XIII, dans son bref du 23 août
cette offrande générale de tous nos mérites, que si nous leur avions appliqué
individuellement quelques
prières ou quelques indulgences.
Rien n'empêche d'ailleurs, pour mettre tout à fait notre
conscience à l'aise, d'ajouter à notre acte de
donation cette clause restrictive : j'abandonne aux âmes du Purgatoire tous les
mérites satisfactoires,
autant que j'en ai le droit,
369: et que N.S. l'a pour agréable. C'est le conseil que donne le P. de
Munfort,
aussi bien que de se réserver le mérite satisfactoire de la pénitence
sacramentelle qui nous est imposé
pour nos fautes ; l'intention de l'Eglise étant évidemment que cette pénitence
nous profite à nous-même et non aux défunts. Du reste il n'y a pas à
s'inquiéter ici, en faisant cette offrande générale de tous nos mérites, autant
que cela peut être agréable à notre divin Sauveur, on ne risque pas de blesser
la justice ou la charité et l'on coupe court à toute objection. Jusqu'ici j'ai
prouvé que cette offrande de toutes nos oeuvres ne pouvait nuire ni à nous ni
aux autres ; mais cela n'est pas assez, je prétends montrer maintenant que,
pour ce qui nous regarde, nous ne pouvons qu'y gagner beaucoup, et pour le
prouver, je me contenterai de résumer les chapitres VI, VII, VIII et X du
traité du P. de Munford.
Rappelons nous, tout d'abord, ce qui a été dit plus haut, qu'il y a trois
choses à considérer dans chacune de nos bonnes ¦uvres : le mérite,
l'impétration et la satisfaction ; or, le P. de Munford prétend prouver, et à
mon avis il prouve parfaitement bien, qu'en abandonnant ses satisfactions aux
défunts, ces trois partie de l'¦uvre acquièrent une valeur plus considérable ;
suivons son raisonnement.
Il est très facile de prouver que le mérite proprement dit s'accroît
considérablement ; en effet, d'après les théologiens, une ¦uvre est d'autant
plus méritoire qu'elle est faite avec une charité plus désintéressée ; or, en
offrant toutes nos satisfactions aux défunts, nous nous mettons dans
l'impossibilité d'agir autrement que par des motifs désintéressés, puisque ces
oeuvres ne peuvent nous servir à rien pour le paiement de nos dettes
spirituelles ; nos oeuvres en cette situation ne peuvent procéder que de la
370:
charité la plus pure : du désir de la gloire de Dieu, de l'amour de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la volonté que nous avons de lui être agréable
en toute choses ; par suite, chacune de nos ¦uvres, prise en particulier,
devient plus méritoire. Il y a plus : l'acte même par lequel nous faisons cet
abandon universel de toutes nos satisfactions, est d'un mérite extraordinaire ;
et, comme il est toujours révocable, chaque fois que la pensée nous vient d'y
renoncer, et que nous persévérons dans notre généreuse offrande, nous méritons
par là un accroissement considérable de gloire dans le Ciel. On voit donc que,
pour ce qui est du mérite de nos oeuvres proprement dit, nous ne pouvons qu'y
gagner, et beaucoup, à en céder le fruit aux défunts.
Il en est de même de l'impétration ; j'ai dit ailleurs que
l'on peut faire de chacune de ses ¦uvres autant de prières, en les offrant pour
une intention déterminée, à l'effet d'obtenir de Dieu telle ou telle grâce,
pour soi ou pour les autres. Or, ce mérite impétratoire que nous pouvons donner
à chacune de nos ¦uvres, est-il diminué parce que nous aurons disposé de toutes
nos satisfactions en faveur des défunts ? En aucune manière ; car il s'agit
d'un ordre de chose tout différent. Je puis jeûner, par exemple, à l'intention
d'obtenir de Dieu la conversion de tel pêcheur ; dans ce cas, voici la
distribution qui va se faire des mérites de mon ¦uvre : le mérite proprement
dit sera pour moi ;; c'est-à-dire que, par cet acte, j'acquerrai le droit à un
nouveau degré de gloire dans le ciel ; l'impétration sera pour mon frère ;
c'est-à-dire que si la chose est dans les desseins de Dieu, j'obtiendrai la
conversion demandée ; la satisfaction sera pour moi, c'est-à-dire que
j'obtiendrai ainsi la rémission d'une partie de
371:
ma dette spirituelle ; que si j'ai donné déjà toutes mes satisfactions aux âmes
du Purgatoire, la satisfaction sera alors toute entière pour elles ; mais, dans
un cas comme dans l'autre, l'impétration n'en sera pas diminuée, on le voit ;
ce n'est pas assez, non seulement dans ce dernier cas l'impétration n'est pas
diminuée, mais au contraire, elle devient plus efficace pour toucher le c¦ur de
Dieu. Voici pourquoi : il est certain que plus une oeuvre est parfaite, plus
elle augmente en vertu impétratoire ; c'est pour cela que les saints obtiennent
par leurs jeûnes, leurs mortifications, leurs communions, tant de grâces que
Dieu refuse justement à la médiocrité de nos oeuvres. Or, cette oeuvre que je
fais ainsi, en abandonnant la satisfaction aux âmes du Purgatoire, elle est
bien plus parfaite que si j'avais gardé cette satisfaction pour moi, par conséquent
elle est plus efficace pour amener Dieu à m'accorder la grâce que je lui
demande.
Ajoutez à cela, qu'au mérite accru de notre impétration se
joindront les prières des âmes que nous aurons ainsi délivrées, ou du moins
soulagées ; j'ai montré ailleurs que cette impétration surérogative, venant
s'ajouter à la nôtre, n'est pas à dédaigner. "Donc, conclut le P. de
Munfort, c'est une erreur grossière, quoique commune, de s'imaginer que, parce
que l'on s'adonne tout de bon à secourir les défunts, on ne peut plus offrir à
Dieu ses jeûnes, ses aumônes, ses prières, pour ses amis, ou pour quelque
nécessité soit particulière, soit publique." "Tant s'en faut que
l'application qu'on fait de ses bonnes ¦uvres aux âmes du Purgatoire soit
incompatible avec d'autres intentions que c'est, à l'égard de Dieu, une
puissante raison d'accorder toutes les grâces qu'on lui demande." (Loco
citato, ch VII.)
372:
J'arrive à la troisième partie de l'¦uvre, la satisfaction ; j'avoue qu'il
devient difficile de prouver que je puisse, même sous ce rapport, gagner
quelque chose en la cédant entièrement ; car si, avec mon argent, je paye la
dette de mon voisin, il est évident qu'il ne me restera rien pour payer les
miennes.
Voyons pourtant si ce ne serait pas le cas de vérifier ce texte des proverbes
(XI, 24) : Il y en a qui donnent ce qui est à eux, et qui deviennent plus
riches.
Il faut partir de ce principe que Dieu est infiniment libéral, et ne se laisse
jamais vaincre en générosité par ses créatures ; il nous a promis dans l'Evangile
de se servir avec nous avec la même mesure dont nous nous serons servi pour
mesurer les autres ; il a déclaré à sainte Gertrude qu'il regardait comme fait
à lui-même ce que l'on fait pour les âmes du Purgatoire ; après cela, on peut,
sans trop de présomption, espérer qu'à l'heure de la mort, il usera de
miséricorde envers ceux qui, par amour pour lui, et par charité pur les âmes
souffrantes, se seront dépouillés de toutes leurs satisfactions.
Il est écrit encore que la charité couvre beaucoup de péchés, que l'aumône
délivre de la mort ; or quelle plus belles aumône spirituelle, où l'on donne,
non son simple superflu, mais toutes ses satisfactions ?
On objectera peut-être, qu'en matière de satisfaction, N.-S. est forcé
d'imposer silence à la miséricorde, et de laisser agir sa justice ; mais
n'a-t-il pas bien des moyens de nous secourir et de nous faire éviter le
Purgatoire sans léser les droits imprescriptibles de sa justice ? En voici
trois qui se présentent tout d'abord à mon esprit.
1° Il peut, en récompense de notre charité, nous accorder beaucoup de grâces de
choix, qui nous
éviterons beau-
373:
-coup de fautes que nous aurions faites sans cela ; or ces fautes, il aurait
fallu nécessairement les expier, en ce monde ou en l'autre ; donc, autant d'enlevé
à notre expiation future.
2° Il peut nous donner, à l'heure de la mort, une charité si parfaite, une
contribution si vive, qu'elle suffise à nous obtenir la remise entière de nos
dettes. On sait, par révélation, que cela est arrivé à de
saints pénitents, et nous avons dans l'évangile, l'exemple illustre de bon
larron qui, le même jour passa d'une vie de crimes à la paix des élus : hodie
mecum eris in paradiso.
3° Il peut inspirer aux âmes du Purgatoire que nous aurons délivrées pendant
notre vie, de nous assister puissamment de leurs suffrages, aussitôt après
notre mort ; il peut envoyer la même pensée de nous secourir aux amis que nous
laissés sur la terre ; peut-être, en quelques heures, ils feront plus pour
nous, à eux tous, que nous n'aurions pu faire pendant toute notre vie ; il
n'est pas présomptueux d'espérer qu'il en sera ainsi, puisque nous avons vu,
par de nombreuses révélations, que Dieu a coutume de punir l'égoïsme par
l'oubli ; comme il est encore plus miséricordieux que juste, s'il est permis de
s'exprimer ainsi, il n'est pas douteux qu'il ne récompense le dévouement de
celui qui a tout donné, en lui ménageant de nombreux suffrages après sa mort.
Par toutes ces raisons, et par d'autres encore, que je suis forcé d'omettre, le
Père de Munford conclut qu'il y a lieu d'espérer que ceux qui font avec
droiture et pureté d'intention, cet abandon universel de toutes leurs
satisfactions aux défunts, ou seront tout à fait exempts du Purgatoire, ou ils
n'y demeureront que très peu de temps, beaucoup moins que s'ils s'étaient
réservé ces satisfactions pour eux-mêmes ; de plus, pendant leur vie, ils
seront
374:
tout-puissant, pour obtenir de Dieu les grâces qu'ils
solliciteront pour eux et pour les autres ; et dans le ciel, ils auront un
degré de gloire bien plus élevé que celui qu'ils auraient pu prétendre sans
cela.
En voilà assez pour décider ceux qui ont souci de leurs
intérêts. Néanmoins je goûte peu, je l'avoue, ce genre d'arguments, dans une
¦uvre de désintéressement absolu comme celle-là. J'ai exposé ces raisons pour
répondre aux objections des théologiens, mais je préfère m'élever au-dessus de
tous ces calculs, pour voir le grand intérêt qui domine tout : La gloire de
Dieu, qui sera procurée par la délivrance de ces pauvres âmes. Que je sois plus
ou moins longtemps en Purgatoire, c'est, hélas, l'affaire de mes propres
fautes, mais que je serve à glorifier Dieu, en mettant ces pauvres âmes en
possession de sa gloire, voilà le grand intérêt qui domine tout. Pour le reste,
je m'en remets, les yeux fermés, à la miséricorde et à la justice de mon
Maître. Même sous le glaive de ses vengeances, je veux le bénir : Etiam si
occiderit me, benedicam illi.
Un mot en terminant, des privilèges accordés par les souverains pontifes à ceux
qui font le voeu héroïque.
1° Toutes les indulgences que ces fidèles s'efforcent de gagner deviennent, par
le fait, applicables aux défunts lors même que la bulle de concession a déclaré
le contraire.
2° Tous les lundis, ils peuvent, même sans communier, gagner une indulgence
plénière en assistant pieusement au Saint Sacrifice et en priant pour les
défunts. Ceux qui seraient véritablement empêchés par leurs travaux d'assister
à cette messe du lundi, peuvent gagner la même indulgence en assistant à la
messe du dimanche.
3° Chaque fois qu'ils communient, ils peuvent gagner une indulgence plénière,
aux conditions ordinaires de visi-
375:
ter une église et d'y prier aux intentions du souverain pontife
4° Les prêtres jouissent du privilège de l'autel tous les jours ; ce privilège
est personnel au prêtre et il le porte avec lui à quelque autel qu'il célèbre.
5° Les enfants qui n'ont pas encore fait leur première communion les infirmes,
les vieillards, ceux qui habitent loin du prêtre, dans les campagnes
peuvent gagner les mêmes indulgences même sans communier en se
confessant priant aux intentions du souverain pontife et remplaçant la
communion par quelque autre pratique imposée par le confesseur.
fin p.375.
Chapitre 23 Des moyens de se préserver soi-même du
purgatoire p. 376 - 390
p.379 -
2.Si ses enfants mourants sont dans l'état du péché mortel, et ne peuvent plus
se confesser, elle leur obtient la grâce de la contrition parfaite ; j'ai cité
plusieurs exemples de ce genre ; on en ferait des volumes, rien que de ceux qui
sont connus, et que de faits inconnus de ce genre doivent se passer dans les
ombres de la mort ! que de mystères de miséricorde, qui ne seront publiés à la
gloire de Marie qu'au jour du dernier jugement ; certes, il n'est pas
présomptueux d'affirmer qu'il y a des milliers d'âmes qui seraient actuellement
dans les abîmes de l'Enfer, sans l'intervention de celle que l'Eglise salue du
titre de Refuge des pécheurs.
3. Nous avons vu au chapitre premier que la très sainte
Vierge assiste quelquefois au jugement de ses dévots serviteurs, pour les
défendre contre les accusations du maudit, et adoucir la rigueur de la
sentence.
4. Une fois dans le Purgatoire, les enfants de Marie ne
sont pas abandonnés de leur divine mère ; tous les samedis, les révélations des
saints nous l'ont appris, elle descend dans ces sombres cachots pour
visiter ses amis et en délivrer quelques-uns, particulièrement ceux qui, ayant
porté fidèlement le saint scapulaire, et rempli les conditions de la confrérie,
ont droit, d'après la promesse formelle de Marie, d'être délivrés le premier
samedi après leur mort.
Les confrères du Rosaire n'ont pas de promesse de ce genre, mais nous avons vu
qu'ils sont puissamment secourus après leur mort par les mérites de cette
prière ; il en est de même de ceux qui portent avec amour la médaille
miraculeuse ; ils ont droit, dans le Purgatoire, à une protection spéciale de
Marie, et de nombreux faits nous attestent que cette protection ne leur fait
pas défaut. Enfin, il y a toutes les fêtes de la sainte Vierge,
Suite P.380
P.380
qui sont, comme je l'ai dit ailleurs, la fête du Purgatoire, et par-dessus
toutes les autres, la fête de l'Assomption, où c'est par centaines de milliers
que l'on compte annuellement les âmes délivrées. Après cela, il ne nous reste
plus qu'à nous écrier avec saint Bernard : Oh ! qu'il fait bon être des dévots
de Marie ! La dévotion à la sainte Eucharistie est aussi très efficace à
soulager, dans le Purgatoire, ceux qui l'ont pratiquée pendant leur vie ; cela
se comprend ; de toutes les oeuvres que l'on peut offrir pour le soulagement
des défunts, la première est, sans contredit, l'oblation du divin Sacrifice ;
par une conséquence toute naturelle, ceux qui ont une dévotion particulière
pour honorer le divin Sacrement de l'autel ont droit à une part de choix dans
les fruits rédempteurs du Sacrifice. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans les
révélations de sainte Gertrude. ( Louis de Blois, Miroir spirituel, ch. XII .)
Une de ses religieuses, qui avait mené la vie d'un
ange dans le cloître, lui apparut un jour pour se recommander à ses prières : à
cause de plusieurs imperfections, elle était encore privée de la claire vision
de Dieu ; mais en récompense de son tendre amour pour la divine Eucharistie,
elle contemplait, dans les ravissements de l'amour, la sainte humanité du
Sauveur ; -" Eh ! ma mère, disait-elle à la sainte, que je suis heureuse
du culte que j'ai rendu à Jésus-Eucharistie, dans les jours passagers de mon
existence terrestre ! Oh ! le bon maître que nous servons ! grâce à cette
dévotion particulière au divin Sacrement, je recueille des fruits plus
abondants de l'adorable hostie, quand on l'offre pour moi ! aussi je ne
tarderai pas d'être introduite à jamais au céleste séjour, où mon divin époux
m'attend pour me couronner."
Rappelons-nous aussi l'histoire touchante de ce vieux
- Suite P. 381
P.381
paysan, qui, raconte le vénérable curé d'Ars, passait chaque jour de longues
heures au pied de l'autel ; c'était à l'époque où la petite église d'Ars,
encore inconnue comme son curé, ne voyait presque personne en dehors des
offices ; hélas ! c'est l'histoire de combien de sanctuaires ! Au moins le
saint curé était là chaque jour, à ce poste d'honneur qui est le nôtre ; il ne
tarda pas à remarquer la présence de ce bon paysan. - "Mon ami, lui dit-il
un jour, que faites-vous ainsi à l'église pendant de longues heures ? "
-"Monsieur le curé, les gens du monde, quand ils ont un procès, ne
manquent pas d'aller voir leurs juges pour leur exposer leur affaire ; voici que
je suis vieux ; je paraîtrai bientôt devant mon juge, c'est une grosse affaire
que je viens lui recommander chaque jour, car je veux absolument gagner mon
procès." -"Et que lui dites-vous pendant ces longues heures ?" -
"Monsieur le curé, je ne lui dis rien, je le regarde et il me regarde :
nous nous comprenons bien, allez, cela suffit !" Oh l'adorable
simplicité ! c'est à vous qu'est promis le royaume des cieux.
D'après tout ce que j'ai dit précédemment, en parlant de
l'obligation que nous avons de secourir les défunts, on peut conclure qu'un des
meilleurs moyens d'abréger son Purgatoire, c'est de s'appliquer avec zèle à
soulager les défunts. Si Dieu, comme nous l'avons vu, punit d'ordinaire par
l'oubli et la privation des suffrages, ceux qui se sont montrés égoîstes et
oublieux envers les défunts ; on ne peut douter qu'il n'use de miséricordes
toutes spéciales envers ceux qui se sont montrés dévoués aux âmes du Purgatoire
; donnez et l'on vous donnera. Date et dabilur vobis, c'est la règle
évangélique.
Une autre vertu qui paraît tout à fait propre à
toucher -Suite P.382 –
P.382
le coeur de Dieu c'est la charité envers nos frères. Voulez-vous vous ménager
un jugement favorable ? Rien de plus facile ! Ne jugez pas, et vous ne serez
pas jugés, ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés : Nolite judicare,
et non judicabimini, nolite condemnare et non condemnubimini.
Vous aurez certainement besoin du pardon de Dieu, que vous
avez beaucoup offensé : pardonnez et l'on vous pardonnera à votre tour.Plus
d'une fois peut-être le péché mortel a fait de vous l'ennemis de
Dieu, c'est pourquoi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui
vous haïssent, et votre Père céleste en agira de même avec vous ; benefacite
his qui oderunt vos, et persecuti fuerunt vos.
Ici encore les exemples surabondent pour confirmer la
doctrine du Maître :en voici deux seulement.
Une pauvre veuve avait un fils unique, sur qui naturellement elle avait reporté
toute sa tendresse ; c'était en Italie, à une époque où les rues étaient souvent
ensanglantées par les querelles des particuliers. Un soir, elle était seule à
la maison, quand se présente à elle un jeune homme hors d'haleine : - "ô
Madame, de grâce, cachez-moi ; j'ai eu le malheur de tuer un homme ; on me
poursuit. Sauvez-moi ! "
La bonne dame le reçoit, le cache dans la chambre de son fils, et un
moment après les sbires se présentent : - " Madame, n'auriez-vous pas vu
un meurtrier qui s'est sauvé de ce côté ; nous ne pouvons savoir où il a
passé." La dame leur fait visiter l'appartement ; il n'y a pas trace de
celui qu'ils cherchent. Cependant avant de se retirer, un agents lui dit :
-" Madame ne voudrait pas certainement égarer la justice et faciliter à un
misérable qui vient de tuer son fils, les moyens de s'échapper." A ces mots
terribles, la
-Suite P.383 –
P.383
pauvre mère se sent défaillir d'horreur. Eh ! quoi, c'est le meurtrier de son
fils qui est là caché chez elle, et qu'elle va dérober aux recherches de la
justice ; mais bientôt l'héroïsme de la chrétienne prend le dessus sur la
faiblesse de la mère ; elle laisse partir les agents, et quand ils sont
déjà loin, elle va trouver le meurtrier de son fils : -"Malheureux que
vous ai-je fait pour que vous me priviez de mon unique consolation ? mais je
vous pardonne pour l'amour de N.-S. Jésus-Christ ; voici une bourse, vous
trouverez dans l'écurie un cheval ; fuyez, ne reparaissez jamais dans une
maison que vous avez remplie de deuil." O puissance du pardon des injures
! la nuit suivante, elle voit paraître son fils tout rayonnant de gloire :
-" O ma mère, soyez bénie de votre générosité ! j'étais condamné à un long
Purgatoire, mais parce que vous avez généreusement pardonné à mon meurtrier, le
Seigneur m'a remis toute mon expiation." Heureux les miséricordieux, car
ils obtiendront miséricorde ; beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam
consequentur ! ( Voir le P. Seigneri, l'instruction du chrétien. --I re partie,
II disc.)
Le second exemple est emprunté à la vie de la bienheureuse
Marguerite-Marie. Pendant qu'elle était chargée du pensionnat, au couvent de
Paray, une des élèves vint à perdre son père. Comme la bienheureuse était en
grand renom de sainteté parmi les enfants, cette jeune fille s'empressa de
recommander son cher défunt à ses prières. A quelque jour de là, la soeur
l'appelant à part, lui dit : "Ma chère enfant, remerciez Dieu, votre père
est au Ciel ; mais, quand vous verrez Madame votre mère, demandez-lui donc
quelle est l'action extraordinaire de charité que votre père fit dans sa
dernière maladie ; c'est cet acte-là qui lui a valu d'échapper, à peu près
entièrement, aux expiations du Purgatoire."
sUITE p.384
P.384 -
Or, voici ce qui s'était passé. Le défunt, qui était une bonne maison, avait eu
des démêlés avec un boucher, son voisin : quand il fut sur le point de reçevoir
le Saint Viatique, il le fit appeler près de son lit, et avec une humilité
touchante, lui demanda pardon des torts qu'il avait eus à son égard. Cette
humble réconciliation, bien remarquable dans un homme de son rang, à l'égard
d'un simple artisan, avait suffi au jugement de Dieu pour couvrir toutes ses
autres fautes, et l'exempter des flammes du Purgatoire. (Vie de la
bienheureuse Marguerite-Marie). Voici ce qu'écrivait encore la
bienheureuse Marguerite-Marie à la mère de Greffyé, sa supérieure : " Une
personne était en Purgatoire pour autant de jours seulement qu'elle avait vécu
d'années sur la terre Notre Seigneur me fit connaître qu'entre toutes les
bonnes oeuvres que cette personne avait faites, il avait eu un très particulier
égard à lui rendre un jugement favorable, à cause de certaines occasions
d'humiliations qu'elle avait eues dans le monde chrétien, non seulement sans se
plaindre, mais sans en parler." L'aumône qui, d'après
l'Ecriture, délivre de la mort est aussi bien propre à nous ménager un jugement
miséricordieux ; heureux, dit le Seigneur, celui qui a l'intelligence du pauvre
et de l'orphelin, beatus qui intelligi super egenum et pauperem. Au jour
mauvais, Dieu le délivrera in die mala liberabit eum dominus. Quel est ce jour
mauvais, sinon le jour de colère où nous serons tous appelés à rendre nos
comptes à la divine justice ? Rappelons-nous ce que j'ai dit ailleurs au
chapitre de l'Aumône, nous verrons qu'elle n'est pas moins efficace à préserver
du Purgatoire qu'à soulager ceux qui y sont déjà.
Suite P.385
P. 385
Pour la consolation de ceux qui vivent en communauté, qu'aurait pu effrayer ce
que j'ai dit ailleurs du Purgatoire des religieux et religieuses, il faut
qu'ils sachent qu'ils ont un moyen très simple de s'exempter du Purgatoire,
c'est la parfaite observance de leurs règles ; et cette pénitence n'est pas
petite au dire du bienheureux Berchans : mea maxima poenitentia vita
communis. Nous avons vu que la vénérable Agnès de Langeac reçut les
remerciements d'une de ses religieuses défuntes, pour avoir
considérablement abrégé son Purgatoire, en veillant de lui faire parfaitement
observer toutes ses règles ; je pourrais citer bien des faits du même genre, je
me contenterai du suivant. (vie de la bienheureuse Emilie au diario dominicano,
3 mai). La bienheureuse Emilie, prieure des dominicaines de Verceil, avait
coutume de mener ses soeurs par cette âpre joie du sacrifice. Une des
religieuses de la communauté, nommée soeur Marie-Isabelle, était négligente à
l'office ; elle s'acquittait de ce devoir journalier avec le plus grand dégoût,
aussi, à peine le dernier verset des psaumes fini, elle sortait du choeur la
première ; un jour qu'elle s'en allait ainsi à la hâte, en passant devant la
stalle de la prieure, celle-ci l'arrêta : "Où donc allez-vous si vite, ma
bonne soeur, et qui vous presse de sortir ?" La pauvre soeur, prise au
dépourvu, avoua humblement qu'elle s'ennuyait à l'office et qu'elle aurait bien
voulu qu'il fût plus court. "C'est fort bien, reprit la prieure, mais s'il
vous en coûte tant de chanter, commodément assise, les louanges de Dieu, au
milieu de vos soeurs, comment ferez-vous, dites-moi, dans le Purgatoire quand
vous serez retenue au milieu des flammes ? pour vous éviter cette terrible
épreuve, je vous ordonne à l'avenir, de ne plus quitter votre place, que la
dernière."
Suite P.386
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La pauvre soeur se soumit avec simplicité ; elle en fut bien récompensée.
A quelques temps de là, elle mourut, et Dieu lui compta, comme autant d'heures
du Purgatoire, les heures qu'elle avait passées ainsi dans la pratique de
l'obéissance.
Enfin, il est une vertu de la dernière heure, qu'il est
bien facile de pratiquer, et qui touche singulièrement le coeur de Dieu et
l'incline à un jugement miséricordieux. C'est l'acceptation humble et soumise
de la mort, comme expiation de nos péchés.
J'ai lu, dans la vie de
Le Père Caraffa, général de
Suite P.387
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obtiendrait le pardon de Dieu. Le peuple, qui assistait à son supplice,
fut extrêmement édifié de l'entendre exprimer ces beaux sentiments,
jusque sous la hache du bourreau. Or, au moment où la tête tombait, le Père
Caraffa vit son âme monter triomphante au Ciel ; il alla trouver aussitôt la
mère du condamné, et lui raconta ce qu'il avait vu, pour la consoler, et il
était si transporté de joie de ce qu'il avait vu, qu'il ne cessait de s'écrier,
de retour dans sa cellule : "Oh ! le bienheureux ! Oh ! le bienheureux
!". La famille voulait faire célébrer un grand nombre de messes pour le
repos de son âme ; -"C'est inutile, répondit le Père, réjouissons-nous
plutôt, car je vous déclare que cette âme n'a pas même passé par le
Purgatoire." Un autre jour qu'il était occupé à quelque travail, il
s'arrêta tout à coup, changeant de visage et regardant vers le Ciel, comme s'il
y apercevait quelque spectacle merveilleux, alors on l'entendit s'écrier :
-"ô l'heureux sort !ô l'heureux sort !" et comme son compagnon
lui demandait l'explication de ces paroles. -"Eh ! mon père, c'est l'âme
du supplicié qui m'est apparue dans la gloire. Oh! que sa résignation lui a été
profitable !" (Vie du Père Vincent Caraffa, liv. II, ch.
VII.)
Voici ce qu'on lit encore à ce sujet, dans la vie de la
mère Isabelle de Saint Dominique, liv.III, chap. VII. - Il s'agit de la soeur
Marie de Saint-Joseph, une des quatre premières carmélites qui embrassèrent la
réforme de sainte Thérèse. Notre Seigneur, voulant que sa sainte épouse fut
reçue en triomphe dans le Ciel, aussitôt après son dernier soupir, acheva de
purifier et d'embellir son âme, par les souffrances qui marquèrent la fin de sa
vie. Les quatre derniers jours qu'elle passa sur cette terre,
Suite P.388
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elle perdit la parole et l'usage de ses sens ; elle était en proie à une
douloureuse agonie ; les religieuses avaient le coeur navré de la voir en cet
état. La mère Isabelle de Saint Dominique s'approchant de la malade, lui
suggéra de faire beaucoup d'actes de résignation et d'abandon entre les mains
de Dieu. Soeur Marie de Saint-Joseph entendit et fit intérieurement ces actes,
mais sans pouvoir donner aucun signe extérieur. Elle mourut dans ces saintes
dispositions et, le jour même de sa mort, tandis que la mère Isabelle entendait
la messe, priant pour le repos de son âme, Notre Seigneur lui montra sa fidèle
épouse couronnée de gloire, et lui dit : " Elle est du nombre de ceux qui
suivent l'agneau ;" Marie de Saint-Joseph de son côté, remercia la
mère Isabelle de tout le bien qu'elle lui avait fait à l'heure de la mort ;
elle ajouta que les actes de résignation qu'elle lui avait suggérés lui avaient
mérité une grande gloire en Paradis, et l'avaient exemptée des peines du
Purgatoire.
On comprendra facilement que l'acceptation religieuse et
résignée de la mort ait la vertu d'abréger le Purgatoire, si l'on veut bien
réfléchir à ce que dit saint Paul, que la mort est le châtiment dû au péché, stipendium
peccati mors. Accepter humblement ce châtiment, c'est s'élever à la
hauteur d'une expiation, c'est en faire même un sacrement, selon la belle
pensée du Père Lacordaire. Voilà pourquoi l'Eglise, en accordant à ses enfants
l'indulgence in articulo mortis, y met, comme condition essentielle
l'acceptation religieuse de la mort. Une sainte âme qui vivait au commencement
de ce siècle, la mère Marie-Anne du Bourg, avait coutume de dire qu'il y a ,
dans cette disposition, une telle vertu satisfactoire que l'instant où le corps
est inhumé, est souvent, pour les âmes très pures, celui où elles sortent du
Purgatoire et entrent en Paradis ;
Suite P.389
p.389
c'est ce qui arriva au P. de
Aimons la sainte Eucharistie ! prêtres, célébrons avec
toute la ferveur possible ; simples fidèles, communions souvent et pieusement,
tous, prêtres ou fidèles, aimons à visiter, dans la solitude du tabernacle,
celui qui sera un jour notre juge.
Dans nos rapports avec nos frères, soyons bons, charitables,
prudents pour épargner leur réputation ; aimons les pauvres, ces préférés de
Notre Seigneur ; faisons-leur l'aumône de notre bourse, si nous le pouvons, et
si nous ne le pouvons pas, si nous sommes pauvres nous-mêmes, faisons-leur
l'aumône plus précieuse encore de notre dévouement. - Prions beaucoup pour les
âmes souffrantes ; n'ayons pas une dévotion égoïste et sans entrailles ;
pensons aux autres, pendant notre vie, si nous voulons qu'on pense à nous après
notre mort.
Si nous avons le bonheur d'être sous le joug de
l'obéissance religieuse, portons ce joug avec amour, il en sera plus léger.
Suite P.390
P.390
Ne faisons pas avec négligence l'oeuvre de Dieu, et puis quand viendra pour
nous l'heure suprême, endormons-nous avec confiance et avec amour entre les
bras de Jésus et de Marie. En vivant et en mourant ainsi, nous aurons pris le
meilleur moyen de nous délivrer des supplices du Purgatoire, et d'aller sans
retard au Ciel jouir de la félicité des Saints.
p.390
Chapitre 24 Sortie du
Purgatoire
p.391 - 402
Délivrance des Ames du Purgatoire. –Leurs anges gardiens
viennent les chercher, quelquefois la sainte Vierge, quelquefois même Notre
Seigneur. –État de l’âme glorifiée. Des jours plus spécialement assignés à la délivrance
des défunts. Du rang qui leur est assigné dans le ciel. – Conclusion.
391 :
Nous voici arrivés à cette heure bénie où, toutes les expiations étant
terminées, l’âme bienheureuse n’a plus qu’à s’envoler au Ciel. Qui vous dira
les joies de ce moment !... Représentez-vous les joies de l’exilé qui rentre
enfin dans sa patrie. Oh ! qu’elles lui ont paru lentes les heures de l’exil !
Qu’il est dur de vivre loin des siens, de monter tous les jours l’escalier de
l’étranger, de manger ce pain de l’hospitalité, que Dante, l’illustre exilé de
Florence, trouvait si amer à la bouche des malheureux. Mais patience ! Voici
l’heure du retour dans la patrie, voici les rivages de la terre natale ;
là-bas, ses amis, ses parents l’attendent pour le serrer dans leurs bras. Oh !
qui nous dira les joies de cette heure bénie ! Pendant les jours de la terreur,
un pauvre prêtre de
fin 391.
392 :
Le vieillard s’avançait souriant au milieu de ses enfants ; mais quand les
portes du saint lieu s’ouvrirent devant lui, quand il revit cet autel, qui
avait réjoui si longtemps les jours de sa jeunesse, son cœur se brisa dans sa
poitrine trop faible pour supporter une telle joie ; il entonna d’une voix
tremblante d’émotion le Te Deum laudamus. Mais c’était le Nunc dimittis de sa
vie sacerdotale ; il tomba mourant, au pied même de l’autel ; l’exilé n’avait
pas eu la force de supporter les joies du retour !... Si telles sont les joies
du retour de l’exil dans la patrie terrestre, qui nous dira les joies de
l’entrée au Ciel, la vraie patrie de nos âmes ! Pour les décrire il faudrait
les avoir éprouvées soi-même. Pauvres exilés le long des fleuves de Babylone,
comment pourrions-nous redire les cantiques de Sion sur la terre étrangère ?
Quomodo cantabimus canticum Sion, in terra aliena ?
Aussi, c’est aux révélations des saints qu’il faut avoir recours pour se faire
une idée de ces transports. Voici ce qu’écrivait la bienheureuse
Marguerite-Marie à la mère de Saumaise :
" Mon âme se sent pénétrée d’une si grande joie que j’ai peine à la
contenir en moi-même. Permettrez-moi, ma bonne mère, de la communiquer à votre
cœur, qui ne fait qu’un avec le mien, en celui de Notre Seigneur. Ce matin,
dimanche du Bon Pasteur, deux de nos bonnes âmes souffrantes, à mon réveil,
sont venues me dire adieu, parce que c’était aujourd’hui que le bon Pasteur les
recevait dans son bercail éternel, avec plus d’un millier d’autres, en la
compagnie desquelles elle s’en allaient avec des chants d’allégresse
indescriptibles. L’une es la bonne mère Philiberte-Emmanuelle de Menthoux ;
l’autre, ma sœur Catherine Gâcon, qui me disait et répétait sans cesse ces
paroles :
fin 392
393 :
" L’amour triomphe, l’amour jouit, l’amour en Dieu se réjouit. L’autre
disait : Bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur, et les
religieuses qui vivent et meurent dans l’exacte observance de leurs règles !
elles voulaient que je vous dise, de leur part, que la mort peut bien séparer
les âmes, mais non les désunir ; ceci est de la bonne mère, et ma sœur
Catherine vous sera aussi bonne fille que vous lui avez été bonne mère sur la
terre. Si vous saviez combien mon âme a été transportée de joie ; car en leur
parlant, je les voyais peu à peu noyées et abîmées dans la gloire, comme une
personne qui se noie dans une vaste Océan : Elles vous demandent, en action de
grâces, à la très sainte Trinité, un Te Deum, un Laudate, et trois Gloria
Patri, et, comme je les priais de se souvenir de nous, elles m’ont dit, pour
dernière parole, que l’ingratitude n’est jamais entrée dans le Ciel. "
Nous avons vu que c’est l’ange gardien qui est chargé de conduire au Purgatoire
l’âme sur qui il a veillé, pendant la vie ; c’est lui encore, au moins
d’ordinaire, qui va la chercher dans sa prison, pour l’introduire au Ciel. Avec
quel bonheur il doit s’acquitter de cette mission !
Enfin son œuvre est accomplie ; l’âme qui lui avait été confiée par Dieu, est
arrivée au terme de son pèlerinage ! Peut-être le voyage a été bien long et
bien pénible, mais qu’importe ? L’éternité est là pour compenses les peines du
passé, et le souvenir qui en reste sert à faire mieux goûter les joies
inénarrables du présent. Saint Bernard disait un jour la messe à Rome, dans ce
délicieux sanctuaire de Saint-Paul aux trois fontaines, si connu des pèlerins ;
c’est là que fut martyrisé l’apôtre des nations, et sa tête, en rebondissant
sur le sol, y fit jaillir trois sources d’eaux vives, qui coulent aussi
abondantes…
fin 393
394 :
qu’au premier jour, et qui ont donné leur nom à ce lieu. Après la consécration,
il fut ravi en extase : l’échelle de Jacob était devant ses yeux ; mais les
anges ne gravissaient pas seuls ses mystérieux degrés ; chacun d’eux
accompagnait une âme qui venait d’être délivrée, et qu’il était chargé de
conduire au Ciel, après avoir veillé sur elle, pendant les jours de sa vie
mortelle. Depuis, la petite église, théâtre de cette miraculeuse vision, a été
rebâtie et on lui a donné le nom de Sancta Maria, Scala coeli, sainte Marie,
échelle du Ciel… Il arrive quelquefois par une faveur tout spéciale, que
d’autres anges se joignent à l’ange gardien, pour aller au-devant de l’âme
délivrée et l’amener en triomphe au Ciel. La bienheureuse Marguerite de
Cortone, eut ainsi une révélation qu’une pieuse servante, nommée Gillia, qui
était morte à son service, serait conduite au séjour des bienheureux par quatre
anges, et cela, en considération des prières et des mérites de la sainte.
D’autres fois, quand il s’agit de ses dévots serviteurs, c’est
fin 394
395 :
spéciale, et pour récompenser la grande humilité de ce pauvre frère qu’il
daignait descendre lui-même à sa rencontre. (Vie de
fin 395
396 :
Bien qu’il soit vrai, à la rigueur, que l’âme n’est délivrée qu’au moment
précis où finit l’heure de son expiation, néanmoins il est des jours dans
l’année, qui paraissent plus particulièrement assignés à la délivrance des âmes
souffrantes. Quels sont ces jours bienheureux ? J’ai déjà parlé du samedi pour
les confrères du scapulaire et des fêtes de la très sainte Vierge, pour ses
dévots serviteurs, je n’y reviendrai pas. Mais, il y a d’autres jours encore :
Catherine Emmerich, dans ses révélations si intéressantes sur la douloureuse
passion du Sauveur, nous apprend que, tous les ans, au jour anniversaire de son
sacrifice, Notre Seigneur descend dans le Purgatoire, pour en retirer
quelques-uns de ceux qui prirent part qu grand drame de sa passion. Voilà
dix-huit siècles et demi qu’elle s’est accomplie, et il parait qu’il y a encore
dans les flammes expiatrices quelques-uns de ceux qui demandaient que le sang
de la victime retombât sur eux et sur leurs enfants. Les malheureux ! ils ont
eu le temps de réfléchir à la responsabilité de leur vœu sacrilège ! Ce sang
réparateur est encore sur leurs fronts comme le stigmate de Caïn. Nous
apprenons, par les mêmes révélations, qu’il y en a parmi eux qui doivent rester
en Purgatoire jusqu’à la fin du monde ; Notre-Seigneur les délivrant ainsi au
fur et à mesure, selon le degré plus ou moins grand de leur culpabilité. D’autres
révélations nous font connaître que, chaque année, le jour de l’Ascension, le
divin Maître renouvelle en quelque sorte le mystère de son entrée triomphante
dans le Ciel, en descendant dans le Purgatoire chercher un grand nombre d’âmes
souffrantes, qui lui font cortège pour rentrer au séjour des bienheureux. Enfin
le jour des Morts, qui est le jour plus spécialement…
Fin 396
397 :
Consacré aux suffrages en faveur des défunts, est aussi pour eux le grand jour
de la délivrance. Ce jour-là, tous les prêtres jouissent de la faveur de
l’autel privilégié ; il y a quatre cent mille prêtres environ dans le monde ;
c’est donc la rançon de quatre cent mille âmes qui est offerte à Dieu. Une
révélation, citée par le Père Faber, nous apprend que Dieu use surtout de ce
trésor en faveur des âmes qui n’ont plus que peu de chose à ajouter à leur
expiation. Là encore, nous sommes impuissants à nous représenter ces grandes
fêtes du Ciel. C’est si beau déjà sur la terre une fête de l’Église ! Le soir
de nos grandes solennités, quand, le matin, toutes les âmes fidèles se sont
approchées du banquet eucharistique, quand la joie réside dans tous les cœurs,
et brille sur tous les fronts, quand l’autel a revêtu ses ornements de fête, et
que, pour terminer dignement ce jour béni, le divin Sauveur trône sur son
tabernacle, au centre d’un soleil d’or, au milieu des parfums, des fleurs et
des nuages de l’encens, quand la bénédiction descend silencieuse sur tous les
fronts inclinés, quand tous les cœurs sont recueillis dans l’adoration et dans
l’amour, dites-moi, ne nous est-il jamais arrivé de rêver du Ciel et de ses
joies ? Hélas ! ces heures bénies passent vite sur la terre ! Mais
représentez-vous une vraie fête du Ciel. Dans les hauteurs des cieux, l’auguste
Trinité, enveloppée et comme perdue dans sa gloire ; l’humanité du Sauveur,
avec ses plaies divines où rayonne l’amour. A ses pieds, la douce Marie, puis
ces milliers d’anges qui forment la cour céleste, les vingt-quatre vieillards
de l’Apocalypse, les chœurs des apôtres, des martyrs et des vierges, les chœurs
innombrables des saints et des saintes de tous les âges : tout à coup une
harmonie céleste se fait entendre, les harpes…
Fin 397
398 :
d’or des séraphins tressaillent sous leurs doigts ; entendez-vous l’hymne de la
délivrance ? C’est le cœur des captifs qui fait son entrée dans la sainte cité.
Princes du Ciel, ouvrez vos portes, ouvrez-vous, portes éternelles ; c’est un
roi qui rentre en triomphe dans son royaume. Attolite portas, principes,
vestras, et elevamini, portae aeternales, et introibit Rex gloriae !...A son
entrée dans le Ciel, chacun reçoit le rang qui lui est assigné, suivant l’ordre
et la nature de ses mérites. On enseigne communément que les créatures humaines
ainsi appelées à la gloire, sont destinées à entrer dans les chœurs des anges,
pour y remplir les vides causés la défection des anges rebelles. Il est certain
néanmoins que plusieurs groupes son constitués à part : il y a le chœur des
apôtres, qui sont appelés à entrer en participation du pouvoir judiciaire du
Christ : Sedebitis et vos super sedes duodecim, judicantes duodecim tribus
Israel. Privilège glorieux, qui sera partagé proportionnellement par tous les
hommes apostoliques, par ceux qui, selon la parole du maître, auront tout
quitté pour le suivre. Il y a encore les chœurs des martyrs, des docteurs et
des vierges, qui auront le privilège d’une auréole spéciale ; les théologiens
dissertent assez longuement sur la nature de ces trois auréoles, mais qu’il
nous suffise de savoir qu’il s’agit d’une récompense distincte de la béatitude
commune, récompense qui sera ajoutée à la félicité des martyrs, des docteurs et
des vierges, parce qu’ils ont triomphé respectivement des tyrans, du démon et
de la chair. Enfin, les âmes qui, jusqu’au dernier jour, se seront gardées
pures de toute souillure charnelle, auront le privilège incommunicable de
suivre en tous lieux l’humanité sainte du Sauveur, et de chanter ce cantique de
l’agneau qu’il n’est donné à aucune lèvre souillée de répéter.
fin 398
399 :
O prêtres, frères bien-aimés dans le sacerdoce ; c’est vous que je pense en
écrivant ces lignes. J’ai dit les rigueurs de la justice divine sur vous ; avec
quelle joie j’inscris ici vos glorieux privilèges ! car c’est bien de vous
qu’il s’agit ici ; vous avez droit à ces glorieuses distinctions ; elles sont à
vous, si vous le voulez bien. Vous êtes les successeurs des apôtres ; pour
avoir le droit de siéger à leur côté et de partager leur pouvoir judiciaire,
que vous faut-il ? Faire ce qu’ils ont fait les premiers : quitter tout et
suivre Jésus. Ce détachement vous est facile ; l’Église n’a guère à vous offrir
qu’un morceau de pain, que les méchants vous mesurent avec parcimonie et qu’ils
menacent de vous retirer : eh bien ! soyez heureux et fiers de ce dénuement apostolique
; partagez avec le pauvre qui vient frapper à votre porte, et répétez
joyeusement la parole de l’apôtre : habentes alimenta, et quibus legamur, his
contenti simus. L’auréole des martyrs ! qui sait ? les jours sont mauvais ; il
y a quelques années à peine le sang des pontifes et des prêtres coulait dans
les rues de Babylone ! qui sait ce que l’avenir, et un avenir prochain vous
réserve ? il n’est pas présomptueux de vous dire que nous serez peut-être
appelés à donner au Sauveur Jésus le suprême témoignage de l’amour, le
témoignage du sang. Pas n’est besoin de venir en chine pour cela, ceux qui sont
restés en France, je pourrai peut-être dire en Europe, sont plus sérieusement
menacés que ceux qui vivent au milieu des barbares de l’extrême Orient. La civilisation
moderne nous a ramenés à la barbarie raffinée. L’auréole des docteurs ! vous y
avez droit puisque votre vie se passe à instruire les ignorants, à catéchiser
les petits enfants. O humbles curés de campagne, quand vous vous appliquez avec
tant de soin faire pénétrer les grands…
fin 399
400 :
mystères de la foi dans l’intelligence engourdie des pâtres des champs, au
milieu de ce doux et pénible labeur, rappelez-vous la parole des saints livres
: qui ad justitiam erudiunt multos, fulgebunt sicut stellae in perpetuas
aeternitates. L’auréole des vierges ! pauci capiunt ; mais qu’ils sont heureux
ceux-là ! ô prêtres ! vous que le Christ vierge a choisis et appelés,
puissiez-vous ne jamais déchoir de votre vocation sublime ! Tertullien dit,
dans un de ses livres, que, par l’attouchement de la chair immaculée du Christ,
le chrétien qui communie demeure dans une chair angélisée, in Christo
angelificata caro ; et vous, vous communiez tous les jours ; votre corps est le
tabernacle vivant, le ciboire d’un or très pur, où reposent presque
continuellement les espèces eucharistiques, oh ! que vous devez êtres purs ! et
combien cette pureté doit vous devenir facile, à vous qui buvez chaque jour à
la coupe sacrée qui fait germer les vierges ! vinum germinans Virgines. Si
parfois, comme le grand apôtre, vous ressentez les révoltes de la nature, si
vous avez peine à porter le fardeau de ce corps de péché, songez à la gloire
qui vous attend, à cette auréole de la virginité qu’une seule faute vous fait
perdre, contemplez-vous dans le ciel, revêtus de vos aubes, immaculées, et
suivant l’agneau, en chantant le cantique des vierges ; et vous serez forts
pour triompher des mouvements de la chair et des illusions de Satan. Oui tous,
et prêtres et fidèles, pensons souvent aux splendeurs de l’éternité
bienheureuse qui nous attendent. La vie est si triste, surtout à de certaines
heures ! mais, courage ; les peines passeront, les épreuves des justes auront
un terme, et aussi les triomphes insolents des méchants et des sots. Sans
doute, notre tiédeur, notre lâcheté au service de Dieu ne nous permettent guère
d’espérer que…
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tout sera fini à la mort ; il nous restera probablement d’autres souffrances et
d’autres expiations dans le Purgatoire ; mais quelque terribles que nos fautes
puissent faire ces expiations, elles aussi auront un terme ; un jour, à une
heure du temps, connue de Dieu seul, une vision d’en haut viendra nous appeler
à prendre rang au milieu des bienheureux. Ce rang qui sera ainsi assigné à
chacun de nous, est indépendant du plus ou moins de temps que l’on a passé en
Purgatoire. Il correspond simplement aux mérites acquis. Marie Lataste
rapporte, dans ses révélations qu’une jeune novice de sa communauté, étant
morte en état de sainteté, au bout de neuf jours seulement, elle lui apparut
délivrée du Purgatoire et montant au Ciel. A quelque temps de là, mourut une
vieille sœur, toute pleine de mérites, mais qui, hélas ! dans le cours d’une
longue vie, avait contracté bien des souillures ; elle fut condamnée à
plusieurs mois d’un rude Purgatoire, mais une fois admise dans le ciel, elle
fut placée dans un rang bien supérieur à celui de la jeune sœur. Cela est bien
facile à expliquer : le mérite acquis est absolument indépendant des fautes que
l’on a à expier. Dans le cours d’une longue vie sacerdotale ou religieuse, on
peut, on doit acquérir beaucoup de mérites ; hélas ! il est d’expérience que
l’on contracte aussi bien des dettes ! mais les dettes se payent par une
expiation temporaire, au lieu que le plus petit mérite correspond à un nouveau
degré de gloire, c’est-à-dire à une récompense éternelle. Travaillons donc avec
courage ; nous servons un bon Maître ; s’il exige de ses débiteurs jusqu’au
dernier denier, usque ad nocissimum quadrantem, il récompense ses amis bien
au-delà de leurs mérites : merces magna nimis.
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J’ai fini : j’ai dit les justices de Dieu sur les âmes fidèles, mais
négligentes ; j’ai dit ses miséricordes, qui, même dans le Purgatoire,
surpassent ses justices. Voilà deux ans que je commençai ces pauvres pages, le
jour de Notre-Dame de
Fin du Volume
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